Dernière course

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Summary

Isaiah Blake Harrington a tout pour lui. Un nom légendaire, un talent indiscutable et un volant chez Ferrari. À trente ans, il vit à cent à l’heure entre circuits, luxe et projecteurs. Dans son monde, tout se gagne. Tout se contrôle. Tout… sauf elle. Ambre Bellini n’a jamais compté sur personne. Arrivée du sud de l’Italie avec la rage de réussir, elle cumule les emplois et trace sa route sans détour. L’amour ? Une distraction. Les hommes riches et arrogants ? Très peu pour elle. Quand leurs chemins se croisent dans un terminal d’aviation privée, ce n’est qu’un regard de trop, une tension électrique, un défi silencieux. Pour Isaiah, c’est un jeu.Pour Ambre, c’est hors de question. Mais dans un univers où les apparences dominent et où les médias transforment tout en spectacle, leur attirance pourrait bien devenir la course la plus risquée de leur vie. Et cette fois, il n’y aura peut-être pas de ligne d’arrivée.

Status
Ongoing
Chapters
37
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

✨ CHAPITRE 1


ISAIAH

Mars

Le monde se rétrécit toujours avant le départ.

Ce n’est pas le bruit qui disparaît — au contraire. C’est assourdissant. Les moteurs hurlent, les radios crépitent, la foule vibre derrière les barrières. Mais dans ma tête, tout devient simple. Une ligne. Un point. Une trajectoire.

Je respire dans le casque, et mon propre souffle revient contre moi, régulier, maîtrisé. L’air est humide, chargé d’essence et de gomme chauffée par l’asphalte. J’aime cette odeur. Elle ne ment pas. Elle ne flatte pas. Elle annonce seulement ce qui va arriver.

Suzuka s’étend devant moi comme un ruban parfaitement dessiné.

Ici, la piste ne coupe pas le désert. Elle serpente entre les collines basses et les tribunes compactes, entourée d’arbres encore nus de la fin de l’hiver. Au loin, les montagnes japonaises se découpent dans une lumière douce de début de saison. L’air est frais, presque coupant, et les fans agitent leurs drapeaux avec une ferveur silencieuse, disciplinée.

Chaque virage est une signature. Les Esses qui s’enchaînent comme une chorégraphie. La courbe de Dunlop qui ne pardonne pas l’hésitation. La longue ligne droite qui mène à 130R, un virage que seuls les pilotes respectent vraiment.

Je ne l’ai pas appris. Je l’ai intégré. Comme la pression de mes gants sur le volant. Comme le moment exact où la voiture accroche à la sortie d’une courbe. Chaque portion de piste a déjà une place dans mon corps. Je n’ai pas besoin de me répéter que je dois gagner. Je suis là pour ça.

Deux heures plus tôt, mon téléphone a vibré. Un message. Une photo. Une mannequin croisée lors d’un événement sponsorisé à Tokyo. Sourire calibré, prénom déjà oublié. Le genre de femme qui sait exactement quel angle choisir, quelle lumière flatter, quelle promesse suggérer sans jamais la prononcer.

La photo était… appliquée. Presque professionnelle. Je l’ai regardée trois secondes, quatre, peut-être. J’ai pensé : évidemment. Puis j’ai verrouillé l’écran. Pas par manque d’envie. Parce que ça ne change rien. Ce n’est qu’une distraction bien emballée de plus. Un privilège ajouté à une pile déjà trop haute pour avoir encore du poids.

— Isaiah, formation lap.

La voix de mon ingénieur traverse l’oreillette, nette, précise. Mon corps s’aligne avant même que je ne réfléchisse. Pied sur l’embrayage. Mains sur le volant. Épaules basses. Nuque solide. Tout s’emboîte. Je ne conduis pas. Je contrôle.

Je quitte les stands. La voiture glisse sur la piste encore fraîche. Les tribunes sont pleines de drapeaux japonais et d’écrans levés vers le ciel gris clair. Ici, tout est plus contenu, mais la passion est là. Dense. Concentrée.

Je sais qu’ils scandent mon nom. Je sais que les caméras me suivent déjà. Ils veulent des images à consommer. Je ne leur dois rien mais je dois être impeccable.

Mon père n’est peut-être pas dans une loge aujourd’hui. Mais il regarde. Il regarde toujours. Fuseaux horaires ou pas. Son regard existe même à distance — une présence silencieuse qui analyse chaque trajectoire au ralenti.

Il ne m’a jamais applaudi. Il a attendu que je fasse mieux. Puis les feux rouges s’allument.

Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq.

Le monde se fige. Mon cœur ne s’emballe pas. Il cadence. Comme un métronome intérieur. Mes doigts se resserrent légèrement sur le volant.

Puis le vert.

Et tout explose. La voiture bondit, la poussée me plaque contre le siège. Le circuit devient une ligne tendue entre deux décisions. Les autres pilotes attaquent le premier virage avec fébrilité. Je ne lutte pas. Je lis. Les pneus crissent. Les ailes se frôlent. Les choix se prennent à la milliseconde. Je freine. J’accélère.

J’ouvre une trajectoire. J’en ferme une autre. Je ne suis pas courageux. Je suis précis. Le courage appartient à ceux qui improvisent. Les tours défilent. Les chiffres murmurés dans mon casque deviennent des automatismes. Températures. Écarts. Fenêtres d’arrêt. Je réponds par syllabes courtes. Je calcule déjà avant qu’ils terminent leurs phrases.

Par instants, une image d’enfance traverse mon esprit — un matin froid, l’odeur métallique d’un petit circuit, ma mère qui sourit trop fort, mon père bras croisés, regard fixe.

Encore. Plus vite. Tu peux mieux faire. Toute ma vie tient dans ces mots. Je dépasse au moment exact. Pas avant. Pas après. Je ne laisse pas de chance. Je prends.

Les tribunes rugissent à chaque freinage tardif dans la chicane finale. Pour eux, c’est un spectacle. Pour moi, une succession de décisions propres qui mènent toutes au même résultat. Je sais que je vais gagner avant que les autres ne l’acceptent. Ce n’est pas de l’arrogance. C’est de la lecture.

La voiture répond comme une extension de mes nerfs. Les pneus tiennent. Le moteur chante juste. La course devient mienne. Derniers tours. La foule disparaît derrière le moteur. Mes mains sont stables. Je suis exactement là où je dois être. La ligne d’arrivée approche. Je ne souris pas, je valide.

Le drapeau tombe.

Dans mon oreillette, l’équipe explose. Cris, rires, euphorie. Je réponds calmement :

— Good job, everyone.

Toujours “l’équipe”. Jamais “moi”.

Sur le podium, l’hymne résonne dans l’air clair de Suzuka. Les flashs crépitent, les caméras se tendent vers moi comme des bras impatients. Le champagne gicle, mousse blanche contre les combinaisons colorées.

Je souris — un sourire choisi, maîtrisé, jamais offert.

Plus tard, la fête s’installe sur un rooftop surplombant la baie de Nagoya. Piscine à débordement. Costumes légers. Verres cristallins. La musique couvre presque les conversations. Les gens viennent me parler comme s’ils partageaient ma vie. Des femmes s’approchent, rient trop près, effleurent mon bras. Je réponds poliment tout en gardant la bonne distance. Mon téléphone vibre encore, c’est elle. Le même prénom s’affiche. Le même point d’interrogation. Je n’ouvre pas de suite.

Je sors sur la terrasse. L’air est doux, chargé d’humidité marine. La ville scintille au loin comme une maquette irréelle. Mes doigts tapotent la rambarde métallique, cherchant un rythme plus vrai que celui des basses derrière la vitre.

Je devrais être euphorique. Je me sens stable. Fermé. Comme un moteur qui tourne parfaitement, même à vide. Et puis une notification éclaire l’écran : « Harrington confirme son ascension fulgurante. » Puis une autre : « Le digne héritier ? »

Héritier. Fils de. Comparaison.

Je range le téléphone. J’inspire. J’expire. Le silence revient — celui d’après les applaudissements, d’après les moteurs, d’après les sourires. Je ne le déteste pas. Je ne sais juste pas quoi en faire.

Quelqu’un m’appelle derrière moi. Un autre verre. Une autre photo. Une autre célébration. Je redresse les épaules, ajuste ma chemise. Je remets mon masque comme on remet un casque avant le départ.

Toujours prêt. Toujours net. Toujours en contrôle.

Je franchis la porte et retrouve la lumière, le bruit, les regards qui convergent. Centre de la pièce. Centre de l’attention. Centre de cette vie qu’on m’envie.

Et au fond de moi, une certitude froide : Je gagnerai encore. Je gagnerai souvent. Je gagnerai jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à prouver.

Mais une question demeure, discrète sous la musique : après la ligne d’arrivée… qu’est-ce qu’il reste, quand on a passé sa vie à courir ?