Hello, Sunshine

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Summary

Eloïse est une jeune femme pleine de vie et d'humour. Elle attend depuis longtemps de fonder sa famille aux côtés d'Arthur. Seulement, quand leur premier enfant pointe le bout de son nez, rien ne se passe comme prévu et Eloïse n'est pas submergée par l'amour maternelle. Remplie de doutes et d'inquiétudes, le lien ne se crée pas avec son enfant et accentue sa dépression. De là, un long chemin, semé de questionnement et d'introspection, débute pour Eloïse, en quête de sa nouvelle identité. Saura-t-elle se définir autrement qu'en étant mère ?

Status
Ongoing
Chapters
12
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 - Eloïse

Partir. Ma tête ne pense plus qu’à ça, mais mon corps refuse de bouger. Je suis une enclume dans le fauteuil à bascule du bébé, lui accroché à mon sein, pompant mon lait et mon énergie, mon esprit parti loin.

Je l’ai voulu cet enfant, je l’ai désiré, des mois durant, ça me prenait aux trippes tant l’envie était puissante et me submergeait. Il habitait mes pensées avant même de se loger au creux de mes hanches. Je rêvais de lui chaque nuit, imaginant son visage, sa voix, la douceur de sa peau. Aujourd’hui je ne rêve que d’une chose : partir. M’enfuir.

Dans la pénombre de la chambre, mes yeux fatigués se posent sur ce bébé endormi. L’estomac noué et le cœur lourd, je m’imagine le reposer dans son lit puis quitter le domicile à pas feutrés. Je reste de marbre face à la fragilité du nourrisson. L’empathie et l’instinct maternel ne faisaient visiblement pas parti de la livraison à la naissance. Je fixe l’enfant sans savoir où trouver la force de rester à ses côtés. Je suis une coquille vide inhabitée de toute émotion. Ce doit être l’effet de l’extrême fatigue sur notre esprit. Elle nous ôte toute forme de sentiments pour ne laisser qu’une enveloppe corporelle. Vide.

Je me sens si seule sans plus jamais l’être. Sensation étrange que de se voir entourée sans se sentir accompagnée. Mon cœur, dont on m’avait dit qu’il se remplirait d’un amour indescriptible, est dépourvu de tout sentiments, quels qu’ils soient. La joie, la peine, la colère ? Je ne sais plus, je n’ai plus que l’épuisement. Ma tête ne sait même plus penser. Qui suis-je ? Pourquoi ai-je tant voulu de lui ?

Épuisée. Voilà ce que je suis. Après un mois sans dormir, à fonctionner comme un robot pour m’occuper d’un tout petit être qui n’a rien demandé. Tout semble s’être éteint en moi le jour où il est né. Il est sorti et a tout fait disjoncter. J’ai eu beau chercher, je n’ai toujours pas retrouvé les fusibles.

Il est cinq heures lorsque je repose le bébé dans son lit et reprend le chemin du mien, résignée, comme les dix dernières fois. L’envie de fuir est toujours là, bien présente et de plus en plus volumineuse. Mais ma conscience n’est pas encore morte sous le poids de mes désirs. Elle résiste, tant bien que mal, et a même apporté Culpabilité en renfort.

Je me glisse sous les draps refroidis par mon absence prolongée et ferme les yeux. J’essaye de retrouver les bras de Morphée mais il ne semble plus vouloir de moi, lui ayant fait faux bond à cinq reprises cette nuit. Je le comprends. Moi non plus je ne veux plus de moi…

Je fixe le plafond tentant de chasser les idées noires qui me traversent l’esprit. Seulement, plus j’y pense et plus elles s’imposent à moi comme une nouvelle réalité. Des pensées parasites qui s’installent dans ma tête et grignotent mon cerveau jusqu’à devenir ma seule vérité, l’unique chemin à suivre. Je dois partir pour retrouver mon bonheur, ma liberté, ma vie. Tout quitter pour me sauver.

*

« Bonjour toi. »

Arthur se penche sur mon dos et m’embrasse la joue. Je ne réagis pas. La lumière de mon téléphone me brûle les yeux lorsque je regarde l’heure : dix heures. J’ai finalement réussi à m’abandonner au sommeil. Enfin, mon esprit a sombré sous la fatigue sans que je ne m’en rende compte. J’ai dormi cinq heures d’affilées. Cela n’était pas arrivé depuis… Depuis la naissance en fait.

« Pourquoi tu me réveilles ? » Je grogne da ma voix enrouée sans me retourner.

La chaleur de son corps me quitte et je m’emmitoufle dans la couette. Je sens les draps bouger et je devine Arthur s’asseoir pour s’habiller.

« Je suis désolé. Je te sentais bouger et j’ai cru que tu ne dormais plus. » Explique-t-il, penaud.

Je peste une nouvelle fois dans ma barbe et referme les yeux avec l’espoir de me rendormir aussitôt. Je ne lui en veux pas, je n’ai plus assez de force pour cela. Et je le connais maladroit. Sûrement pensait-il me faire plaisir avec ce geste délicat, preuve de son amour à l’épreuve de la parentalité. Malheureusement, je regrette qu’il n’ait pas su comprendre que j’ai seulement envie de dormir, plusieurs heures, si ce n’est plusieurs jours.

Le sommeil ne veut plus de moi. Une fois réveillée, il m’est impossible de me rendormir malgré mon extrême fatigue. Je reste malgré tout dans mon lit, asservit aux pensées obscures qui s’emparent de ma raison.

« Reste dans ton lit. De toute façon tu ne sers à rien, pourquoi te lever ? »

« Dors, tu n’es bonne qu’à ça. »

« Tu crées des traumatismes à ton fils en lui criant dessus. Il sera mieux sans toi. »

Des larmes coulent sur mes joues, en silence, j’évacue mes angoisses, seule, dans le noir, discrètement, comme si mon existence gênait le monde. Je gêne, c’est ce que je ne cesse de me répéter. La tempête qui surgit dans mon cœur trouve son écho dans la chambre du bébé qui se réveille en pleurs. Ses cris me nouent l’estomac. Le stress monte et saccade ma respiration. Je devrais me lever, accourir auprès de lui, le prendre dans mes bras pour le consoler. C’est ce que font les mères normales. Qu’est-ce qui cloche chez moi ? L’angoisse me paralyse et je ferme les yeux pour nier ma nouvelle réalité.

Je ne veux pas recommencer la même journée en boucle. Je ne peux pas. Me lever, m’occuper de lui, le changer de nombreuses fois, le mettre au sein… Ces seins qui hurlent de douleurs à chaque tétée. Toutes mes journées sont tournées vers son bien être et j’en oublie le mien.

Voyant que je ne sors pas de la chambre, Arthur s’empresse d’aller chercher le bébé. Je le vois passer dans l’embrasure de la porte une première fois, puis revenir quelques secondes plus tard avec son enfant dans les bras. Il entre à pas de loup dans la pièce plongée dans le noir et allume la lampe de chevet. Je vois un large sourire sur son visage lorsqu’il s’assoit près de moi.

« Bonjour, maman » lance-t-il d’une voix douce que je ne lui connais qu’en présence du petit.

Je tique. Maman. Ce mot sonne faux. Mon cerveau refuse l’information ; ce n’est pas à moi qu’il s’adresse. Je ne peux pas être maman. Arthur, lui, rayonne et transpire le bonheur. L’arrivée du bébé l’a transformé. J’ai découvert un tout nouvel homme, gaga comme pas deux, tendre, délicat. Je pensais aussi que je m’épanouirais dans ce nouveau rôle qu’est la maternité, qu’elle ferait de moi une femme comblée qui a enfin trouvé sa place. Mais ce fût bien l’inverse et la désillusion n’a fait qu’accentuer mon mal-être.

Je me redresse difficilement dans le lit, le corps engourdit de fatigue des nombreuses nuits hachées. Arthur pose le petit dans mes bras. Un oppressement soudain me comprime la poitrine. Je ne ressens aucune connexion, aucun désir de pouponner. Mon cœur se serre et je fonds en sanglots. Quelle affreuse mère je fais. Ce bébé n’a qu’un mois mais peut déjà prendre un abonnement de dix ans chez le psy pour tous les traumatismes que je lui crée déjà. A cette pensée, je m’effondre davantage. Inquiet, mon amoureux reprend le petit qui commençait à s’agiter et s’assoit à mes côtés. Je n’arrive pas à le regarder. Il pose une main sur ma cuisse, se voulant réconfortant, mais mon corps entier se crispe sous ses doigts. Sentant mes muscles rejeter son geste, il retire sa main. J’ose enfin poser les yeux sur lui. Ses traits sont tendus, je le sens préoccupé.

« Eloïse ? Tout va bien ? »

Mes yeux coulent sans interruption. Non. Rien ne va. Mais je ne peux pas lui dire, que penserait-il de moi, celle qui l’a saoulé pendant des mois, si ce n’est des années pour enfanter, et qui s’effondre à la première difficulté ? C’est inenvisageable. Alors, je plaque un sourire sur mon visage larmoyant et lui assure que je vais bien, simplement un peu fatiguée. Malgré son mutisme je sens bien que mon excuse ne trouve pas grâce à ses yeux. Après sept ans de vie commune, il est presque impossible d’avoir des secrets l’un pour l’autre.

Il dépose un tendre baiser sur mon crâne et m’ordonne de me rendormir, qu’il va appeler le bureau pour décaler sa reprise. Notre enfant n’a qu’un mois et déjà Arthur doit nous abandonner pour retourner au travail. J’ai repoussé cette idée autant que j’ai pu mais aujourd’hui elle me frappe de plein fouet : je vais être seule avec un nouveau-né et plus personne pour me seconder. Il ne fait que repousser l’inévitable.