JÉSUS ET LA QUÊTE DE DIEU.

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Summary

Synopsis : Le destin du monde repose sur un homme. Dans le monde d’Alsfralte, autrefois baigné par la lumière divine, les ténèbres ont tout englouti. Lucifer, seigneur des enfers, a plongé l’humanité dans le chaos… jusqu’à l’intervention de l’archange Bordeciel, qui ramena la paix. Mais, un siècle plus tard, le mal renaît. Alors que les cités s’effondrent et que les armées démoniaques envahissent le monde, une prophétie annonce la venue d’un Sauveur : Jésus, fils de Dieu, né parmi les hommes dans le dernier royaume encore debout. Sa mission est claire. Libérer Bordeciel, affronter Lucifer et restaurer la lumière dans un monde au bord de l’anéantissement. Accompagné d’alliés inattendus, dont le redoutable Bavar le Géant, Jésus s’engage dans une quête aussi divine que dangereuse — où foi, courage et sacrifice seront les seules armes face aux ténèbres. Quand l’espoir disparaît… Un homme peut-il vraiment changer le destin du monde ?

Genre
Fantasy
Author
atmani
Status
Complete
Chapters
8
Rating
n/a
Age Rating
16+

PROLOGUE.



PROLOGUE.

Avant la venue du Sauveur.

Au commencement, Dieu fit jaillir la lumière au cœur des ténèbres et sépara le jour de la nuit. Il étendit ensuite le ciel au-dessus des eaux, puis fit émerger la terre ferme, qu’il couvrit d’herbe, de fleurs et d’arbres. Il plaça dans les cieux le soleil, la lune et les étoiles afin de guider les jours et les saisons. Puis il créa les créatures des mers et les oiseaux du ciel, avant de donner vie aux animaux de la terre.

Enfin, il façonna l’être humain à son image et lui offrit ce monde qu’il nomma Alsfralte, qui signifiait : le paradis des mortels. Son œuvre fut achevée en six jours, et il consacra le septième au repos. Guidés par le premier prophète, Namar, les hommes suivirent la voie de Dieu afin d’apprendre de leur Créateur et de marcher selon ses enseignements. Alsfralte était un vaste continent entouré d’océans. C’est sur ces terres que s’éleva le royaume des hommes : Fort-Lornn.

Au fil des générations, son influence s’étendit aux quatre horizons. Des villes prospères, des villages paisibles, de grandes cités, de fertiles pâturages et d’immenses terres cultivées furent bâtis. Deux siècles s’écoulèrent dans la paix, la prospérité et l’amour. Mais ils ignoraient que cet âge de tran­quillité toucherait bientôt à sa fin. Bientôt… tout allait basculer.

En l’an deux cent, Fort-Lornn ne connaîtra plus jamais le repos. Quelque chose rôdait depuis une nuit enneigée en cette nouvelle année d’hiver. Le sommeil n’était plus un refuge : il devenait un supplice. Les rêves se tordaient en cauchemars d’une intensité telle que les hommes s’éveillaient en hurlant, avant de découvrir sur leur corps des blessures aussi terrifiantes que douloureuses : griffures, bleus, et marques sombres. Chaque plaie arrachait une plainte tant la souffrance était vive.

On aurait dit que des mains invisibles s’étaient acharnées sur eux durant leur sommeil. Dans le froid de la nuit battue par un vent violent, des centaines de victimes vêtues de leurs manteaux chauds affluaient en urgence vers les hôpitaux.Aux alentours de trois heures du matin, les infirmiers de garde, trop peu nombreux pour faire face à une telle affluence, furent rapidement débordés. Les gens se battaient pour passer les premiers. Les enfants hurlaient dans les bras de leurs parents tant la douleur était insupportable. Nul âge n’avait été épargné.

— Pitié, aidez-moi, infirmier… je souffre le martyre !

— Laissez-moi passer !

— Arrêtez de pousser !

Une mère en larmes serrait dans ses bras sa petite fille.

— Ne soyez pas égoïstes ! Les enfants devraient passer avant nous !

Elle tentait de se frayer un chemin dans la foule agitée lorsqu’une personne la heurta accidentellement à l’épaule. Elle vacilla et manqua de tomber.

— Du calme, du calme ! lança une jeune infirmière derrière son comptoir, tentant de conserver son sang-froid face au vacarme. Chacun sera reçu comme il se doit. Inutile de vous bousculer !

Ils n’étaient que trois pour s’occuper de tout ce monde.

— Les mères et les enfants seront reçus en priorité. Veuillez vous diriger vers le couloir de gauche. Les hommes, veuillez attendre dans la salle d’attente ! Ajouta-t-elle.

L’infirmière prit en charge sa première patiente, une enfant de treize ans accompagnée de sa mère. Elle les conduisit dans la salle de soins.

— Dites-moi ce qui vous arrive. Avec toute cette agitation, cela doit être grave, demanda-t-elle avant de remarquer leurs mains tremblantes. Vous avez froid ?

— Non. J’ai peur. Regardez ce qui est arrivé à ma fille, répondit la mère.

Elle retira son manteau puis releva sa chemise de nuit. L’infirmière en resta bouche bée. Ses yeux s’écarquillèrent en découvrant son corps couvert de profondes griffures. Du sang s’écoulait encore de certaines plaies.

— M-Mais… avez-vous été attaquée par un… un ours ? balbutia-t-elle, frappée d’effroi.

Il était vrai qu’on aurait pu croire qu’une bête féroce s’était jetée sur elle. Pourtant, ce que la fillette allait révéler la laissa sans voix.

— Je… je me suis réveillée avec ces griffures après un cauchemar horrible, dit-elle.

Des sanglots secouèrent sa voix.

— Pitié, aidez-moi. J’ai mal… J’ai tellement mal.

— Assieds-toi sur la table. Je vais m’occuper de toi.

Oh… ce n’était là qu’un simple avant-goût de ce qui se préparait. Le jour, des murmures glissaient entre les oreilles. Doux. Insidieux. Ils ne criaient pas : ils suggéraient. Une idée, puis une autre. Un doute. Une colère. Une envie de nuire. Goutte après goutte, ils empoisonnaient les esprits, jusqu’à ce que le mal ne vienne plus de l’extérieur, mais de l’homme lui-même. Les jours passèrent et la haine s’y propagea sans raison apparente, telle une maladie lente et incurable.

Les familles se déchirèrent pour un rien, jusqu’à ce que les disputes laissent place aux coups. Les amitiés se fanaient jusqu’à disparaître. Progressivement, le royaume sombra dans la violence, le vol, le crime et la peur. Et comme si cela ne suffisait pas, des maladies les dévoraient au fil des mois : certains perdaient la vue ou l’ouïe, d’autres se retrouvaient incapables de se mouvoir, paralysés. La fièvre rôdait elle aussi, emportant les plus faibles dans son sillage. Personne ne comprenait. Jamais, dans la mémoire des hommes, une telle horreur n’avait frappé Alsfralte.

Les médecins faisaient tout leur possible pour faire tomber la fièvre, mais elle demeurait si tenace que rien de leurs remèdes ne parvenait à la vaincre. Les prêtres durent intervenir pour les épauler : même la prière semblait sans effet. Les malades, eux, se sentaient abandonnés après avoir cru à la guérison de la parole du Très-Haut.

Les serviteurs de Dieu poursuivaient pourtant leur mission, persuadés de pouvoir les sauver. Malgré leur dévouement, aucune guérison ne vint. On en venait à se demander si l’espoir existait encore parmi eux. Et… ce n’était que le début. Après deux années de ténèbres et de désespoir, la troisième s’annonça comme la plus effroyable de toutes, qui sera à jamais gravée dans l’histoire de l’humanité. En l’an 203, d’effroyables cas de possession se propagèrent aux quatre coins du royaume. La nouvelle se répandit rapidement, portée par des messagers à travers Fort-Lornn. Affaiblis par ces jours sombres qui n’en finissaient jamais, les prêtres trouvaient encore la force de lutter contre ce nouvel ennemi malgré leur échec. Comme quoi, la foi vivait encore. Leur seule arme était la parole, portée par la force de leur foi.

Un soir, dans le village des Auberges d’Or, une église baignait dans la pénombre, éclairée seulement par la lueur vacillante de quelques chandelles. Au centre de la nef, un grand prêtre d’une cinquantaine d’années faisait face à une jeune femme possédée, la première à être atteinte dans ce village. Maintenue de force à genoux par deux gardes, celle-ci se débattait avec une violence farouche. Des cris déchirants et des grognements rauques s’échappaient de sa gorge tandis qu’elle luttait pour se libérer de leur emprise, allant jusqu’à tenter de les mordre.

— Lâchez-moi, tas d’immondices ! Vociféra-t-elle.

Le grand prêtre Hékistor invoqua la parole du Très-Haut. Il tendit son bras droit devant lui, la main grande ouverte en direction de la possédée. Dans sa paume naquit un fin éclat de lumière dorée.

— Au nom de Dieu tout-puissant, notre Seigneur. Par sa lumière, par son amour et par sa flamme éternelle, je t’ordonne de quitter ce corps qui ne t’appartient pas. Esprit malfaisant, je te chasse par le baiser de Dieu !

Cette dernière perdit connaissance, la tête penchée en avant, son corps inerte soutenu par les gardes. La puissance divine l’avait-elle enfin délivrée ? Dans tous les cas, Hékistor y croyait, et les témoins également. Pourtant, il ne s’agissait que d’une illusion : elle jouait le calme pour tromper ceux qui l’observaient. Doucement, elle releva la tête, montrant un visage crispé déformé par une haine féroce. Ses mâchoires étaient si serrées qu’elles semblaient sur le point de se briser. Face à ce regard empli de noirceur, Hékistor comprit que la lutte était loin d’être achevée. Un bref silence s’abattit. Puis un rire s’éleva de sa gorge. Un rire sombre. Un rire inhumain qui glaça le sang de tous ceux qui l’entendirent.

— Ah ah ah… Par la volonté de notre seigneur Lucifer… nous vous plongerons tous dans la désolation !

Hékistor resta figé, le souffle coupé. Lucifer ? L’archange de lumière devenu seigneur ? Cette pensée lui traversa l’esprit comme un éclair. C’était impossible. Cela ne pouvait être que mensonge. Elle étira ses lèvres en un sourire effroyable, un sourire qui aurait fait fuir les enfants les plus courageux. Hékistor se reprit aussitôt.

— Je ne crois pas un traître mot de tes mensonges. Par l’amour divin de notre Seigneur, épaulé par l’épée de l’archange Bordeciel, je t’ordonne de quitter ce corps !

Un nouveau rire, plus profond encore, s’échappa de ses lèvres.

— Ah ah ah… pauvre imbécile. Vous ne pouvez rien contre moi !

Il ne comprenait pas. La foi elle-même semblait impuissante face à elle. Désarmé, il laissa retomber son bras tendu. L’éclat de lumière dans sa paume s’éteignit. Sa foi vacillait, prête à s’effondrer à tout instant. La peur l’envahit. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix avait perdu toute autorité.

— Mais… qui êtes-vous au juste ?

— Je me nomme Tonneralless… un ange qui a renversé le règne de Dieu aux côtés de Luci­fer. Votre Dieu… n’est plus. Il n’entend plus vos prières. Sa lumière s’est éteinte. Vous êtes tous condamnés. Votre fin approche !

Hékistor refusait de croire à la mort de l’Éternel. Il refusait d’admettre qu’un ange pût prendre possession des mortels, et plus encore que Lucifer fût devenu seigneur. Ébranlé par cet échec, il envoya des lettres par hibou à tous les prêtres du royaume, cherchant à savoir ce que révélaient les autres cas de possession. Il attendait leurs réponses, espérant de bonnes nouvelles. Après deux jours d’attente, il aperçut des dizaines de hiboux approcher du village, lâchant leurs enveloppes dans une pluie de papier.

Hékistor les ramassa et les ouvrit une à une, les parcourant à la hâte. Alors, il comprit. Il n’était pas seul à avoir échoué. Tous ses frères avaient connu le même échec, et leurs récits confirmaient la même histoire que celle qu’il avait vécue. Aucun n’était parvenu à délivrer un seul possédé. L’histoire se répétait. D’abord la fièvre, contre laquelle ils s’étaient montrés impuissants. Puis ce nouveau fléau. Hékistor leva les yeux vers le ciel, peinant à retenir ses larmes, jusqu’à ce qu’il se mette à sangloter.

— Seigneur… aidez-nous, je vous prie. Pourquoi restez-vous dans le silence ? Je ne peux pas croire en votre mort. Je sais que vous êtes là… vous êtes forcément là. Et pourtant, je doute à cause de votre silence. Aucun miracle ne vient.

Il s’effondra à genoux.

— Aucun miracle ne vient…

Il se laissa submerger par son chagrin. Jour après jour, la situation empirait. Les suicides se multipliaient, frappant tous ceux atteints par la possession. Pour tenter d’éviter ces drames, les prêtres ordonnèrent leur enfermement derrière des barreaux, sous la surveillance constante de gardes, afin d’empêcher tout passage à l’acte. Les pleurs des enfants, les hurlements des épouses et les prières désespérées s’élevaient vers le ciel comme une plainte sans fin. Puis, un jour, plus personne ne priait, car aucune réponse ne venait. L’espérance s’était éteinte. Néanmoins, au cœur des ruines, Hékistor fut le dernier à encore prier l’Éternel. Jour et nuit, il s’agenouillait dans son église, implorant Dieu de délivrer le royaume de ce mal inconnu.

Il n’attendait qu’une seule chose, qu’un miracle mette fin à ce cauchemar. Un jour, au-dessus de la Cité des Trois Couronnes, les nuages se mirent soudain à tourbillonner avec violence. Le vent se leva brusquement, faisant claquer les bannières et trembler les toits des maisons. Intrigués, puis peu à peu gagnés par l’inquiétude, des centaines et des centaines de regards se tournèrent vers le ciel assombri. Alors, un rayon de lumière fendit les cieux avant de s’abattre au cœur de la ville, en plein centre de la grande place où des milliers de personnes étaient réunies.

— BOUM !

Le sol trembla violemment sous l’impact. Les habitants se jetèrent à terre en se couvrant le visage, aveuglés par l’explosion lumineuse. Les murs vibrèrent, les vitres éclatèrent dans un fracas assourdissant, et certains crurent que la fin du monde était venue. Puis… tout s’apaisa. La lumière diminua lentement, révélant une silhouette agenouillée au centre d’un léger cratère encore fumant. Un silence absolu s’abattit sur toute la cité. Tous les regards restèrent figés sur cette apparition tan­dis qu’ils se relevaient, encore sous le choc. Elle se redressa, prenant appui sur une lance éclatante qui brillait comme mille soleils. C’était un archange. Il portait une armure d’argent étincelante et un bouclier d’or irradiant une chaleur réconfortante. Ses ailes, d’une ampleur et d’une luminosité remar­quables, se déployaient derrière lui tel un spectacle de deux aurores célestes. Ses cheveux blonds, pareils à des champs de blé baignés par le soleil d’été, ondulaient doucement sous le vent.

— Je suis Bordeciel, déclara-t-il d’une voix qui résonna dans chaque cœur. J’ai été envoyé par le Très-Haut pour mettre un terme à vos souffrances.

Un frisson parcourut la grande place. Tous connaissaient ce nom. Bordeciel… le gardien des portes célestes. Celui qui accueillait les âmes. Le chef des archanges. Jamais l’humanité n’avait eu le privilège de contempler sa présence. Et pourtant… il se tenait devant eux. Réel. Vivant. Alors, la foule céda à l’émotion, et les pleurs éclatèrent de toutes parts. Hommes, femmes et enfants accou­rurent vers lui, implorant sa grâce, les mains tendues vers cette lumière inespérée.

Bordeciel leva la main et la posa sur leurs fronts. À son contact, les esprits impurs furent chassés, tandis que les fièvres disparaissaient comme balayées par le vent. Les aveugles retrouvèrent la vue. Les sourds en­tendirent de nouveau les voix de leurs proches. Les paralysés se redressèrent sur leurs jambes dans un cri mêlé de stupeur et de joie. La nouvelle de ses miracles se répandit à travers toute la cité. Bientôt, les possédés furent amenés devant lui… et les ténèbres qui les habitaient furent expulsées, libérant leurs âmes de leurs chaînes.

Un immense sanglot traversa toute la cité. Mais ce n’étaient plus des larmes de désespoir. C’étaient des larmes de délivrance. Les familles se retrouvèrent. Les époux séparés se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Les amitiés perdues renaquirent au milieu des rires et des pleurs. Ce jour-là, la Cité des Trois Couronnes recommença enfin à vivre. Pourtant, une question demeurait. Suspendue dans l’air. Grave. Inévitable. Quel était ce mal qui les avait ainsi anéantis ? Tous les re­gards se tournèrent vers l’archange. Alors, Bordeciel gravit les dix larges marches de pierre qui me­naient à une auberge dominant la grande place. Une fois arrivé en hauteur, il se tourna vers l’assem­blée rassemblée en contrebas… puis prit la parole.

— Écoutez-moi. Jadis, avant que mon frère Lucifer ne s’élève comme le seigneur des té­nèbres, il était l’un des nôtres. Un éclat de lumière. Un souffle de beauté. Une mélodie de savoir. Son histoire vous est déjà connue à travers les écrits du prophète Namar. Cependant, l’orgueil finit par le dévorer. Fasciné par sa propre grandeur, il en vint à convoiter la puissance du Créateur… jusqu’à vouloir s’élever au-dessus. Aveuglé par cette ambition, il entraîna derrière lui une armée d’anges dans une rébellion insensée contre le ciel. Tous furent vaincus. Tous furent bannis dans les profondeurs que Dieu créa d’un simple claquement de doigts, un abîme sans lumière qu’il nomma les enfers. Mais nul n’avait prévu ce qui suivit dans les jours à venir. Grâce à son immense pouvoir et à son esprit redoutable, Lucifer arracha notre royaume aux cieux des mortels pour y dominer son propre domaine obscur.

Dès lors, nous étions coupés de vous et vos prières tombaient entre les mains des déchus. Pour se venger de sa défaite, il jura de briser l’humanité, l’œuvre que Dieu chérie au-delà de toute création.Voici comment commencèrent trois longues années de peur, de souffrances et de désolation. Mais cette époque touche enfin à sa fin. Dieu a repris ses droits. Par la seule force de sa lumière souveraine, les portes des Enfers furent scellées, et les ténèbres repoussées hors des cieux.

Désormais, des jours paisibles vous attendent… et Alsfralte renaîtra de ses cendres. Mais cette guerre est loin d’être terminée. Dieu a encore une mission à accomplir : ramener les déchus vers la lumière en leur tendant la main. Pourtant… jusqu’à présent, aucun d’eux n’a accepté de la saisir. La haine et la colère ont obscurci leur cœur au point de les rendre aveugles à toute rédemption. Malgré cela, Dieu continuera de leur tendre la main. Il attendra. Un jour, ils ouvriront enfin les yeux et rebrousseront chemin. La lumière est éternelle. Les ténèbres, elles, ne sont que passagères.

Ainsi, l’archange Bordeciel quitta la Cité des Trois Couronnes, parcourant les terres d’Als­fralte pour en chasser le mal. Et, pendant un siècle, la paix régnait. Mais, dans les profondeurs de la forêt d’Auren, un autre destin s’écrivait.






II — Le retour de Lucifer

Rose Vertum ramène Lucifer dans le monde.

Année 300.

La paix régnait sur Alsfralte depuis un siècle. Les champs étaient fertiles, les familles pros­péraient, et les enfants grandissaient sans jamais connaître les tourments du Malin. Les blessures du passé s’étaient refermées, et l’humanité croyait enfin en des jours éternellement paisibles. Mais, au cœur de la forêt d’Auren, là où les rayons du soleil peinaient à percer l’épaisseur des feuillages, une âme demeurait plongée dans les ténèbres.

Une jeune femme y vivait. Son cœur ne connaissait ni re­pos… ni joie. Elle se nommait Rose Vertum. Ses cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules, contrastant avec la robe écarlate qu’elle portait — semblable à un brasier vivant au milieu de l’obscurité. Solitaire, elle avait trouvé refuge dans une grotte humide, dissimulée dans les en­trailles de la forêt.

Les parois de la caverne étaient couvertes de symboles occultes, tracés avec du sang séché. Le sol, quant à lui, était jonché d’ossements d’animaux blanchis par le temps, témoins silencieux de sacrifices anciens. Depuis quatre longues années, Rose murmurait des incantations devant un autel taillé dans la pierre. Ses lèvres répétaient inlassablement un nom que nul n’osait prononcer à voix haute : Lucifer.

Avec une ferveur dévorante, elle cherchait à le rappeler dans ce monde, prête à tout pour que son appel soit entendu. Ouvrir les portes de l’Enfer, scellées par Dieu lui-même, relevait de l’impossible. Cependant, Rose avait juré d’atteindre cet objectif. Nuit après nuit, elle sacrifiait des bêtes, laissant leur sang se répandre sur l’autel. Et pourtant… Rien.

Aucun signe, aucun murmure venu de l’ombre. Ses rituels restaient désespérément sans ré­ponse. Peu à peu, l’espoir s’effritait. La fatigue alourdissait ses gestes, et une colère sourde grandis­sait en elle : une rage brûlante, nourrie par l’échec, encore… et encore… et encore. Mais Rose ne renonçait pas. Même lorsque le désespoir la submergeait, elle persistait. Car au plus profond d’elle brûlait une certitude indomptable — plus forte que le doute, plus forte que la raison elle-même :

— Lucifer reviendra !

Un soir d’orage, alors que la pluie frappait la forêt comme un tambour de guerre, Rose se dressa devant son autel. Ce soir-là, quelque chose était différent. Ses paroles vibraient d’une intensi­té nouvelle, comme si le monde lui-même retenait son souffle.

— Par ma volonté enflammée, au nom du Seigneur des Ténèbres, Lucifer… je commande.

Sa voix résonnait dans la caverne comme une incantation sacrée.

— Que les portes de son royaume s’ouvrent sous le souffle de mes vents impurs. Que les dé­chus, porteurs de vengeance, soient libérés. Tracée dans le sang de mes victimes, que leur voie converge vers Alsfralte.

Elle leva les bras, les yeux brûlants.

— Par mon cœur noir, plus sombre que la nuit sans étoiles… j’ordonne au Prince des Ombres d’apparaître devant moi, en chair et en essence.

Un éclair zébra le ciel.

— Que sa venue éclate dans toute sa grandeur.Que l’ombre danse…Et que le monde tremble sous son regard !

Soudain, un vent glacial traversa la caverne. Les flammes des bougies vacillèrent violem­ment. Les parois tremblèrent. Une fine poussière se détacha du plafond. Puis… Les ténèbres se ma­nifestèrent. Elles avalèrent toute lumière. Seules deux bougies subsistaient encore sur l’autel, trem­blantes… fragiles. Un silence écrasant s’abattit. Rose, les yeux grands ouverts, distingua alors une silhouette immobile, dissimulée dans l’obscurité.

Avait-elle réussi ? Ou bien son esprit l’avait-il tra­hie ? Rose allait vite le découvrir. Elle s’avança lentement. Un pas. Puis un autre. Et soudain… Deux yeux rouges s’ouvrirent. Ils luisaient dans l’ombre comme des braises vivantes. Rose se figea. Puis ses jambes cédèrent. Elle s’effondra à genoux. Elle avait réussi.

— Seigneur… souffla-t-elle d’une voix tremblante. Je vous ai enfin ramenés. Après tant d’années de dur labeur… mes efforts ont porté leurs fruits. Soyez le bienvenu dans ma charmante demeure.

Elle s’inclina profondément jusqu’à poser son front contre le sol. Un geste de soumission ab­solue. Car elle le craignait plus que Dieu lui-même. La silhouette se redressa. Immense. Terrifiante. Des cornes imposantes jaillissaient de son crâne. Son visage écarlate rayonnait d’une lueur infer­nale. Sa seule présence suffisait à faire vaciller les âmes. Dans sa main apparut une épée enflam­mée, gigantesque, capable de fendre un chêne d’un seul coup. Dans son dos, deux ailes mons­trueuses se déployèrent. Lucifer était revenu. Plus vivant. Plus puissant. Plus terrible que jamais. Il était vêtu d’une armure sombre et massive, dont le poids semblait réservé à la force d’un colosse.

— Regarde-moi… ma délivrance.

Sa voix, étrangement douce, résonnait comme un poison apaisant. Rose frissonna. Lente­ment, elle releva la tête. Lucifer lui tendait la main.

— Prends-la. Relève-toi. N’aie pas peur. Chasse cette crainte qui te ronge.

Elle hésita. Puis, dans un souffle tremblant, elle saisit sa main. Lorsqu’elle plongea son re­gard dans le sien… La peur disparut. Comme balayée. Un sourire naquit sur ses lèvres.

— Tu as accompli ce qu’aucun mortel n’avait osé faire, déclara Lucifer. Tu m’as rendu à la chair.

Il la fixa intensément.

— Pour cela… tu seras ma prêtresse.

Un silence.

— Et ma reine.

Puis, contre toute attente, il posa un genou à terre. Il prit sa main… et y déposa un baiser.

— Par ta main, le monde tremblera de nouveau… et grande sera ta récompense.

Cette nuit-là fut la plus belle de la vie de Rose. Jamais elle n’aurait imaginé voir le seigneur des Ténèbres s’agenouiller devant elle. Un lien venait de naître. Un lien scellé dans l’ombre. Et dé­sormais… Plus rien ne pourrait les arrêter. Alors, la forêt d’Auren hurla. Les arbres gémirent comme des êtres vivants frappés de douleur. Le sol se déchira dans un fracas assourdissant. Des profondeurs surgirent des hordes de démons ailés.

Des gargouilles colossales, hautes de près de deux mètres, à la peau pourpre, vomissaient des torrents de flammes, formant l’élite des légions in­fernales. Elles possédaient de longues dents pointues dépassant de leurs lèvres, ainsi que des griffes affûtées. À leurs côtés, d’autres gargouilles à la peau charbonneuse ne crachaient aucune flamme : elles formaient le second rang de l’élite.

Celles-ci ne possédaient ni dents pointues ni griffes, mais étaient équipées de masses d’armes, expérimentées dans le combat rapproché. Des orcs hideux au teint pâle… et des trolls monstrueux s’en suivirent qui marchaient au pas. L’invasion recommençait. Plus terrible encore que la première. Les villages tombèrent les uns après les autres, engloutis par les flammes. Ceux qui survivaient n’avaient que deux choix : se soumettre… Ou mourir. Beaucoup choisirent la servitude. Les plus braves furent massacrés.

Et les corbeaux vinrent festoyer sur les morts. Le courroux de Lu­cifer était sans limite. Rien… ni personne… ne semblait pouvoir l’arrêter. Mais une question de­meure. Qui se dressera contre lui ? Qui osera défier le seigneur des Ténèbres ? Vous le découvrirez bientôt.


III — La chute de Bordeciel

Bordeciel affronte Lucifer et finit pétrifié.

Alsfralte s’effondrait sous la marche des légions infernales. Les cités brûlaient, les villages disparaissaient dans les flammes, et les routes s’emplissaient de réfugiés errants, fuyant la menace, les yeux hantés par l’horreur. Tous convergeaient vers la dernière cité encore debout : le mont Fort-Lornn. Les armées de Lucifer marchaient déjà vers lui. Pour l’atteindre, elles devaient traverser les vastes plaines de Gannée. Soudain, un éclaireur orc, juché sur un goret de fer, surgit des plaines et vint s’arrêter devant son maître. Le goret de fer était un colossal sanglier de guerre, recouvert de plaques d’armure, ses défenses hérissées de pointes d’acier prêtes à déchirer tout ce qui se dressait sur son passage.

— Seigneur ! Grogna Zeurg. Les forces célestes nous attendent dans les plaines de Gannée.

D’un geste de la main, Lucifer ordonna de stopper l’avancée de ses légions. Un cor grave et puissant retentit pour le signaler. Peu à peu, la marche s’immobilisa dans un lourd grondement mé­tallique.

— Ah… vraiment ? dit-il.

Un sourire lent étira ses lèvres.

— Alors… je vais aller voir cela de plus près. Zeurg, rassemble la cavalerie et postez-vous à l’est des plaines. À mon ordre, vous chargerez sur leurs flancs.

— Oui, maître… J’ai hâte que le sang de mes ennemis coule dans ma bouche ! répondit-il avant de se retirer au pas de course, laissant traîner derrière lui des rires sardoniques.

D’un battement d’ailes, Lucifer s’éleva dans les cieux et alla se poser au sommet du mont Solitaire, dominant les plaines. Le ciel s’assombrissait. L’orage grondait. Depuis les hauteurs, son regard balaya l’horizon. Et il les vit. Des milliers d’archanges, alignés en rangs parfaits, immobiles, formant une mer de lumière. Puis un éclat attira son attention.

Au cœur des formations, une lance scintillait. La lance de Bordeciel. À cette vue, le visage de Lucifer se ferma. Une ombre traversa ses traits. Il haïssait cet archange plus que tout autre — celui qui, jadis, avait réduit ses plans à néant. Ses yeux rouges s’embrasèrent d’une haine brûlante. Bordeciel se tenait à la tête des légions cé­lestes. Son visage était calme, imperturbable, contrastant avec l’orage qui grondait au-dessus de lui.

Les archanges formaient des rangs parfaits, les ailes déployées, les lances dressées. Et parmi eux se tenaient aussi des hommes, venus combattre aux côtés de la lumière. Lucifer éleva son épée vers les cieux et poussa un rugissement. Un cri effroyable. Plus terrifiant qu’un rugissement de lion.

— GROA !!!

Son cri fit trembler la terre et glacer le sang de nombreux soldats, mais Bordeciel ne broncha pas. Puis vinrent les tambours. Sourds. Profonds. Sur les collines, des milliers de silhouettes appa­rurent, de plus en plus nombreuses à mesure qu’elles approchaient. Elles fondirent en une charge foudroyante. C’était tel une marée noire en mouvement, déferlant sur le champ de bataille. Les gar­gouilles crachaient des flammes, les orcs écumant de rage, et les trolls brandissaient leurs masses gigantesques. Le vacarme était assourdissant, un déluge de bruit si violent qu’il étouffait le tonnerre lui-même. Le sol trembla sous leur avancée. Bordeciel resserra sa prise sur sa lance et la dressa haut dans les airs, prêt à donner l’ordre.

— Formez le mur de boucliers !

Dans un fracas de métal, une muraille d’or et d’argent s’éleva, les lances dressées en avant, prêtes à les accueillir.

— Quoi qu’il advienne. Tenez la ligne ! Résistez à l’impact !

La vague démoniaque s’écrasa contre les boucliers dans un fracas assourdissant. Le choc fut brutal, terrible. On aurait dit un tsunami venant de s’écraser contre un mur. La première ligne va­cilla. Certains reculèrent, d’autres plièrent sous la pression. Derrière les boucliers, les lances jaillirent, froides et précises, transperçant leurs ennemis. Dans le ciel, les escadrons d’archanges percutaient les gargouilles en plein vol, les empêchant de conquérir les cieux. Sur terre, hommes et archanges combattaient côte à côte, repoussant vague après vague malgré les pertes insoutenables qu’ils subissaient. Lucifer poussa un nouveau rugissement.

— Groah !!!

La cavalerie menée par Zeurg fondit sur leur flanc comme une vague de fer. Les défenses célestes se dressèrent, mais l’impact fut d’une telle violence que la résistance céda aussitôt, broyée sous les charges des gorets de fer et leurs cornes meurtrières. La bataille faisait rage, si effroyable que beaucoup doutaient de la victoire. Mais Bordeciel se dressa pour raviver leur courage.

— Pour notre Seigneur éternel ! cria-t-il. Nous vaincrons ! Ne cédez pas ! Avec moi ! Ren­voyons-les dans l’abîme ! Suivez-moi !

Ses paroles enflammèrent les cœurs, et les guerriers de lumière combattirent avec une fureur renouvelée. Le champ de bataille se mua en un marais de sang et de cadavres, où la terre elle-même semblait s’enliser sous le poids des morts. L’air, saturé d’odeur de fer et de chair brûlée, devenait presque irrespirable. Les plaines de Gannée se transformaient en un cimetière. Peu à peu, les té­nèbres reculèrent. Les légions infernales faiblirent, puis finirent par céder.

— Victoire ! rugit Bordeciel. La victoire est à nous !

Mais il cria victoire trop tôt. Au sommet du Mont Solitaire, Lucifer observait ses légions re­culer. Une grimace irritante le traversa. Il refusait la défaite. Il s’était promis de vaincre. Dans un rugissement féroce, il quitta le mont et se jeta dans la bataille. Sa chute, aussi brutale qu’un cata­clysme, ébranla les armées du Bien jusque dans leurs rangs les plus reculés.

Son épée enflammée décrivait des arcs meurtriers, fauchant les archanges comme du blé. Les hommes reculaient en désordre, la peur figée dans leurs regards. Chaque coup était une sen­tence, chaque mouvement une destruction. Et pourtant, malgré l’effroi qu’il inspirait, les guerriers de lumière ne cédèrent pas immédiatement. Ils unirent leurs forces, puisant dans leurs dernières ré­serves de courage pour tenter de le renverser. Même les escadrons célestes fondirent sur lui dans un ultime assaut. Mais aucun ne pouvait rivaliser. Un à un, les archanges succombèrent sous sa lame. Les plus chanceux parvinrent à effleurer son armure, y arrachant à peine quelques étincelles, sans jamais la fissurer ni la pénétrer. Alors, après cet échec retentissant, plus personne n’osa lui faire face. Le massacre avait brisé les rangs célestes.

La panique se répandit, dévorant les légions qui s’enfuirent dans un tumulte de cris et de ter­reur. À lui seul, il avait abattu des centaines et des centaines de guerriers, si bien qu’il était impos­sible d’en déterminer le nombre exact. Au cœur du carnage, Lucifer les regardait fuir, savourant pleinement sa domination dans un rire cruel. Pourtant, un seul guerrier demeurait encore sur le champ de bataille, et nul effroi ne le faisait reculer face à sa fureur. Alors il s’avança pour lui faire face : Bordeciel. Son armure était tachetée de sang, la sueur perlait sur son front, ses ailes étaient déchirées, mais sa lumière brûlait encore.

— Lucifer… ton règne s’achève ici et maintenant ! gronda-t-il, défiant sa taille gigantesque. Je mettrai fin à ta folie meurtrière !

Lucifer éclata de rire. Son ombre s’étendit sur lui.

— Ha haha ! Regarde-toi… mon frère. Brisé. Épuisé. Je sens ta fin approcher. Tu m’as vu à l’œuvre… et tu oses encore me défier ? Ridicule !

Et, il riait encore, d’un rire plus sombre que le précédent.

— Ce ridicule te mènera à ta perte !

Le rire de Lucifer s’éteignit lentement.

— Je ne suis plus ton frère désormais… pas après tout le mal que tu as causé. Tant que tu n’auras pas repris raison, tu ne seras pour moi qu’une abomination. Je ne te laisserai pas tout dé­truire tant que mon cœur battra !

Bordeciel dressa son bouclier, lance tendue vers son adversaire. La pointe d’acier s’embrasa d’un éclat puissant, comme si toute sa force s’y concentrait. Face à cette lumière, les traits de Luci­fer se tordirent, déformés par une haine profonde.

— Une abomination… tu oses m’insulter d’abomination ? Ta lumière m’est une abomina­tion. Prépare-toi à mourir ! lança-t-il en se mettant en garde, l’épée dressée au-dessus de sa tête.

Un silence surnaturel s’abattit soudain sur les plaines. Même le vent semblait retenir son souffle, et les orages s’étaient étrangement calmés, comme si eux aussi retenaient leur respiration. La lumière de Bordeciel se dressait face à celle de Lucifer, et le monde semblait suspendu, prêt à basculer dans l’inévitable déchaînement. Ils se faisaient face, tournant lentement en cercle. Leurs re­gards scrutaient chaque mouvement, à la recherche de la moindre faille.

— J’arriverai à mes fins. Que ma fureur me porte jusqu’à la victoire ! cracha Lucifer.

Ils s’élancèrent. Leurs armes se percutèrent dans un choc titanesque. Les mâchoires cris­pées, ils poussèrent l’un contre l’autre, leurs corps tendus à l’extrême, comme deux lutteurs prêts à céder. Leurs bras tremblaient, leurs armes vibraient sous l’effort. Bordeciel bondit en arrière, puis fondit de nouveau sur lui, enchaînant les coups d’estoc. Lucifer parait sans relâche. Chaque impact faisait trembler la terre. En retrait, les archanges et les hommes assistaient à l’affrontement, le souffle court, terrifiés par l’ampleur de la confrontation.

Ils frappaient, paraient et ripostaient, chaque geste empreint d’une violence brute. Aucun ne fléchissait. Aucun ne cédait. La lance de Bordeciel croisait l’épée enflammée de Lucifer dans une pluie d’étincelles. Lumières et ténèbres s’entrechoquaient, prisonnières dans un duel éternel. À me­sure que l’affrontement se prolongeait, la fureur gagnait en intensité : chacun luttait pour sa cause. C’était un combat d’une ampleur inouïe. L’épuisement les gagnait… mais aucun ne faiblissait. Luci­fer n’arrivait pas à le défaire. Humilié qu’on lui tienne tête aussi longtemps, il recula d’un grand bond.

— Cette fois, tu n’y résisteras pas. Ta fin est arrivée. Contemple ma puissance !

Il brandit son épée bien haut d’une seule main. La lame se mit à siffler, semblable à une bouilloire portée à ébullition. Il canalisa toute son énergie, décuplant sa force et sa vitesse. Un nuage de ténèbres se manifesta autour de sa silhouette, l’engloutissant complètement. Ne le voyant plus, Bordeciel resta sur ses gardes, le regard rivé sur sur cette masse obscure. Son cœur trembla sous les vibrations de la puissance qu’il dégageait. Puis le démon émergea à grande vitesse et abat­tit son épée sur l’archange.

CLANG !

Le coup fut aussitôt stoppé par le rempart d’or, et l’onde de choc creusa un cratère sous leurs pieds. Déchaîné tel un volcan en éruption, Lucifer prit l’ascendant. Il martelait sans répit les dé­fenses de l’archange. Chaque frappe portant une puissance capable de fendre la terre. Sous cette avalanche, Bordeciel fut contraint de reculer. Derrière son bouclier, il encaissait chaque assaut avec une détermination inébranlable. Il ne pouvait plus contre-attaquer. Son ennemi ne lui laissait guère le temps. Puis un genou toucha le sol. Malgré la violence de ses attaques, l’archange refusait de plier. Son bouclier demeurait dressé devant lui, tel un bastion défiant la tempête.

L’égide se déformait à chaque impact. Lucifer attaqua par la gauche — Bordeciel bloqua. Puis, par la droite, cherchant à le déstabiliser. Et ainsi de suite. Bordeciel tenait toujours, mais plus pour très longtemps. Lucifer avait encore un dernier atout en réserve, une attaque à laquelle même Bordeciel aurait du mal à résister. D’un puissant battement d’ailes, il s’élança dans les airs et prit ra­pidement de l’altitude, jusqu’à disparaître au-delà des nuages obscurs. Les yeux rivés vers le ciel, l’archange demeura sur ses gardes, attentif au moindre signe. Soudain, quelque chose traversa la couche nuageuse.

Une comète. Non… C’était Lucifer. Enveloppé de flammes et de ténèbres, il fon­dait vers la terre à une vitesse terrifiante. L’air hurlait sur son passage et une longue traînée lumi­neuse déchirait les cieux. Tel un astre en chute libre, il s’abattait droit sur lui, libérant une pression écrasante qui le cloua sur place, sans la moindre échappatoire. Le démon avait tout prévu. Bordeciel se débattit, cherchant à se libérer de cette pesanteur, allant jusqu’à battre de ses ailes abîmées. Il ru­git de colère pour décupler ses forces, tandis que la comète se rapprochait.

Au dernier instant, Bordeciel fit un pas de côté. L’épée du déchu s’écrasa au sol dans un fra­cas violent, soulevant la terre en éclats. Une onde de choc s’ensuivit, libérant un nuage de poussière dense. L’avait-il enfin vaincu ? Non. Lucifer ne percevait aucun cadavre à son arrivée. Il tourna sur lui-même, cherchant sa proie au cœur de la fumée qui l’aveuglait. Dans un rugissement déchirant, Bordeciel surgit derrière lui. Lucifer se retourna. Trop tard pour répondre. Sa lance s’abattit en un estoc fulgurant sur son avant-bras, avec une précision implacable. Le choc le désarma dans un fra­cas sec de métal et de chair heurtée. Une douleur vive lui traversa le bras comme un éclair, et un cri brutal s’éleva de sa gorge.

— Whoa !

Sans lui laisser le moindre répit, Bordeciel bondit et, dans le même élan, il fracassa son bou­clier contre le visage de Lucifer avec une brutalité dévastatrice. Le choc fut si puissant que le sei­gneur des ténèbres fut projeté au sol, étourdi malgré la protection de son casque. Lucifer était désor­mais à sa merci. Sa fureur touchait à sa fin. Il voyait sa chute approcher. Il peinait à respirer, écrasé par la fatigue. Bordeciel se tenait prêt à lui porter le coup de grâce. Sa lance s’éleva, vibrante d’énergie, prête à transpercer le cœur du Déchu. Mais soudain, un souffle maléfique balaya le champ de bataille. Les archanges, un à un, se figèrent, transformés en statues de pierre, pétrifiés dans l’effroi.

Et, impuissant, Bordeciel se figea à son tour, figé pour l’éternité dans le geste héroïque de frapper son ennemi : une statue dressée dans un élan brisé. Lucifer, bouche bée face à ce qui s’était produit, ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Soudain, un murmure traversa son esprit et tout devint clair. Alors, il éclata d’un rire empreint de moquerie à l’égard de Bordeciel.

— Ha ha ha. Tu avais ta victoire… et je t’ai repris… ta gloire !

Lucifer se releva avec difficulté en s’appuyant sur son épée. Victorieux, il n’éprouvait au­cune honte, malgré la manière dont il avait triomphé. Il leva les yeux au ciel et dit avec gratitude :

— Merci, ma délivrance. Ton souffle a permis à mon cœur de battre encore afin d’achever ce que j’ai commencé ici. Je fus surpris de tes pouvoirs. À nous deux, nous serons invincibles.

Les hommes battaient en retraite, le désespoir dans les yeux. Ils fuyaient vers le mont Fort-Lornn, s’emparant des chevaux. Mais il n’y en avait pas pour tous. Les premiers partirent. Les autres restèrent. Ceux laissés à terre comprirent leur sort. Ils jetèrent leurs armes et se rendirent. Portées par cette victoire écrasante, les légions de Lucifer regagnèrent en courage et se mirent en route vers le mont. Elles traversèrent l’immensité de la vallée d’Annodor, qu’elles mirent un jour à franchir, avant de parcourir les plaines dorées d’Ortharr.

Mais à l’approche de Fort-Lornn, en cet après-midi baigné de soleil, elles s’arrêtèrent net. Un immense dôme de lumière recouvrait les mu­railles, érigé par Dieu lui-même. La cité, connue sous le nom de Cité blanche, se dressait dans toute sa grandeur : un ensemble de huit niveaux fortifiés s’élevant jusqu’au sommet. Les démons s’achar­nèrent sans relâche. En vain. Ni leurs coups ni leurs flammes ne parvinrent à fissurer la barrière. Lu­cifer gronda, amer, le regard rivé sur le rempart divin.

— Alors soit… Si tu y tiens tant, j’accepte le défi de te surpasser, Père. Et, je sais comment en venir à bout. Le jour viendra où tu quitteras ton trône céleste pour descendre vers moi. Alors, je ne tremblerai pas comme la dernière fois. Je t’attendrai, l’épée à la main, prêt à t’abattre. Je prouve­rai à tous que je suis digne de te remplacer.

Les légions avaient assiégé le royaume jusqu’à la nuit tombée, sans réussir à fendre le dôme. Puis vint le silence — dense, menaçant — semblable au souffle retenu d’une tempête. Le vacarme s’était tu, mais l’air vibrait encore d’une colère contenue.


IV — La prophétie du Sauveur

Aldorass annonce la venue de Jésus.


Le dôme de lumière veillait sur Fort-Lornn, repoussant les ténèbres. Sous sa clarté sacrée renaissait un espoir fragile, mais la peur persistait dans chaque regard. Car au-delà de la barrière di­vine, les légions de Lucifer patientaient, attendant les ordres de leur maître. Durant les nuits qui sui­virent, les habitants entendirent depuis leurs foyers des hurlements effrayants s’élever derrière les murailles — profonds, gutturaux, semblables à des échos arrachés aux entrailles de la terre. Après sept jours sans assaut, le siège reprit avec une violence plus terrible encore que la précédente. Les légions infernales se jetaient contre la paroi sacrée, cherchant à la fissurer, à la briser, à l’arracher au monde.

Depuis leurs maisons, les enfants se blottissaient contre leurs mères, les yeux écarquillés par la peur de ce vacarme, tandis que les pères se redressaient, les mâchoires serrées, le cœur battant à tout rompre, impuissants face à cette terreur qui s’abattait sur le monde. Jour après jour, nuit après nuit, les forces des ténèbres se fracassaient contre le rempart de lumière sans jamais parvenir à le briser, comme des vagues furieuses contre un roc indestructible. Un soir, dans la grande salle du Temple de Lumière, où l’encens se mêlait à l’odeur de la cire consumée, les anciens et les prêtres s’étaient rassemblés. Les bancs de pierre accueillaient aussi des familles venues chercher des ré­ponses. Des mères serraient leurs enfants contre elles.

Un vieillard tremblait en murmurant des prières. Près d’une colonne, un soldat éreinté cris­pait ses mains calleuses sur la garde de son épée, comme si cette seule lame pouvait suffire à dé­fendre tout un peuple. Même au cœur du temple, on entendait le vacarme du siège, sourd et lointain, assez fort pourtant pour glacer les âmes. La plupart des visages étaient graves, marqués par l’an­goisse, et les voix n’étaient plus que des souffles brisés, étouffés par l’effroi. Beaucoup, épuisés par le fracas continuel, ne trouvaient plus le sommeil. Une même question revenait de banc en banc, lancinante, impossible à faire taire.

Jusqu’à quand cela durerait-il ? Quand retrouveraient-ils leur liberté ? Resteraient-ils enfer­més ici pour toujours ? Dieu avait-il encore un plan pour les délivrer ? Le dôme tiendrait-il jusqu’au bout ? Les murmures continuaient de se répandre dans le temple lorsqu’une silhouette apparut à l’entrée : le prophète Aldorass. C’était un vieillard au regard profond comme les abîmes du temps, appuyé sur un bâton gravé de symboles célestes. À sa seule apparition, tous les regards conver­gèrent vers lui, suspendus à l’espoir des réponses attendues depuis si longtemps.

Il traversa le temple, le regard fixé droit devant lui, avec un calme serein. Peu à peu, les chuchotements s’étei­gnirent. On n’entendit plus que les lointains échos du siège au-dehors. Lorsqu’il gravit les sept marches menant à l’autel dominant l’assemblée, le prophète leva les yeux vers l’immense coupole baignée de lumière. Puis il se tourna vers eux. Alors, sa voix s’éleva, résonnant contre les pierres comme un écho venu d’un autre âge.

— Écoutez, enfants d’Alsfralte… Ainsi parle le Seigneur : le malin croit avoir étendu son emprise sur notre monde. Il se réjouit déjà de sa victoire, se croyant triomphant avant l’heure. Mais Dieu n’a pas encore dit son dernier mot car un sauveur naîtra parmi les hommes, ici même, à Fort-Lornn. Cet être pur, porteur de la flamme éternelle dont personne ne connaît l’existence à part moi, s’appellera Jésus — ce qui signifie Sauveur. Il viendra briser les chaînes des ténèbres et guider l’hu­manité vers la lumière. Et je vous le dis : cet homme pur que personne ne connaît est… le Fils de Dieu.

À cet instant, un souffle traversa le temple et fit vaciller toutes les flammes des cierges d’un seul mouvement, comme si le souffle de Dieu lui-même venait de se manifester. La révélation inat­tendue stupéfia l’assemblée. Pourtant, chez beaucoup, le doute demeurait. Des prêtres échangèrent des regards sceptiques, et bientôt les murmures se changèrent en protestations ouvertes.

— Un homme pur, fils de Dieu ? gronda l’un d’eux. C’est impensable. Comment osez-vous prononcer de telles paroles, Aldorass ?

— Mensonge ! rugit un autre, massif et rouge de colère, frappant son bâton contre les dalles. Le choc résonna comme un coup de tonnerre. Dieu n’a pas de fils, car cela impliquerait un succes­seur. Et Dieu ne peut être remplacé, puisqu’il est éternel !

— Il a raison, trancha un troisième avec dureté en fixant le prophète. Dieu n’a pas de fils. Il est l’unique maître de son royaume, et le restera à jamais.

— Vieux fou ! s’écria un quatrième en désignant Aldorass du doigt. Dieu n’a pas de fils !

— Blasphème ! cracha un vieil homme au visage ridé, ses yeux étincelants d’indignation. Imaginer qu’un homme pur, prétendu fils de l’Éternel, puisse porter la couronne du salut… c’est in­sulter Dieu !

Puis il balaya l’assemblée du regard avant d’ajouter :

— Aldorass aurait-il lui aussi perdu la raison, succombant dans le mensonge ?

Le tumulte éclata d’abord comme un grondement, puis enfla comme une tempête. Certains hurlaient leur désaccord, les veines gonflées au cou, tandis que d’autres se rangeaient déjà du côté d’Aldorass.

— Lucifer a pris possession d’Aldorass pour répandre le mensonge et blasphémer contre Dieu, prit l’un du parti de la révolte.

— Sottise ! Lucifer ne peut entrer ici. Le dôme empêche quiconque d’y pénétrer, même sous forme d’esprit ! Aldorass lui-même l’a affirmé. La vérité vous a fait perdre la raison au point de dire n’importe quoi ! répliqua un fidèle d’Aldorass.

— C’est toi qui dis n’importe quoi. Tes paroles sont celles que Lucifer met dans ta bouche. Menteur ! Menteur ! Menteur ! contre-attaqua-t-il.

— Ne me traite pas de menteur ! riposta-t-il en lui assénant une gifle.

Aussitôt, les insultes éclatèrent et les bousculades s’ensuivirent. Pourtant, au milieu du chaos, Aldorass demeurait parfaitement calme. Il ne prenait part à aucun affrontement. Enfermé dans son silence, il observait chaque geste, chaque regard, chaque basculement d’âme. Un vieux prêtre se plaqua contre le mur, pétrifié, les yeux fixés sur la scène avec effroi.

— Ça recommence… comme autrefois. Tout est perdu… Lucifer est parmi nous… Il cherche à nous monter les uns contre les autres.

Les enfants pleuraient. Les mères les serraient contre elles en suppliant le ciel d’apaiser les colères. Un soldat porta presque la main à son épée, craignant qu’une émeute n’éclate au cœur même du sanctuaire. Dans ce vacarme de cris et de violence, c’était la foi elle-même qui semblait se fissurer. Assis sur un banc du premier rang, un jeune homme tenait entre ses mains le manuscrit de la Parole de Dieu.

Autour de lui, le tumulte grossissait, nourri par une violence à laquelle il refusait de se mêler. Il observait, écoutait, tandis que la tension menaçait à tout instant de basculer dans le chaos. Il savait qu’il devait intervenir, tenter de les ramener à la raison, même s’il doutait d’être en­tendu. Mais il ne pouvait plus se taire. D’un mouvement décidé, il se leva et, prenant appui sur le banc, s’éleva au-dessus de la foule en colère. Sa voix, ferme et claire, fendit le vacarme.

— Ou bien… peut-être que le fils de Dieu ne sera pas du tout comme nous l’imaginons !

Tous se tournèrent vers cette voix, tandis que le vacarme s’éteignait peu à peu.

— Oui ! reprit-il d’une voix vibrante. Souvenez-vous des paroles du Seigneur : Arald, cha­pitre trois, verset neuf. Arald demanda à Dieu de se montrer au sommet du mont solitaire, car il voulait le voir de ses propres yeux, et le Seigneur répondit : Nul ne peut résister à ma lumière. Si je me révèle à toi, tu périras, tant ma clarté est puissante. Mais il ajouta : Si je prends l’apparence de l’homme, alors tu survivras. Dieu lui ordonna donc de passer la nuit au sommet du mont. Et, du­rant son sommeil, il se manifesta sous les traits d’un homme, lui parlant comme à un ami de longue date. Posez-vous la question, mes frères et sœurs : Dieu ne viendrait-il pas sur terre en tant que Jé­sus, justement pour voiler sa lumière et marcher parmi les hommes ?

Alors, tout le monde se remit en question. Peu à peu, beaucoup se rappelèrent ce passage qu’ils avaient depuis longtemps oublié. Les yeux d’Aldorass brillaient d’une lumière surnaturelle après avoir écouté le jeune homme. Un sourire se dessina sur ses lèvres.

— Damaless dit juste, défendit Aldorass. C’est ainsi que l’Éternel descendra du ciel et qu’il terrassera l’orgueil de Lucifer par sa pureté. Lui seul portera la délivrance. Lui seul marchera là où les archanges ont chuté. Que vous croyiez ou non en cette prophétie, Dieu a déjà tout mis en œuvre. Mes amis, gardez la foi. Ne vous détournez pas d’elle. Car un jour, tous ceux qui l’auront abandon­né se repentiront. Ne doutez jamais des plans de Dieu. Jésus sera l’homme pur qui terrassera le ma­lin. Lorsqu’il se présentera, il répondra à toutes vos questions. En attendant sa venue, profitons du répit qu’il nous a donné. Derrière ce dôme, nous sommes en sûreté.

Nul n’aurait imaginé que l’annonce du sauveur ferait naître une telle violence. Pourtant, une seule voix avait suffi à détourner le peuple du précipice, en ravivant la mémoire des textes sacrés. Au-delà du dôme, Lucifer leva les yeux vers le royaume. Il savait. Il avait entendu la prophétie, comme un défi jeté au cœur même de sa gloire.

— En homme ? Tu oserais m’affronter en homme ? ricana-t-il, sa voix roulant comme un tonnerre moqueur. Père… Cela ne m’intimide pas. Tu oserais te ridiculiser de la sorte ? Viens donc. Je t’attends pour ma revanche. Je t’écraserai comme les autres : quand ta flamme s’éteindra, ton pouvoir sera mien, ce monde sombrera, et je prendrai ton trône et ton royaume.

Derrière lui, ses légions hurlèrent, un rugissement qui fit trembler la terre. Mais quelque part, dans le silence le plus profond, une promesse venait de se graver dans l’histoire.