Prologue- Le prix de l'âme -
Quel est le prix de l’âme ?
Si nous voulons comprendre la pièce qui va se jouer sous vos yeux, c’est sur cette question qu’il nous faut d’abord nous arrêter. Avant les masques. Avant le sang. Avant que chacun n’entre en scène à la place que d’autres lui auront choisie.
Nous étions en 2075.
L’Europe entamait l’acte final d’une tragédie commencée deux décennies plus tôt. La maladie, la guerre et la famine avaient déroulé un tapis carmin sur les ruines d’empires jadis prospères. On avait enterré les morts, rationné les vivants et rebaptisé chaque recul du nom rassurant de nécessité.
Dans le vide laissé par les anciennes puissances, le désespoir devint une invitation.
Une poignée d’élites y répondit. Certaines poursuivaient un idéal. D’autres la gloire. Quelques-unes, plus simplement, le pouvoir.
Elles apportèrent des plans, des remèdes et la promesse d’un avenir encore possible. Elles vinrent en sauveuses, naturellement. Mais le salut possède toujours son prix lorsqu’il est administré par ceux qui tiennent les comptes.
On fit du secours une dette.
De la survie, un contrat.
Du citoyen, un actif dont la valeur pouvait croître, chuter ou être radiée.
Puis les sauveuses devinrent conquérantes et imposèrent leur nouveau modèle.
Un nouveau Deal.
Chaque droit y possédait une valeur. Chaque besoin, une condition. Chaque existence, un solde.
La vie elle-même était devenue critère de solvabilité.
Quant à l’âme, elle n’apparaissait sur aucun registre.
Ce fut sans doute la raison pour laquelle on la mit en gage la première.
Nederland district de Rotterdam,
le 6 janvier 2075
Bloc résidentiel 26
Alors, quel est le prix de l’âme ?
Pour elle, ici, la réponse dépend surtout du taux de change du Blanc.
Elle ?
Elle, c’est cette fille qui se réveille dans son vingt mètres carrés, tirée d’un repos nécessaire par un improbable rayon de soleil.
Par réflexe, elle s’enfonça plus profondément sous sa couverture rose en fourrure synthétique, à la recherche d’un reste de chaleur en cette matinée de janvier. Le mouvement fit basculer plusieurs peluches qui partageaient sa couche, petites sentinelles molles d’un âge qu’elle n’avait pas vraiment eu le temps de finir.
Le bruit étouffé de leur chute ramena son visage à l’air libre.
Elle ouvrit difficilement les yeux. Le maquillage de la veille collait encore à ses paupières, noirci aux coins, tiré vers les tempes. Une mèche rousse lui barrait la joue. Elle souffla dessus, sans succès, puis resta immobile quelques secondes, blottie dans le rose faux luxe de sa couverture, entre l’odeur froide du port et celle, plus douce, des parfums bon marché.
Lindsay avait roulé au pied du lit.
La licorne la fixait de son unique œil de plastique avec cette patience accusatrice propre aux peluches abandonnées.
Elle tendit le bras, la récupéra par la corne, puis la ramena contre elle.
Elle aurait pu rester ainsi quelques minutes encore. Mais les bons matins, à Rotterdam, commençaient rarement par la tendresse.
Ils commençaient par les comptes.
Le Blanc ?
C’était le Scudo Argento. L’Écu d’Argent. L’Écu Blanc. Valeur étalon de la monnaie parallèle, il faisait le lien entre le Scudo Auri et le Scudo Nero.
Non qu’il existât encore une monnaie légale à opposer proprement aux Scudi.
L’Europe avait réglé cette question depuis longtemps.
Le citoyen ne possédait plus d’argent.
Il possédait des droits.
Droit au logement. Droit aux rations. Droit aux soins. Droit au transit. Droit à l’image. Droit au silence, lorsqu’il avait assez bien vécu pour qu’on le laisse tranquille.
Ces droits s’ouvraient, se suspendaient ou disparaissaient selon une seule mesure : le Compte de Ressources Civiques.
Le CRC maintenait en vie les corps utiles, et Lux Fortis en était le garant.
Dans l’ombre de la Casa del Ferro, les Scudi payaient tout le reste.
Les petits luxes. Les vices. Les nuits. Les drogues. Les armes. Les caresses. Les paris. Les faveurs. Les places pour ces spectacles que les écrans officiels n’avaient pas bénis. Tout ce que l’Europe jurait avoir dépassé, et dont les administrateurs de District profitaient assez pour oublier de le voir.
Lux Fortis. Casa del Ferro.
Ces noms vous semblent peut-être étrangers. Nous y reviendrons.
Pour l’instant, il faut retenir une chose simple.
Officiellement, le CRC ne s’achetait pas.
Officiellement.
Dans l’économie des Scudi, l’Argento valait toujours un centième d’Auri. Une fraction nette, élégante, presque honnête. Dans la bouche des filles, il devenait Blanc parce que c’était bien de cela qu’il s’agissait : blanchir assez de rue pour acheter du temps propre.
Un Blanc, lorsqu’il franchissait les bons filtres, pesait un point de CRC.
Un point de présence.
Un point de délai.
Un point de plus avant que la machine ne vous efface.
À Rotterdam, dans l’étau batave entre mer déchaînée et zone rouge belge, la Casa del Ferro avait fixé le taux local à cent trente-cinq Nero pour un Blanc.
Cent trente-cinq Nero pour un point de vie administrative.
Une passe sans prestation dégradante se négociait autour de cinq, parfois six.
— Lindsay, nous devons compter le trésor !
Elle se redressa à genou sur son matelas en se retournant, tira une petite boîte de sous l’oreiller et la vida sur la tablette. Quatre-vingt-quinze deniers d’acier noirci, frappés d’un crâne, roulèrent entre un tube de rouge à lèvres, deux capsules de calmant et la tranche fendue d’un peigne.
Elle les aligna par piles de cinq.
— Nonante-cinq Nero ! On y est presque, boule de poil. À ce rythme-là, on va pouvoir lever le pied sur l’alimentaire.
Elle avait pris cette voix sans y penser. Celle de la gamine. Celle qui faisait rire les hommes fatigués, attendrissait les violents et rendait les bavards plus bavards encore.
Elle soutint quelques secondes le regard de Lindsay, comme si elle y cherchait une improbable approbation. Puis elle leva un sourcil avant d’esquisser cette moue attendrissante de fausse déception dont elle maîtrisait l’usage.
— Tu n’as pas l’air convaincue. Laisse-moi vérifier !
Le CRC, en théorie, ne se consultait pas au réveil. Il se découvrait aux guichets du plein emploi, dans la bouche sèche des files d’attente, ou trop tard, lorsqu’on vous notifiait votre ordre de déplacement.
En théorie.
Elle sortit de la boîte un lecteur plat, maquillé en miroir de poche, puis y glissa son visa citoyen.
CRC : 35
DÉRIVE : -1
STATUT : CLASSE II CONDITIONNELLE
CONSOLIDATION CONSEILLÉE : 17 J 04 H
Dix-sept jours.
Elle était large. Pas riche, pas libre, pas même tranquille au sens où les honnêtes gens employaient encore ce mot. Large. Dans la trajectoire. Assez pour se rallonger avec un sourire et serrer Lindsay plus fort.
— Je te l’avais dit.
Elle parcourut du regard son logement, loin du décor sensuel des chambres où elle usait de ses charmes.
Trop peu de temps libre pour faire semblant d’y vivre vraiment. L’espace n’était pas sale. Il était divisé en zones utiles.
Ici, le coin repas se matérialisait par une table ronde, une chaise et quatre rations standards au fond d’un frigo.
Là, la buanderie, ou du moins l’endroit où se négociait la paix fragile entre les vêtements sales, ceux qui séchaient encore, et ceux qu’elle pouvait enfiler sans renifler deux fois.
Les sanitaires étaient sur le palier. Elle les utilisait rarement. La peur des mauvaises rencontres n’y étaient pour rien ; elle connaissait pire. Simplement, elle avait accès à une loge privée chez les Protectrices.
Les Protectrices ?
Voilà son secret le mieux gardé.
En face de son lit, un petit autel occupait le mur.
Rien de standard, ici.
Une petite commode en iroko, dont la valeur excédait probablement un Scudo Auri. Sur le bois nu trônait un unique objet : un masque de poupée, du moins au premier regard.
Porcelaine blanche.
Lèvres d’un rouge profond.
Orbites vides maquillées de noir.
Il la regardait autant qu’elle le regardait.
Une aura étrange s’en dégageait, à la fois envoûtante et intime.
Les minutes filèrent ainsi. Lindsay gardait l’enfance contre son ventre. Le masque, lui, gardait le silence depuis son autel.
Puis le vieux bracelet-montre vibra à son poignet.
Le monde venait de se rappeler à elle.
14 h 00.
Elle écarta Lindsay dans le même mouvement que sa couverture et se leva nue. Le froid de l’appartement glissa sur sa peau sans vraiment l’atteindre. D’un pas sûr, elle s’approcha du masque.
Ses doigts effleurèrent la relique. La porcelaine n’en était pas une. Sous le blanc poli dormait une résine composite haute densité, largement utilisée dans le domaine militaire, beaucoup moins dans les maisons closes.
Officiellement.
Elle le souleva à hauteur de son visage et l’embrassa. Le geste avait quelque chose de sensuel et de rituel.
Lindsay n’existait plus.
La petite voix non plus. .
— Salut p’tite garce. On se prépare. Mom n’aime pas attendre.
Mom ?
Lorsqu’elle portait son propre masque, ce nom désignait Buttercup Mom, cheffe des Protectrices de Rotterdam et officière de la Casa della Porcellana, le cartel qui régissait le commerce des corps.
En dehors de ces moments, elle endossait les rôles plus ordinaires de mère, de maquerelle et de reine de ruche.
C’était elle qui l’avait sortie du camp de réfugiés belge. Elle qui lui avait ouvert les portes d’un avenir, d’un but, et d’un nom. Elle qui l’avait aidée à devenir celle qu’elle interprétait.
Elle lui devait tout.
Et plus encore.
Son zèle, sa loyauté et une certaine facilité à délier les langues avant de couper court aux complications avaient fini par faire d’elle le bras droit de la matriarche.
Enfin, elle retourna le masque.
Au revers, gravé dans la résine blanche, deux mots attendaient le contact de la peau.
Tinker Lily.
Elle le porta lentement à son visage. La porcelaine composite vibra contre sa peau, reconnut son front, ses joues, l’arête de son nez, puis s’y fixa sans attache visible. Le monde se réduisit aux deux fentes sombres de ses orbites.
Elle enfila un chemisier blanc, des bas légèrement effilés, une jupe plissée. Rien d’extravagant. Presque une tenue de pensionnaire, si l’on exceptait la batte de base-ball cerclée de fil barbelé qu’elle tira de la commode avant de se chausser.
La fille du vingt mètres carrés disparut.
Tinker Lily fit son entrée sur scène.
Nederland, district de Rotterdam
6 janvier 2075
Plateforme multimodale Hêta 4
Rotterdam avait longtemps été la grande bouche maritime de l’Europe. Depuis l’anéantissement belge, elle en était devenue une gorge malade.
Les flux propres passaient ailleurs. Les marchandises traçables, les passagers rentables, les contrats présentables trouvaient des corridors plus sûrs, plus surveillés, plus chers. Ici restaient les cargaisons grises, les réfugiés sans destination, les containers dont personne ne lisait trop attentivement les scellés.
Hêta 4 appartenait aux marchandises que personne ne voulait déclarer.
La plateforme avait été officiellement déclassée après les premières remontées radioactives belges. Trop instable pour les flux civils, trop rentable pour être abandonnée, elle servait désormais de marge utile au District : un endroit où les cargaisons changeaient de propriétaire avant de changer de nom.
La zone rouge faisait le reste.
Par vent sud, les dosimètres chantaient assez fort pour vider un quai. Par vent nord, les mêmes chiffres devenaient négociables. La menace tenait les curieux à distance ; l’incertitude faisait baisser le prix du silence.
À Hêta 4, la contrebande ne se cachait pas vraiment.
Elle portait juste un masque réglementaire.
— Ils sont en retard ! Je t’avais bien dit de ne pas dealer avec ces Français… une Agence en plus… je le sens pas, on s’arrache…
La jeune femme rousse, naturellement prudente, venait d’exposer sa désapprobation quant à l’accord conclu par Buttercup Mom. Petite femme toute en rondeur, la matriarche arborait son 115E comme d’autres portaient des galons, mis en valeur par un ensemble mini-jupe et corset en vinyle jaune.
— Respire… Ils n’ont que deux minutes. Et on a pas mal de brins de filles avec nous.
— Tu te fous de moi ? Je t’ai vue fracasser des nez pour moins que deux minutes. Et my two cents, Mom : on n’est pas si larges…
[Pression atmosphérique : 1007 hPa]
Sur le quai D-72, les Protectrices s’étaient déployées massivement malgré la météo exécrable.
Vingt et une silhouettes masquées de porcelaine, lourdement armées, sécurisaient le périmètre autour d’un container du groupe NORSK SJØSTERNER.
Un sifflement retentit soudain depuis l’accès nord.
— Tu vois bien, ma douce, rien ne sert d’attraper des ulcères. C’est mauvais pour le business.
Derrière son masque, Tinker Lily devina le sourire moqueur de Mom, et relâcha un peu la tension.
Un porte-container accompagné de deux transports de troupes légers et d’une berline blindée noire apparurent au bout du quai.
L’un des transports s’immobilisa à distance tandis que le second escortait le camion et la voiture jusqu’à une dizaine de mètres des deux femmes. Aussitôt, les canons des Protectrices convergèrent.
[Température : 6,1 °C]
Les portières de la berline française s’ouvrirent simultanément, à l’exception de celle du conducteur.
Un homme d’une quarantaine d’années, blond, vêtu d’un costume trois pièces gris acier au col négligemment ouvert, sortit une mallette à la main. Il chaussa des lunettes noires type police, aussitôt encadré par deux gardes du corps .
— Eh bien… La température a nettement chuté depuis notre dernière rencontre, madame !
— On est en hiver, connard, murmura Tinker sans quitter la berline des yeux.
Le quadragénaire balaya du regard les Protectrices, mimant un frisson.
— Effrayant… Dois-je ordonner à mes hommes de se déployer également, ou vos demoiselles rangent leurs jouets ?
Il fit un signe discret.
Le sergent Dumont Fabrice, en uniforme noir de la Générale malgré le manteau civil jeté sur ses épaules, s’avança d’un pas mesuré. Ses traits fermés trahissaient moins l’élégance d’un garde du corps que la discipline d’un soldat aguerri.
— Monsieur.
Buttercup Mom leva le poing : ses filles obéirent, abaissant leurs armes.
— Bonjour, Monsieur Legrand. Excusez la nervosité de mes chipies, mais vous êtes en retard.
Inconsciemment, Tinker Lily jeta un œil à son bracelet-montre.
16h34
Elle leva brusquement sa main gauche en direction de mom, quatre doigts dressés.
Le geste lui avait échappé. Legrand le prit pourtant pour une objection formelle.
— Je suis désolé. Un appel contrariant a sursis à mon départ, madame.
[Vent : 1,2 m/s]
Les deux femmes échangèrent un regard interloqué : leur compréhension du français avait atteint ses limites. L’homme s’en amusa et esquissa un rictus.
— C’est celui-ci ? demanda-t-il dans un anglais très français, désignant le container.
— Exactement. C’est là-dedans ? répondit Mom, hochant vers la mallette.
— Vous vérifiez ? fit-il en tendant sa mallette.
Tinker Lily s’en saisit et l’ouvrit.
Vingt-cinq Scudi Auri, rangés par piles de cinq.
Un trésor, aurait dit Lindsay.
Une opportunité, avait assuré Mom.
Une insulte, pensa Tinker Lily, dès qu’elle fit la division.
Elle referma la mallette.
— Le compte y est.
— Vous vérifiez ? lança Mom à Legrand, désignant le container.
— Non merci, ça ira, madame.
— Très bien, on y va et on rentre bosser !
Sur son ordre, les filles descendirent du container, et celle au chariot élévateur le chargea sur le camion.
Le chargement s’effectua sans encombre, dans un silence quasi religieux. Une fois les verrous en place et la cargaison arrimée, les moteurs rugirent.
— Dumont, convoyez le camion au point 48.5889 nord – 7.8195 est, comme convenu.
Le sergent acquiesça d’un bref mouvement de tête, son regard d’acier fixé vers l’horizon, avant de se diriger vers la cabine.
[Distance : 2234 m]
— Ce fut un plaisir de travailler avec vous et la Générale de l’Armement, Monsieur Legrand.
— Plaisir partagé, madame.
— Je serais heureuse de vous recevoir dans mes établissements, ou de vous envoyer quelques escortes si vous restez dans nos districts.
— N’y comptez pas trop, malheureusement… Adieu, madame.
Il remonta dans la berline, sa main claquant sèchement la portière.
Alors que le camion et la voiture s’éloignaient, le transport de troupes resté sur place fit monter la tension d’un cran. Les Protectrices reprirent leurs armes. Tinker Lily posa la mallette, serra sa batte de base-ball, et se tourna vers sa supérieure.
[Cible acquise]
À une centaine de mètres, confortablement installé dans son habitacle, Legrand saisit un communicateur haute fréquence.
— Emma… Vous pouvez ouvrir le bal. .
Sur le toit d’un immeuble, un doigt délicat pressa la détente d’un fusil de précision. Quelques fractions de secondes plus tard, la matière cérébrale de Buttercup Mom éclaboussait le masque de Tinker Lily.
Les transports de troupes s’ouvrirent.
Les armes allaient parler.
Le sang allait couler sur le bitume du quai D-72.







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