L'écho de nos âmes

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Summary

Dans les ruelles brûlantes d‘Ayn As-Sahra, Gabriel pensait ne passer que quelques semaines de vacances entre amis. Mais sa rencontre avec Nel’, une jeune femme discrète et insaisissable, bouleverse peu à peu tous ses projets. Fasciné par cette ville ancienne où les légendes semblent encore murmurer entre les murs, il s’attache à elle malgré ses silences, ses absences et les secrets qu’elle refuse de dévoiler. Un an plus tard, lorsqu’il revient aux portes du désert et croit apercevoir son visage parmi les dunes, Gabriel découvre que certains amours ne disparaissent jamais vraiment…

Status
Complete
Chapters
15
Rating
5.0 1 review
Age Rating
13+

Les lumières d‘Ayn As-Sahra

La puissance de la chaleur marocaine prit les trois amis d’assaut dès leur sortie de l’avion. L’air semblait plus lourd, plus sec, chargé d’une odeur de poussière chaude et d’essence. Gabriel plissa immédiatement les yeux sous la lumière blanche qui écrasait le tarmac de l’aéroport de Marrakech.

Un homme leur fit signe depuis le parking, appuyé contre un vieux Land Cruiser couleur sable.

— Karim ! lança Sami avec un large sourire.

Son cousin les accueillit chaleureusement avant de charger leurs sacs à l’arrière du véhicule. Quelques minutes plus tard, ils quittaient déjà l’agitation de Marrakech pour prendre la route en direction d‘Ayn As-Sahra.

Plus les kilomètres défilaient, plus les paysages changeaient. Les bâtiments modernes laissèrent progressivement place à des villages ocre accrochés à la pierre, des stations isolées, quelques cafés perdus au bord de la route et d’immenses étendues rocailleuses balayées par la chaleur. Gabriel observait tout en silence depuis la fenêtre entrouverte.

Il s’était attendu à du sable partout. Pourtant, le désert que Karim leur montrait du doigt ressemblait surtout à une immensité minérale écrasée par le soleil.

— Le vrai désert de dunes est plus loin, expliqua Karim avec amusement en remarquant leur déception. Vous le verrez demain ou après-demain. Ici, ce n’est encore que le début.

Ils croisèrent plusieurs quads soulevant des nuages de poussière, quelques dromadaires immobiles près de camps touristiques et des scooters qui semblaient apparaître de nulle part au milieu des routes désertiques. Malgré la fatigue du voyage, Gabriel ne parvenait pas à détourner le regard des paysages qui défilaient derrière la vitre.

La chaleur vibrait encore au-dessus des dunes lorsque le Land Cruiser quitta enfin les pistes ensablées pour retrouver un semblant de route. Quelques heures seulement dans le désert avaient suffi à épuiser Gabriel, Sami et Nadir. Malgré la fatigue et l’air brûlant qui collait encore à sa peau, Gabriel ne parvenait pas à détacher son regard des étendues dorées qui disparaissaient lentement derrière eux.

Il n’avait jamais quitté la France avant ce voyage. Lorsque Sami leur avait proposé de passer quelques semaines dans sa maison familiale, à ’Ayn As-Sahra, Gabriel avait accepté sans vraiment réfléchir. Depuis leur arrivée, pourtant, la ville ne cessait de le fasciner. Ses ruelles anciennes, ses patios cachés et ses légendes murmurées semblaient appartenir à un autre temps.

Après s’être reposé quelques heures, Gabriel décida de laisser Sami avec sa famille et Nadir à ses conquêtes. Il déambula dans les rues, admirant les bâtisses anciennes, jusqu’à se retrouver au cœur de la vieille ville, sur une place aux odeurs d’épices, de musc et de harissa. Dans la douceur encore chaude de la soirée, les gens se promenaient et discutaient, savoureux contraste avec le silence étouffant de l’après-midi.

Encore fatigué mais souhaitant profiter plus longtemps de l’atmosphère, il s’assit sur un banc et se mit à observer l’agitation autour de lui. Les gens avançaient rapidement, riaient, ou se posaient à une table pour boire un thé à la menthe. Puis il aperçut une femme, assise sur un banc de l’autre côté de la rue, face à lui. Elle leva les yeux de son livre et croisa son regard. Pendant un instant, ni l’un ni l’autre ne détourna les yeux, puis un sourire discret éclaira leurs visages. Au milieu de l’agitation du marché, ils semblaient être les deux seules personnes calmes et immobiles, presque hors du temps.

Elle se replongea dans sa lecture, et Gabriel se leva pour aller prendre une ruelle doucement éclairée en photo. Il repassa devant la jeune femme pour rentrer à la villa. Son regard se glissa naturellement vers le livre qu’elle avait entre les mains : Mort sur le Nil, d’Agatha Christie. Il se stoppa quelques instants, suffisamment pour qu’elle lève à nouveau les yeux vers lui :

— Vous l’avez lu ?

Gabriel esquissa un sourire.

— Il y a longtemps… au lycée, je crois. Mais je me souviens surtout de l’ambiance.

La jeune femme referma doucement son livre avant de se lever du banc, presque machinalement, comme si rester assise pendant qu’ils parlaient lui semblait étrange.

— C’est souvent le cas avec Agatha Christie, répondit-elle. On oublie les détails… mais pas les lieux.

Gabriel hocha légèrement la tête.

— Le Nil, le bateau, la chaleur… Ça reste.

— Exactement.

Pendant quelques secondes, ils restèrent silencieux au milieu du bruit du marché. Puis elle jeta un regard vers la ruelle qu’il venait de photographier.

— Vous prenez beaucoup de photos ?

— Depuis qu’on est arrivés, oui. J’ai l’impression que tout ici mérite d’être photographié.

Un sourire discret passa sur le visage de la jeune femme.

— Les touristes disent souvent ça les premiers jours. Après, ils ne regardent plus vraiment autour d’eux.

Gabriel laissa échapper un léger rire.

— J’espère éviter cette étape !

Elle commença à marcher lentement le long de la place, et Gabriel la suivit presque naturellement. La chaleur de la journée flottait encore entre les murs, mêlée aux odeurs de thé, de cuir et d’épices.

— Vous êtes là pour longtemps ? demanda-t-elle.

— Quelques semaines seulement. Enfin… normalement.

— Et vous venez d’où ?

— De France. Près de Bordeaux.

Elle hocha la tête comme si cela confirmait quelque chose qu’elle imaginait déjà.

— Première fois au Maroc ?

— Première fois hors de France, même.

Cette fois, elle sembla sincèrement surprise.

— Alors vous avez choisi un drôle d’endroit pour commencer.

— Pourquoi ?

Elle hésita quelques secondes avant de hausser doucement les épaules.

— ’Ayn As-Sahra donne parfois envie de rester plus longtemps que prévu.

Ils dépassèrent une petite boutique dont l’enseigne peinte à la main semblait dater d’une autre époque. Malgré l’heure tardive, un vieil homme continuait d’y vendre des pâtisseries au miel derrière une vitrine légèrement embuée.

La jeune femme ralentit légèrement.

— Quand j’étais petite, je venais ici avec ma mère après les grandes chaleurs d’été. Le propriétaire nous donnait toujours une pâtisserie en plus en prétendant qu’il s’était trompé dans le compte.

Gabriel observa la devanture quelques instants.

— Et il se trompait vraiment ?

Elle esquissa un sourire plus franc.

— Jamais ! Il faisait ça avec tous les enfants du quartier.

Puis elle tourna légèrement la tête vers lui.

— Vous êtes professeur, non ?

Gabriel cligna des yeux, surpris.

— Comment avez-vous deviné ?

La jeune femme eut un léger sourire.

— Vous regardez les bâtiments avant de regarder les gens. Et vous avez parlé d’Agatha Christie comme quelqu’un qui aime raconter les lieux autant que les histoires.

Gabriel laissa échapper un rire discret.

— C’est si évident que ça ?

— Un peu.

Ils continuèrent à marcher côte à côte dans les ruelles encore animées de la vieille ville. La foule commençait lentement à se disperser, remplacée par les conversations plus calmes des habitants attablés devant les cafés. Au loin, un musicien jouait quelques notes étouffées, qui se mêlaient au bruit du vent chaud circulant entre les murs.

— Et vous ? demanda Gabriel après un moment. Que faites-vous dans la vie ?

Elle détourna légèrement le regard vers les lumières suspendues au-dessus de la rue.

— Des choses et d’autres.

Sa réponse était simple, presque trop simple, mais son ton n’était pas fermé. Seulement… prudent.

— Des choses et d’autres ? Répéta-t-il, l’invitant à développer davantage.

Elle sourit, assumant pleinement le mystère de sa réponse si vague. Pourtant, l’échange ne devint pas inconfortable. Au contraire, le silence qui suivit semblait étonnamment naturel entre eux.

Ils finirent par déboucher sur une petite place presque vide où quelques lanternes éclairaient encore les façades anciennes. La nuit était maintenant complètement tombée.

Gabriel consulta l’heure sur son téléphone avant de relever les yeux vers elle.

— Je devrais probablement rentrer avant que Sami envoie un avis de recherche.

La jeune femme esquissa un sourire amusé.

— Ce serait dommage dès votre troisième jour ici.

— Oui, ça donnerait une mauvaise image des touristes français.

Elle baissa légèrement les yeux en souriant encore, puis son regard revint vers lui.

— Vous revenez souvent vous promener le soir ?

— Je pense, oui.

— Alors… peut-être à demain.

Elle prononça ces mots simplement, comme s’ils s’étaient déjà croisés des dizaines de fois auparavant.

Gabriel hocha doucement la tête.

— Oui, peut-être à demain.

Elle recula de quelques pas avant de reprendre lentement sa marche dans une rue étroite bordée de lanternes. Gabriel resta immobile quelques secondes à la regarder s’éloigner, jusqu’à ce que sa silhouette disparaisse dans le mouvement calme de la vieille ville.