Your name is forbidden

All Rights Reserved ©

Summary

Au cœur d’un village reculé en Inde, Diya refuse de subir son destin. Son arme ? Son cœur où elle a écrit, ligne après ligne, la rencontre parfaite avec son prince charmant. Contre toute attente, la déesse exauce sa prière. L'homme idéal surgit. Mais la réalité n'obéit à aucun script. Très vite, l'illusion se heurte au mur invisible mais implacable des rancœurs du passé. Dans un monde où le collectif étouffe l'individu, la famille est sacrée, le conte de fées vire au piège. Pour survivre, Diya va devoir l’apprendre à ses dépens : soit elle accepte de déchirer son scénario idéal, soit elle devra trahir les siens.

Status
Ongoing
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
16+

Le voleur de douceur.

Je sors précipitamment du rickshaws et laisse mes sandales ainsi que mon panier à la hâte, à l'entrée du temple, n'emportant uniquement que mon plateau. En franchissant le seuil, je touche le sol de la main droite avant de la porter à mon front : un geste ancestral de respect pour cette terre sacrée.

À peine entrée, je fais sonner la cloche de bronze suspendue au plafond. Son tintement clair résonne pour éveiller la déesse et lui signaler ma présence. Sous mes pieds nus, la fraîcheur des dalles de pierre offre un contraste divin avec la chaleur étouffante qui pèse au-dehors. Je m'avance d'un pas serein jusqu’au cœur du temple, là où l'air sent l’encens et le jasmin.

Le prêtre s’approche. Je lui tends mon plateau d’offrandes, un mélange coloré de fleurs fraîches et de sucreries artisanales. En échange de mon présent, il verse quelques gouttes d'eau sacrée dans le creux de ma paume droite. Je bois cette eau pure, puis passe mes mains encore humides sur mes cheveux en signe de bénédiction.

Vient ensuite le moment de l'arati. Il me présente la lampe d'offrande où danse une flamme vive. Je passe mes mains au-dessus de la chaleur vacillante, puis je les ramène doucement vers mon visage et mes yeux pour absorber cette lumière bénie.

Une fois le rituel accompli, je couvre mes cheveux de mon voile léger et échange un regard complice avec la statue de la déesse. Elle semble m'écouter. Les mains jointes et le cœur battant, je m'apprête à lui murmurer la prière qui habite mes pensées chaque jour.

« S’il te plaît, ma petite déesse, fais en sorte que je trouve un homme beau et gentil, qui m’aimera toute ma vie et sera mon pilier. »

Oui, à dix-huit ans, je rêve encore du prince charmant. J’ai déjà une idée très précise de son apparition dans ma vie : ce sera un jour de fête, Holi plus précisément. Alors que les pigments colorés voleront dans le ciel, il se présentera à moi, élégant malgré la poussière de couleur, et me demandera ma main.

C’est un peu tiré par les cheveux, je le sais, mais les rêves rendent la réalité moins aigre. Et ce n’est pas dans mon petit village perdu du nord de l’Inde qu’un prince risque de s’égarer. Mais ne m’écoute pas, ma déesse, je sais que pour toi, rien n’est impossible.

Ma prière terminée, je lance quelques fleurs au pied de l'autel avant d'aller récupérer mon panier plein à craquer de sucreries. Les enfants de la rue, qui traînent souvent près du temple, foncent immédiatement sur moi. Ils connaissent la musique. À chacune de mes visites, je leur offre des friandises ; c’est mon petit rituel à moi, une façon d’encourager la déesse à pencher l'oreille vers ma demande.

Des dizaines de petits corps me bloquent le passage, m’emprisonnant dans une mêlée de bonheur. Je ne peux m’empêcher de sourire devant leur empressement fébrile.

— Tout le monde aura des bonbons ! On se calme. Vikkram, toi tu en as déjà eu. Tu connais la règle, les autres aussi doivent en avoir.

Vikkram est un petit garçon d’à peine douze ans qui a déjà exercé tous les petits boulots possibles à Vimpur. Si on ne le trouve pas ici à faire la manche, il lave sûrement des voitures ou vend des fleurs. Sa laboriosité m’a toujours émue. Malgré les coups durs, il garde ce sourire éclatant. À mes yeux, il est un modèle de courage : mis dehors par sa belle-mère après la mort de son père, il préfère travailler que de voler.

Pauvre garçon. J’aimerais pouvoir lui donner, à lui et à tous ceux qui n’ont pas de foyer, tout ce dont la vie les a privés. Mais je ne peux agir qu’à la hauteur de mes moyens. Rien ne vaut l'étincelle dans leurs yeux ni leur sourire quand ils m’aperçoivent les mains pleines de gourmandises.

Ce petit malin de Vikkram me fait les yeux doux, et je dois serrer le cœur pour ne pas céder.

Dans chaque paume tendue, je pose un ladoo. C'est alors que je remarque une main plus grande que celle d'un enfant. Sa surface est lisse et claire, contrastant saisisamment avec la texture sombre et écailleuse des mains de mes petits protégés, marquées par le travail rugueux et le manque d’hydratation.

Mes yeux glissent le long d’un poignet ceint d’une montre en argent, remontent sur un bras viril couvert d’un pelage brun et lisse, s’attardent sur un torse dissimulé sous un t-shirt blanc et une veste bleus en jeans. Je croise enfin une pomme d’Adam saillante, un nez droit et des lèvres charnues, ourlées par un sourire enfantin, avant de plonger dans deux mirettes au fond desquelles danse une lueur malicieuse.

Un parfum

C’est un homme. Un vrai.

Vivement, je récupère ma sucrerie.

— Mais... tu n'as pas le droit de reprendre ce que tu as donné ! s'exclame-t-il. Ma mamy dit toujours : «Donner c'est donner, reprendre c'est voler». Tu n'es pas une voleuse, n'est-ce pas ?

— C’est pour les enfants, répliqué-je du tac au tac. Toi, tu peux t’en acheter tout seul.

— Ma mamy dit aussi que les sucreries offertes après une prière sont bien meilleures que celles qu'on achète. Elles viennent du cœur et...

Sans prévenir, il se penche. C'est alors que son sillage me percute de plein fouet. Ce n’est pas l’odeur de musc bon marché ou de sueur que l’on croise partout ici. Non, il dégage un parfum de vétiver et d'ambre, une senteur riche, presque intimidante, qui semble flotter autour de lui comme une signature. C’est l’odeur du luxe, de ceux qui ne connaissent pas la poussière des chemins, et elle s'imprime dans mes narines bien plus vite que je ne l'aurais voulu, me donnant presque le vertige.

Subitement, il croque subitement un morceau du ladoo que je tiens encore. J'écarquille les yeux, totalement stupéfaite. Mais pour qui se prend ce fou ?

Il mâche avec un appétit manifeste, émettant des petits gémissements de satisfaction bien trop bruyants. Les enfants nous observent, amusés par la scène, tandis que je balance entre l'agacement pur et une étrange intrigue.

— Pour le coup, celle de ma mamy est bien meilleure, lance-t-il avec aplomb.

Ma mâchoire se décroche, choquée. À Vimpur, tout le monde sait que c’est moi qui prépare les meilleures douceurs. Sa mamie a peut-être du talent, mais elle ne m'arrive pas à la cheville !

— Tu n'as qu'à aller manger les siennes au lieu de venir voler les miennes !

— Je pensais que c’était pour les enfants ? me taquine-t-il.

— C'est moi qui les ai faites ! Et puis, tu n'as rien d'autre à faire que de m'embêter ? Va mendier ailleurs !

Il se lance alors dans une parodie de tragédie digne d'un film : le dos de la main plaqué contre le front, il secoue la tête avec un soupir théâtral.

— Que notre déesse rejette toutes tes prières pour avoir offensé un noble homme comme moi !

— Et moi, je prie pour que tes pieds te brûlent à chaque fois que tu entreras dans un temple !

Il s'apprête à répliquer quand Urmi, ma sœur, nous interrompt. Fidèle à elle-même, elle arbore ses fleurs dessinées au khôl au coin des yeux. Elle m'arrache le plateau des mains pour le tendre aux petits, qui s’en emparent avec joie.

— M... mais... bégayé-je.

— Ça fait des heures que je t'attends ! On doit faire les courses pour la commande de demain. Et tu dois m'aider à choisir un sari pour l'anniversaire de Jyoti, je dois être la plus belle !

Elle m'entraîne sans me laisser le temps de protester, ses mains enserrant mes épaules. Brusquement, elle s'arrête net.

— Mais qu’est-ce que tu fais avec ce ladoo à moitié croqué ?

Je réalise que je tiens toujours la boulette entamée. Machinalement, je regarde derrière moi, espérant retrouver l'inconnu pour lui rendre son reste, mais il a disparu. Envolé, aussi vite qu'il était apparu.

— Combien de fois doit-on te dire Diya qu’on ne mange pas en rue ? continue Urmi sur sa lancée. À force d’engloutir ces sucreries, tu vas finir comme tante Anjali. Et Dieu m'en préserve, je ne veux pas d'une sœur à qui je ne peux pas voler ses vêtements ! Si tu grossis, je serai obligée de le faire aussi !

Mes yeux continuent de fouiller la marée humaine, cherchant désespérément la veste blanche, mais rien. Est-ce que j'ai rêvé ? Non, la moitié de ladoo entre mes doigts est la preuve bien réelle de cet instant absurde.

— Cesse de regarder ces enfants, tu en mangeras autant que tu veux à la maison, râle ma sœur.

Je tente de me concentrer sur sa voix de "radio-trottoir", mais mon esprit reste bloqué sur cette voix taquine.

— Je sais que tu marches au sucre, tiens...

D’un coup, elle glisse le demi-bonbon entre mes lèvres. Par réflexe, je le mâche avant de réaliser l'horreur de la situation. Accidentellement, par la faute de ma petite empotée de sœur, je viens de partager un bonbon avec cet inconnu.

— Urmi !!!

Malheureusement, il est interdit de recracher une friandise alors je n'ai d'autre choix que de l'avaler.