ULTIMA RATIO

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Summary

Ultima Ratio : un thriller très noir, situé à Strasbourg, entre 1936 et 2020. Ce qu’on y voit surtout, c’est que l'argent circule comme une rivière souterraine. On croirait voir un ballet, et c’est une certaine Hélène Asher, mystérieuse banquière, qui organise tout cela. Ensuite, nous suivons pas à pas un détective, engagé pour solder tous les trafics. Un mec constamment sous amphétamines. Et par-dessus tout ça, il y a les manipulations d'un capitalisme totalement obscène et indifférent à la morale. Ces quelques mots pour que vous ne vous lanciez pas sans biscuits dans la lecture. Dans ce roman, tout le monde est contaminé par le mal, tueurs comme vainqueurs. En définitive, la guerre n'aura finalement été qu'un marché, et l'Histoire une grande fumisterie.

Genre
Thriller
Author
daniel
Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

1943 Une année parmi d'autres

Ultima Ratio : une histoire naturelle du mal et de la corruption. Ce thriller veut étudier en détail, comme sous un microscope, comment ces choses pas belles à voir se passent. Les épisodes se succèdent pour nous induire en erreur, plus que pour nous éclairer.

Ce thriller se déroule de l’arrivée des nazis sur la scène de l’histoire après 1933, jusqu’au retour triomphal d’un capitalisme qui a toujours le dernier mot de nos jours. Le secret de cette période, c’est que le capitalisme et le fric sont devenus totalement obscènes, car il fallait sacrément être culotté pour utiliser la guerre et ses horreurs en vue d’améliorer ses bilans.

Ultima Ratio nous confronte à une palette de personnages peut-être morts depuis longtemps, et qui ne cessent d’échapper au dénommé Kettler, détective visionnaire et détraqué. Dans ses recherches sur la banquière Hélène Ascher, il croise à partir de 1992, début de son enquête, l’histoire à moitié oubliée d’un flic nommé Gallenstein, un type fondamentalement fonctionnel et adapté à toutes les époques traversées, un tueur de masse nommé Melchior, Hermelin Wotan, un SS qui veut purifier son ordre militaire en s’appuyant sur le bouddhisme et l’hindouisme, un indicateur nommé Niermans, promoteur immobilier dans les années d’après-guerre; il y a aussi une belle brochette de nazis dans leurs rôles de méchants, des Résistants quelquefois affairistes, des inconnus traversant le décor pour disparaître aussitôt, et beaucoup d’autres.

Ce thriller nous invite aussi, pour ceux que ça intéressait, à des promenades à travers Strasbourg, ville de la province française. Il observe et décrit les rues, les maisons et les monuments dans les moindres détails, comme le ferait un archiviste.

Rien de tout ce que vous allez découvrir n’est exceptionnel, et c’est bien le problème.

ULTIMA RATIO est une œuvre de fiction. Ce texte n’a aucun lien avec des publications, blogs ou essais portant un nom similaire. Ce roman ne constitue ni une enquête, ni un essai historique, ni un reportage, ni une affirmation factuelle relative à des personnes physiques ou morales existantes.

Les personnages, institutions, associations, situations et événements décrits sont imaginaires ou librement recomposés à des fins narratives et critiques.

Certaines périodes historiques et certains lieux réels servent de cadre romanesque. Les interprétations, hypothèses et situations mises en scène relèvent exclusivement de la liberté de création littéraire et ne prétendent en aucun cas se substituer au travail des historiens, des juridictions ou des institutions concernées.

L’auteur n’entend formuler aucune accusation à l’encontre de personnes ou d’organisations identifiables, ni remettre en cause des faits judiciairement ou historiquement établis.

Toute ressemblance avec des faits ou des personnes existants ou ayant existé serait fortuite.

Où il est question de Gallenstein, le messager

Strasbourg le 17 mars 1943 (1), 14h30

Une bâtisse cossue satisfaite d’elle-même, comme toutes ces maisons bourgeoises vieilles d’un siècle, trois étages, aucun signe nazi extérieur Allée de la Robertsau (2) Avant que les nazis ne dévastent la région avec leur dictionnaire des noms de rues. Gallenstein, le type qui vient de pénétrer dans la grande maison, n’aime pas le plancher en bois. C’est un type lourd engoncé dans son costume et son manteau épais, ce qui lui donne un côté un peu bovin, au premier abord . On devine que le Reich ne lésine pas sur l’encaustique

Pas les habituels salamalecs nazis. Le SS en civil, un type haut de deux mètres, maigre comme une tique, s’appelle Franz Egger. Visage émacié, pommettes orientales, presque rien d’un Allemand. Malgré tout, le type idéal pour mettre au pas l’Alsace, ce pays qui résiste au nazisme. Sinon, ses maîtres ne l’auraient pas mis à cette place. Gallenstein, le flic collabo, s’attend à voir des souvenirs désagréables ressurgir.

Le nazi jubile en déblatérant, presque rigolard, d’une voix parvenant à gommer toute trace d’accent : « Melchior ! Il a même un nom, le veinard ! Il vous est passé entre les doigts. Dommage pour vous ! Combien de victimes au juste ? Toutes travaillées au couteau de boucher, les entrailles à l’air libre, quelquefois le vagin entaillé, grand ouvert, donnant l’impression de copier son grand modèle Jack l’Eventreur (3). Un boucher toujours à la recherche des meilleurs morceaux »

Gallenstein se souvient parfaitement de cette époque pas très éloignée. Toujours le long du Rhin Tortu. Le tueur s’est envolé lors de l’Evacuation de 1939, dans les bagages de la police. Le gros flic est brusquement saisi d’effroi, comme un gamin enfermé dans l’armoire. Fermée à double tour. Aucun bruit venant de l’extérieur ne peut plus l’atteindre. Il va déboucher dans le jardin planté par le Diable. Drôle d’impression, il s’enfonce lentement dans les fouillis où d’immenses fleurs puantes lorgnent sur lui.

A observer Egger à ce moment-là, on comprend que son humeur a évolué. Il croit déjà entendre déjà les types installant un échafaud qui lui est destiné. Vie quotidienne d’un SS sur le front de l’Est, l’image puant la charogne, saturée de fumée, voilà ce qui traverse son champ de vision.

Toutes les images de ce roman sont originales, conçues dans le cadre d’un dispositif narratif et fictionnel

Le nazi a vraiment changé de ton, il passe aux choses sérieuses : « Il y a quatre jours, le 13 mars pour être exact, parc du Kurgarten. Une prostituée. Zizi Schneider, voilà ce dont nous parlons ici ! Selon moi, la signature de Melchior. Le parc du Kurgarten, au bord du Ziegelwasser, le filet d’eau qui se jette dans le Rhin Tortu (4). Vous voyez où je veux en venir. Pas besoin de faire un dessin ? ».

La réunion a enfin pris son essor, les langues se délient, le nazi passe à l’attaque, sa décontraction a disparu, toute sa morgue et une pointe de méchanceté remontent à la surface :

-Hermelin Wotan, ce nom doit vous parler, dit Egger d’une voix étranglée. Hermelin Wotan, un SS Sturmbannführer hors du commun, un véritable héros du Reich qui a porté la Svastika jusqu’aux confins de l’Asie.

Gallenstein sait qu’il s’agit d’un type intouchable. Beau-frère du Gauleiter. L’Allemand en acier inoxydable.

-Wotan se tapait une petite pute appelée Zizi Schneider, poursuit Egger d’une voix légèrement enrouée. Sauf que la dernière fois, lors de leur dernière sauterie, quelque chose a mal tourné. Peut-être qu’elle a voulu plus d’argent. Peut-être l’influence de la pervitine (5). Ou juste la colère. Bref : on la retrouve parc du Kurgarten, je ne vous dis pas dans quel état !

-Et Hermelin Wotan, il est chez lui dans sa famille ?

-Non pas vraiment, il attend quelque part, à Strasbourg, dans un lieu sûr. Cela arrive au plus mauvais moment pour le Gauleiter Wagner. Être un des proches du Führer, comme c’est le cas pour notre Gauleiter, complique la vie. Vous le savez aussi bien que moi !

Des camions de la Wehrmacht lourdement chargés, comme des molosses envoyés par le Diable, passent en trombe, trois étages plus bas, faisant trembler tout l’édifice.

-Certains pensent que Wagner a fait une politique bien à lui, contre les intérêts du Reich et de Berlin, explique Egger, planté devant la fenêtre. Quoi au juste ? Je ne sais pas, personne ne sait. Strasbourg n’est pas si loin de Berlin. Discréditer un héros du Reich comme notre bon Gauleiter est inadmissible. Qu’une pute soit retrouvée dans un parc, ça ne fait ni chaud ni froid au Reich. Hermelin Wotan a déclaré qu’ils se disputaient. Voilà ce que je retiens. Qu’il l’a giflée. Qu’elle a pleuré. Qu’il lui a donné de l’argent et rien d’autre !

Le silence revient brièvement dans le bureau du SS, plongé dans une torpeur pas très rassurante. Il y a des conversations qui ne mènent nulle part. Gallenstein s’efforce de revenir au galop :

-Et vous vous en pensez quoi ?

-Le Gauleiter pense que dans ce dossier, il n’y a qu’une vérité possible : le Sturmbannführer est innocent, obligatoirement ! L’affaire Melchior ! Du pain béni, tout ça. Pour moi, ce saligaud a tué il y a quatre jours au parc du Kurgarten ! Vous allez enfin pouvoir l’arrêter. Ça ne peut être que lui !

-Et si le saligaud est mort depuis des années, ou en fuite en Amérique du Sud ! À Surabaya !

-Trouvez-moi Melchior. Il y en a assez, des Melchior, dans nos prisons. Nous n’avons qu’à tendre les bras pour en attraper un. Mais nous voulons le parfait Melchior ! C’est tout ce travail que nous attendons de vous ! Pourquoi croyez-vous qu’on vous paye, vous devriez être content !

Pour faire tomber la pression, le nazi précise sa pensée.

-Il n’y avait que vous pour ce genre de travail. Tout le monde vous considère comme un sale traître, on rêve de vous voir au bout d’une corde ! L’homme idéal. Vous êtes foutu, exactement comme moi ! Je ne sais pas qui vous a proposé pour ce travail. Madame Ascher n’aura qu’à vous sauver si les choses tournent mal, mais à mon avis elle n’y parviendra pas !

Le nom est enfin tombé. Hélène Ascher-Laub, née Zetzner. Rue d’Adelshoffen. La cité Sorgus (6). Gallenstein comprend que l’entrevue est terminée. Le Führer le surplombe lorsqu’il tourne les talons vers la sortie. En costume brun de la NSDAP, son portrait officiel surplombe le grand hall. Sur le passage de Gallenstein, croix gammées en veux-tu en voilà, gardes en uniformes qui l’ignorent, comme à l’habitude. Dehors : un froid sec le prend aux tripes.

(1) En 1943, année dans laquelle se situe ce qui va suivre, les nazis sont là depuis quatre ans, dans cette ville qui s’appelle Strasbourg. Mais depuis, on a appris que cette ville n’existait pas. Gallenstein, un flic français, assez grand, gras, couperosé, et légèrement vérolé, séquelles les plus visibles d’une syphilis (le minuscule docteur Marx en avait eu raison, de cette saloperie de syphilis, avec une gentillesse d’infirmière amoureuse de son malade), est passé sans hésiter à la Collaboration. Lorsque l’histoire commence, il est bien nourri, et serré dans son costard élégamment coupé. Une vingtaine d’années plus tôt, il avait connu son heure de gloire. Avec l’affaire du « tueur du Rhin Tortu ». Jamais coincé par Gallenstein. Le tueur de masse qui n’a jamais eu le moindre reproche à faire à la police. Le père de l’auteur, prénommé Ruben Stutz, jardinier chez un industriel résidant Allée de la Robertsau, prétend avoir parlé l’une ou l’autre fois avec quelqu’un qui aurait pu être Gallenstein. Un type auquel il arrivait d’attendre dans la rue avant de monter, lorsqu’il était en avance de quelques minutes. C’est à cette occasion que le père de l’auteur aurait pu le croiser. En attendant de pouvoir « monter », Gallenstein fumait une cigarette, mais il toussait tellement qu’on aurait pu penser qu’il ne fumait jamais, en-dehors de ces courts moments d’attente avant de « monter voir ses amis de la SS ».

(2) Appelée Ruprechtsauer Allee par les nazis. 800 mètres de long, des deux côtés de cette allée, un décor mêlant néo-baroque, néo-XVIIIème siècle, Renaissance, néo-régionalisme, néo-Louis XVI, gothisant, classicisant, néo-rocaille.

(3) Jack l’Eventreur, entre 5 et 8 victimes autour des années 1885–1888, selon les différents comptages effectués. Sa spécialité reconnue : les mutilations abdominales post-mortem, le roi de l’incision et de l’excision.

(4) Kurgarten : un parc rachitique entre le quartier du Neudorf et l’aérodrome du Polygone, où la Wehrmacht, l’armée d’occupation, accumule toutes sortes d’équipements lourds. Ziegelwasser, Rhin Tortu, minces filets d’eau qui vadrouillent à travers le Sud de la ville de Strasbourg, souvent bordés de champs et de prairies, le terrain de jeu du tueur Melchior.

(5) Grande invention de la chimie allemande brevetée en 1937 par les Temmler Werke, encore appelée méthamphétamine de nos jours.

(6) C’est une rue qui traverse une cité ouvrièreSorgus, construite dans les années trente (1930 s’entend) par un Maire de gauche très avant-gardiste. Ici, nous sommes à Schiltigheim, la capitale du prolétariat, au XXème siècle.

CHAPITRE 2

pas la première fois que la cour de la nuée bleue est dégueulassée de détritus on dirait de là-haut du deuxième étage celui de gallenstein depuis plus de dix ans des œufs écrasés qui répandent leur jaune des pommes écrasées de la barbaque (*) on dirait que ce sont de beaux morceaux de steaks qui étalent leur nudité obscène maintenant qu’ils ne sont plus enveloppés dans leurs journaux gallenstein sait que ce sont-là les restes de la dernière nuit livraison comme toujours musclée du marché noir gallenstein imagine la scène les nazis balançant à la moindre occasion leurs crosses ou leurs matraques les pauvres types ne tiennent pas longtemps debout il ne sait pas par où commencer son enquête la visite chez egger n’a peut-être jamais eu lieu trois corbeaux freux entrent en scène des seigneurs se mettant à table uniformes noirs brillants comme les nazis de la SS se déplacent à petits pas maladroits

KRR

ils sont quelques-uns aux fenêtres à observer pas que des flics collabos aussi des nazis qui prennent quelques minutes pour laisser filer leur esprit comme si les corbeaux freux en avaient marre ils se mettent à invectiver

KKRRÂÂKKKKRRRÂÂ KKRRRÂÂPPP

tout ce qu’ils veulent c’est s’échapper

(*) quelques pensées et visions « captées » du cerveau d’un corbeau freux ; pourquoi partir du principe qu’ils n’ont jamais rien vu de nos combines !

1995

Faudra faire sans captagon, oublier que je ne suis pas à Zurich. Le cœur va exploser, tout va bien. Je transpire comme un cheval. Escalader la colline, un mouvement que je connais bien et qui me procure une impression de grande ouverture d’âme, c’est peut-être la bouteille de vodka, ajoutée aux amphètes, qui fait cet effet. Les lumières de la ville scintillent à mes pieds. Une grande masse d’eau au loin, un lac, à moins que ça soit déjà le Rhin ! J’ai l’impression qu’arrivé là-haut, on me tend la photo qui était dans le dossier remis par les types de Zurich, ou s’agit-il de celle que Hirsch, le notaire plusieurs fois centenaire, me mettra sous le nez lors de notre première rencontre à Strasbourg, la tête du vieux apparaissant brusquement dans mon délire, avec un rictus inquiétant. J’écoute gentiment ce qu’on me raconte :

“Monsieur Kettler, nous n’avons rien de plus précis, mais nous avons la certitude que la femme photographiée est bien Madame Ascher-Laub, présidente et détentrice de la majorité du capital de la banque Ascher&Laub. Depuis 1932”.

Je n’ai plus fermé les yeux depuis des siècles, la force est de nouveau de mon côté, qu’on me donne autant de dossiers pourris qu’il en reste dans vos armoires plombées, je les boufferai devant le monde ébahi.

Une femme magnifique. Rendue fragile et délicate sur la photo par sa retenue. Elle se refuse à perdre de vue, ne serait-ce qu’une seconde, l’œil mécanique de l’appareil. Ce regard inhumain qui la tient à sa merci. Elle refuse que les photos lui volent ses secrets.

Je vais vomir. C’est toujours la même histoire lorsque je cherche à accélérer le rythme.

On ne se connaîtra jamais, car j’ai toujours su faire le nécessaire pour qu’une situation aussi gênante ne se produise pas. Vous devez admettre, même si je peux comprendre votre souhait, que je n’ai strictement rien à vous apprendre. Mais remettons les choses dans l’ordre. Je me demande d’ailleurs si vous auriez grand-chose à gagner à me connaître. Au moment où vous entendez pour la première fois parler de moi, j’ai déjà 54 ans. Je suis détective travaillant à mon compte, pour des banques et des assurances. Suisses de préférence. Les neuf années écoulées, j’ai plutôt été ignoré par beaucoup de ceux qui auraient pu me faire travailler. Mais j’ai l’impression de sortir de cette mauvaise passe. Je vis à Zurich depuis plus de vingt ans. Je suis originaire de Strasbourg. Et c’est précisément à Strasbourg que mes commanditaires veulent m’envoyer. Retrouver une banquière. Ou plutôt, prouver qu’elle est décédée. Leur mettre entre les mains une preuve imparable. Un acte notarié. J’aurais naturellement tendance à penser que l’idée de faire trancher le nœud d’une histoire alsacienne par un Alsacien est l’idée la plus pourrie qui soit.

Je m’appelle Kettler. Peter Kettler. Si je fais cinq ans de plus que mon âge, je ne peux le mettre que sur le compte du captagon et du WhiskyVodka qui me tient lieu de bibliothèque universelle. Quant au reste, je me rajeunis de quelques années en me sapant correctement. Petit effet garanti, mais qui ne trompe pas tout le monde. Costard anthracite, petites lunettes en demi-lune qui font « intellectuel ». Une tête de Trotsky gonflée aux médocs à la fin de sa vie.

Mon objectif le plus immédiat, c’est de faire le lien entre le cycle infernal, qui comme un carrousel, me fait faire les rencontres les plus invraisemblables, et le reste de ma vie. Ce qui était certain lorsque j’ai signé mon contrat, c’est qu’il me faudrait prochainement rejoindre un autre carrousel. Totalement inconnu celui-là. Je ne désirais qu’une chose, c’est qu’il ne soit pas trop infernal. Je ne savais pas encore que les choses prendraient un tout autre cours.

Je vois un type qui crève l’écran. Hirsch a bien précisé qu’il avait des informations. Je m’en souviens, mais réflexion faite, je ne suis sûr de rien. L’histoire est partie pour me jouer des tours. Le temps est confus. Mon cœur bat à cent-cinquante, je fais mes premiers pas dans ma nouvelle vie.

Pour éloigner toute cette réunion des regards trop curieux, j’ai dû venir dans une annexe perdue. Un décor de frites, un no man’s land, comme il n’y en a presque plus à Zurich de nos jours. Dans un avenir qui est peut être très proche, lorsque je ne supporterais plus de courir après Hélène Ascher, je pourrais décider de me mettre à la recherche de tout autre chose. J’y pense de temps en temps !

-Vous comprenez bien ce qu’on attend de vous, Monsieur Kettler, nous mettons beaucoup d’espoir dans la réussite de votre travail. Cette banquière, qui a disparu en 1968, est l’objet d’une attention de la plus haute importance, conclut enfin le fondé de pouvoir qui s’est probablement présenté sous un faux nom. C’est ce qu’on pourrait appeler un dossier en tension.

Je n’ai pas besoin d’en savoir davantage. Ils me paieront, ils solderont l’affaire à partir du moment où ils auront quelque chose à classer dans un carton d’archivage. Pour que tout rentre dans l’ordre.

C’est la voix de Hirsch qui résonne dans ma tête :” Cet homme c’est Gallenstein, le flic le plus célèbre de Strasbourg avant la guerre. Malheureusement pour lui, il n’a jamais résolu l’affaire la plus importante dont il a eu à s’occuper. Mais Melchior, le tueur à trente pauvres victimes, qui s’en souvient encore. Personne ne sait où est passé Gallenstein. Peut-être mort dans les années Cinquante. Suicidé à ce qu’on dit ! Disparu, comme Melchior !

Je suis fasciné par les photos : cette femme c’est peut-être Hélène Asher. Une Hélène, toute en retenue, mais peut-être ne fait-elle que jouer de l’objectif. Et si elle trichait, égale à elle-même, indifférente à ce que tout le monde veut savoir. De quel droit nous intéressons-nous à elle ?

Tous ces lieux qui se mélangent, il a beaucoup de mal à s’y faire. Mais pourquoi en parler, ces choses-là, on ne les voit généralement que dans les romans de gare, ou encore dans de vieux films américains tout pourris.

-Vous savez ce qu’on dit, poursuit la voix qui se parle à elle-même, persuadée qu’elle pourra un jour ressusciter toutes les silhouettes qui lui passent par la tête. On dit que Gallenstein et elle ont grandi ensemble. Ces deux-là, des survivants.

J’ai un doute, ce que je viens d’entendre, les types de Zurich auraient pu le dire, tout le speed qui me raye le cerveau pour barrer l’accès à mon bulbe fini par me désespérer. Mais je me maintiens en vie. Je pourrai de nouveau m’installer au bord du trottoir. Bientôt, dans une heure ou deux. Le genre qu’on ne fait plus depuis des années, des trottoirs conçus pour permettre l’écoulement calme et régulier de la vie.

Je redescends trop rapidement pour vraiment apercevoir Hélène Ascher, installée dans son luxueux bureau, le speed me trahit, alors que j’aurais bien aimé la rejoindre sur la pointe des pieds. Elle signe des documents. Son petit tailleur bleu sombre, qui rappelle un enterrement, la met à distance. C’est vraiment dommage. Elle ne lève pas les yeux.

Vous cherchez quoi au juste. Le savez-vous vraiment. Vous ne trouverez rien, en réalité. Vous mettrez des années à le comprendre, il n’y a rien à trouver, explique le fantôme qui veut bien s’occuper de moi.

Je me vois traverser le hall désert de la gare de Strasbourg, ce grandhangar à l’abandon. Tout pue le délabrement, l’air que je respire est chargé de particules métalliques, lourdes, qui risquent de m’obstruer les narines, et il en sera fait de ma vie. Un type extraordinairement remonté par son propre stress hors du commun se dresse devant moi. “Putain, tu sors d’où, tu veux faire exploser mon cœur, connard”. J’espère qu’il ne va pas me réduire en bouillie.

“Moi, je t’ai jamais vu dans le coin. Si je veux te vendre de la merde ! Je vais me gêner, espèce de gros bouffon ! »

Je vomis enfin pour de bon, je me sens mieux. Le temps va se remettre au beau fixe.

PIECE A VERSER AU DOSSIER : Courrier non daté

Lorsque je vous ai vu récemment, vous m’avez demandé de parler de mon frère. Vous vouliez savoir si je me souvenais encore de ces histoires très anciennes. Pourtant je ne vous ai jamais caché qu’avec mon frère Jacob, il a été rarement question de ce passé. Pendant les années d’Occupation, je crois que je ne l’ai vu que deux ou trois fois. Il voulait peut-être me préserver, car je me permets de vous rappeler que nous sommes juifs, réunis à distance par la peur quotidienne pendant les années du pouvoir nazi en Alsace. Cela nous suffisait. Je savais qu’il avait une certaine protection de la part des autorités nazie, ce qu’on appelait à l’époque une Schutzstellung, *. Vous savez, tout cela, toute sa situation, était très précaire. Vous étiez juif en ce temps-là, vous restiez juif quoi qu’il arrive. À l’époque, je ne connaissais pas, et je ne connais toujours pas les grands parents juifs qu’on nous reprochait. Vous voulez savoir s’il avait des contacts avec ce flic appelé Gallenstein, un flic de triste mémoire. Je dois vraiment être franc avec vous, ma mémoire me joue des tours assez régulièrement. Quand je pense à cette époque, je me souviens surtout que j’ai souvent menti, que nous avions tous pris l’habitude de mentir, de nous cacher, nous dérober. Ensuite, nous avons tous menti pendant 50 ans, c’était devenu une habitude. Comment dire les choses à présent ? Vous avez 90 ans, Maître Hirsch, j’en ai 82. Notre tour va bientôt arriver. Vous devez attendre de moi, et cela se comprend, que je dise certaines choses. Pas toutes. Pourquoi d’ailleurs tout dire. Jacob est mort en 1967. Il fumait beaucoup trop. Tout le monde fumait trop. Oui, c’est vrai, il m’a dit des choses, peut-être avait-il décidé de se livrer enfin. A part moi, et probablement Gallenstein, il n’a parlé à personne d’autre de cette histoire, et je suis persuadé qu’il n’a jamais rien écrit sur cette affaire, pas une ligne, pas un mot. Je vais naturellement essayer de me souvenir de ce qu’il m’a dit, à vous de vous débrouiller après. Vous êtes notaire, je n’ai rien à vous apprendre. En 1943 (si je comprends bien, c’est l’année qui vous intéresse), Jacob était installé rue de Bouxwiller (appelée Buchsweiler-Strasse, derrière la synagogue martyrisée), dans un immense appartement du troisième étage, j’ai oublié l’adresse exacte, peut-être que je ne l’ai jamais sue. Le vieux cochon soignait tout le monde, les pauvres, et quelquefois aussi des officiers de très haut rang. De la SS, de la Wehrmacht. Surtout de l’uniforme. Pour des opérations délicates. Jacob, c’était le roi de la syphilis. Normal pour un juif. Et tous ces sales types venaient aussi chez lui, la nuit. Deux aïeuls suffisaient à vous mettre pendant les mille prochaines années sur la liste des pendaisons programmées un jour ou l’autre. Pas assez pour être déporté tout de suite, surtout pour les types comme Jacob qui s’étaient acheté des protections. Veuillez m’excuser, si je mélange un peu tout ça, mais j’ai vraiment du mal à mettre de l’ordre dans ma tête. A l’heure qu’il est, vous aurez compris que je ne l’aimais pas trop, mon frère. C’est pour ça que j’ai un peu peur de vous parler de lui. Encore aujourd’hui j’ai peur, en parlant de mon frère, de ne pouvoir me contenir. Même au plus profond de moi-même je ne peux m’empêcher d’avoir contre lui des griefs que j’ai du mal à formuler. Mais je m’égare, ce n’est pas cela que vous voulez entendre. Il faut que je vous parle du Dr Schweickart. Un type de la Wehrmacht. Et comme je connais mon frère, il a dû raconter à la Wehrmacht, à qui voulait l’entendre, le détail des soins donnés aux SS. Vous pensez bien, la chtouille de ces rats, les autres de la Wehrmacht s’en pourléchaient les babines. Quant à raconter quelque chose dans l’autre sens, il s’en est bien gardé ! Voilà ce qu’il m’avait affirmé : mieux ne jamais rien dire à la SS. Ce Schweickart travaillait au service de médecine légale. Les militaires, mais pas qu’eux, passaient leurs journées à compter les cadavres : victimes de bombardements, civils quelconques, soldats recrachés par les différents fronts que ces messieurs entretenaient à travers l’Europe, et soignés à Strasbourg. Ces Allemands, un peuple d’infatigables scribes, la moindre miette de leurs saloperies devait finir dans un dossier. Un jour, au printemps 43, peut-être en mars ou en avril, Schweickart est venu avec une drôle d’histoire. Le voir lui, Jacob. Je vois la tête que mon frère a dû faire. Ou peut-être qu’il n’a fait aucune tête particulière, je crois qu’il n’a jamais misé beaucoup d’argent sur les humains. Placé dans la même situation que lui, j’aurais pris ce Schweickart pour un agent provocateur. Ou alors, qu’il délirait. Une étrange histoire. Qu’il avait peut-être inventé pour d’obscures raisons. Des agents en civil, peut-être d’un service relevant indirectement de la SS, en tout cas pas simplement des brutes de la Gestapo, lui avaient présenté un cadavre. C’était dans les premiers jours de mars, en 1943. Une femme, assez jeune. Une prostituée d’après la fiche de renseignement jointe au colis. Trouvée dans un parc.

Le Kurgarten, vous savez ce bout gazon, quelque part du côté de Neudorf. Oui, c’était bien le parc du Kurgarten. 25/26 ans environ d’après Schweickart. Étranglée, paraît-il. Admettons. Il avait regardé de plus près, écrit son rapport de médecin légiste. Strangulation. Ce que j’en dis, de tout cela, n’est qu’un pauvre souvenir, laissé par mon frère. Le pauvre, mais à l’heure actuelle, il doit être sorti depuis longtemps du Gehinnom**, mais je ne sais pas où il se trouve maintenant. Mais laissez-moi vous raconter ce que Jacob m’a dit ensuite. Une chose invraisemblable s’est produite. Le cadavre s’était brusquement volatilisé, introuvable dans la morgue, égaré, volé peut-être. Qu’un corps puisse disparaître dans la Neue Reichskanzlei*** à Berlin, on pouvait le comprendre, mais dans une pauvre morgue de caserne ! Une disparition qui n’aurait pas duré plus de quarante-huit heures. Le tout sans le moindre papier d’autorisation. Juste volatilisé. Quand je pense que le moindre déplacement d’un bidon d’essence ou d’un drapeau faisait l’objet d’un rapport complété à l’occasion d’annotations manuscrites au gros crayon rouge, nous étions là dans un véritable trou noir nazi. Plus tard, il est vrai que les dossiers disparaîtront facilement, lorsque toutes leurs saloperies seront plus difficiles à porter. Cela arrivera à la fin de la guerre, mais en 43, nous en étions encore éloignés. Le cadavre était revenu à sa place dans le tiroir métallique. Schweickart n’a pas mis longtemps pour remarquer les mutilations infligées entre-temps au cadavre. On avait voulu montrer quelque chose, faire parler ce cadavre, qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Des mutilations très conséquentes étaient visibles, qui n’étaient pas là quelques heures auparavant. Vraiment un travail particulier, à en croire Jacob. Autour du cou, par-dessus les marques initiales de strangulation. Des entailles profondes, des lambeaux de chair littéralement arrachés, après avoir été tranchés proprement. Peu de tuméfaction, pas d’ecchymose tout autour, les bords nets, du sang stagnant, mais en très petite quantité. Excusez-moi pour toutes ces précisions, mais ce sont-là les paroles exactes de Jacob. Et un pauvre pharmacien juif comme moi rabaissé au rang de préparateur de sirop, Mischling ersten Grades****, a préservé suffisamment d’intelligence et de mémoire pour se souvenir de faits médicaux aussi extraordinaires. Pour en revenir à notre cadavre : un travail qui a nécessité de découper, d’arracher, laissant des traces véritablement spectaculaires.Peut-être des traces de dents. Ou d’une tenaille de forgeron. Epaules et seins labourés. Comme si des morceaux de chair avaient été avalés par une gueule monstrueuse. Le pauvre Schweickart s’est empressé de mesurer le résultat de cette boucherie, de reproduire tout ce charcutage sous la forme de croquis, il n’avait pas d’appareil photo sous la main, la caserne n’était pas équipée pour ce travail*****. Je ne saurais trop quoi dire sur le ton employé par mon frère, lorsqu’il évoquait ces questions. Mais il avait l’air de souscrire aux conclusions de Schweickart, selon lesquelles les marques infligées à ce cadavre pouvaient aussi être d’authentiques morsures. Humaines, peut-être animales. Quelqu’un aurait dévoré, post-mortem, cette belle viande humaine encore toute fraîche. Schweickart paniquait à l’idée du mot “cannibalisme ». J’imagine Jacob lui demandant : » vous pensez que quelqu’un serait capable de faire cela ? ». Il y a quelques années, cette histoire est revenue vers moi, me hantant moi aussi. Qui pouvait avoir fait cela ? On était peut-être dans une histoire de fou.Un fou qui avait la capacité de se promener dans une morgue de la Wehrmacht. Quelqu’un capable d’assouvir ses pulsions les plus baroques. Capable de profiter de la confusion qui devait régner en 1943 dans les casernes. Ou alors, un manipulateur en train d’exécuter une manœuvre très compliquée. Faire croire, ou menacer ceux qui possédaient les bonnes clés. Créer de fausses pistes. Sûrement quelqu’un de très haut placé. Ce qui était sûr, d’après mon frère, c’est qu’un nom, et pas n’importe lequel, avait été mentionné. Un certain Hermelin Wotan. Beau-frère du Gauleiter Wagner. Mis au frais, en sécurité dans un lieu sûr. Arrêté comme un simple criminel ? Peut-être était-ce ce type qui avait causé les mutilations. Qui avait mordu les chairs tendres du cou, et autour des seins. Dans l’opacité du pouvoir nazi, dans cette nuit profonde et inquiétante, il était difficile d’y voir clair. La nuit était menaçante, un point c’est tout. Il se disait dans les couloirs que Melchior, le meurtrier oublié depuis longtemps, devait être de retour. Informé de la situation, Gallenstein n’avait pas hésité. Pour lui, il était hors de question que Melchior soit incriminé. Il avait fait cette confidence à mon frère, et j’ai compris par la suite, qu’en affirmant cela, il se mettait en danger, et par là-même, mettait en danger Jacob. Le vrai Melchior ! Combien de faux Melchior pouvaient être en circulation ? Les nazis n’avaient qu’à en trouver un dans une de leurs caves de torture. Peut-être la hiérarchie de Schweickart était-elle au courant de toutes ces manigances, peut-être était-elle à la manœuvre, ou des dissidents dans un quelconque état-major ? Comment savoir ? Je comprends que mon frère n’ait jamais su quoi faire de cette histoire sordide ! Des SS fous, il y en avait quelques-uns, capables d’une violence monstrueuse. Beaucoup d’histoires circulaient dans les couloirs de l’administration allemande. L ’Occupation en produisait régulièrement. Peut-être avait-on voulu provoquer ce médecin légiste un peu trop narquois au goût de quelques-uns, voir à quel point il était fidèle au régime. Schweikart n’était pas du genre à inventer de telles histoires. Jacob m’avait toujours dit que Gallenstein, lorsqu’il en fut informé, n’eut pas l’air surpris. Il resta caché un jour et demi chez Jacob, ce qui lui arrivait fréquemment, lors des crises causées par les derniers relents de sa syphilis. Il devait se cacher pendant ces crises, et la relation très particulière qu’entretenaient les deux hommes, le malade et son praticien, faisait de cette proximité masculine un autre sujet à risque. Le flic n’avait pas voulu entendre parler de cannibalisme. » Tu dois oublier toute cette histoire, ne plus jamais en parler, à qui que ce soit ! ». Et pourquoi je vous raconte tout ça, après toutes ces années ? Peut-être le temps est-il venu de solder une fois pour tout ce passé, et c’est pour cette raison que je vous parle, cher maître Hirsch. Je n’ai jamais plus entendu parler de cette histoire de cannibalisme. Je n’ai jamais su s’il y avait eu manipulation, mise en scène. L’envie de transformer l’histoire au profit de je ne sais qui ! Quelques jours plus tard, Gallenstein a été arrêté, mon frère n’a plus jamais évoqué son nom. Moi-même je l’avais presque oublié, le nom de ce flic, je n’ai jamais su si la syphilis avait eu raison de lui, ou si ça avait été la guerre !

*Schutzstellung : une mesure administrative discrète, préservant momentanément une personne

**Gehinnom: dans le Judaïsme, un lieu lié à la justice et à la purification, et non un enfer comme certains le croient.

***Neue Reichskanzlei: la nouvelle chancellerie, incarnation de la démesure nazie.

****Mischling ersten Grades: d’après les lois raciales nazies, métis du premier degré. Catégorie raciale qui a subi des restrictions très sévères.

*****Il s’agit probablement de la caserne occupée par des unités d’artillerie, installée au Neuhof.