Chapter 1
L’Ombre du roi
Chapitre I — Le 14 mai 1643
Le roi Louis XIII rendit l’âme à Saint-Germain-en-Laye le quatorze mai mil six cent quarante-trois, peu après deux heures de l’après-midi.
Ce jour-là était celui de l’Ascension.
Dans la chambre royale, pourtant, nul ne songea au ciel.
Pendant quelques secondes, personne ne bougea.
Les médecins s'écartèrent lentement du lit. Un ecclésiastique acheva sa prière à voix basse avant de refermer son livre. Les cierges continuaient de brûler comme si rien ne venait de se produire.
Puis les hommes présents s'inclinèrent.
Le silence qui suivit ne fut pas celui d'une famille venant de perdre un père.
Ce fut un silence d'État.
Dans le corridor, un huissier reçut quelques mots à l'oreille. Son visage se figea. Il marcha jusqu'aux portes de l'antichambre, s'arrêta et inspira profondément.
Lorsqu'il parla, sa voix trembla malgré lui.
— Le Roi est mort.
Des têtes se baissèrent.
Des genoux touchèrent le sol.
Personne ne cria.
Personne n'en avait le droit.
Car la mort du Roi n'interrompait rien.
Au même instant, un autre roi existait déjà.
Benoît de Bourbon se tenait à quelques pas de la chambre de son père.
Vingt-cinq ans.
Fils aîné de Louis XIII.
Dauphin de France depuis sa naissance.
Et désormais, par cette mécanique impitoyable qui ne laissait aucune place au deuil, roi de France et de Navarre.
Un homme s'approcha.
— Sire…
Benoît leva les yeux.
Ce fut la première fois qu'on l'appelait ainsi.
Il ne répondit pas.
Son regard resta un instant fixé sur la porte derrière laquelle reposait son père.
Il aurait voulu entrer une dernière fois.
Il aurait voulu qu'on lui accordât une heure.
Peut-être seulement quelques minutes.
Mais autour de lui se tenaient déjà les princes du sang, les officiers de la Couronne, les prélats, les secrétaires, les courtisans.
Tous attendaient.
Tous observaient.
Tous se demandaient quel roi venait de leur être donné.
Benoît comprit alors quelque chose qu'on ne lui avait jamais enseigné.
Un prince pouvait pleurer son père.
Un roi, lui, devait choisir quand il en avait le droit.
Il redressa les épaules.
— Faites ouvrir.
Les portes s'écartèrent.
Il entra.
À son passage, la cour s'inclina.
Une voix s'éleva :
— Le Roi est mort.
Puis une autre répondit :
— Vive le Roi !
Le cri se répandit jusque dans les galeries.
— Vive le Roi !
Benoît ne sourit pas.
Il traversa lentement la salle et prit place.
Déjà, plusieurs hommes s'approchaient.
On lui parlait de l'organisation du Conseil, de la maison royale, des dispositions prises par Louis XIII avant sa mort.
On prononça le mot de régence.
Benoît leva la main.
Tout s'arrêta.
— Il n'y aura pas de régence.
Un léger mouvement parcourut l'assistance.
Son oncle, Gaston d'Orléans, releva imperceptiblement le visage.
Monsieur le Prince de Condé demeura immobile.
D'autres échangèrent des regards.
Benoît continua :
— J'ai vingt-cinq ans. Je suis majeur depuis longtemps. La France n'a besoin ni d'un tuteur ni d'une main placée au-dessus de la mienne.
Il laissa passer un silence.
— Elle a un roi.
Personne ne répondit.
— Ceux qui espéraient gouverner en mon nom peuvent dès à présent renoncer à cette espérance.
La phrase était calme.
C'était précisément ce qui la rendait inquiétante.
Gaston d'Orléans inclina la tête.
— Nul ici ne conteste les droits de Votre Majesté.
Benoît posa sur lui un regard prolongé.
— J'en suis heureux, mon oncle.
Il n'ajouta rien.
Il n'en avait pas besoin.
Quelques hommes comprirent déjà que le nouveau souverain possédait une mémoire dangereuse.
Bontemps s'avança à son tour.
Il n'avait pas l'assurance des grands seigneurs ni leurs titres interminables. Il appartenait à cette catégorie d'hommes que l'on remarquait peu dans les palais et qui, précisément pour cette raison, voyaient tout.
Il s'inclina profondément.
— Votre Majesté.
Benoît le regarda.
Parmi toutes les voix qui l'appelaient désormais Sire, celle-ci était l'une des rares à ne pas lui sembler différente.
— Bontemps.
— Sire ?
— Vous restez auprès de moi.
— Aussi longtemps que Votre Majesté le souhaitera.
— Ce sera longtemps.
Bontemps s'inclina de nouveau.
Le Roi se retourna vers les secrétaires.
— Je veux le Conseil réuni avant la fin du jour.
L'un d'eux hésita.
— Sire, peut-être serait-il convenable de laisser à Votre Majesté le temps de…
— De quoi ?
L'homme pâlit.
Benoît comprit ce qu'il n'osait pas dire.
De pleurer.
Sa voix se fit moins dure.
— Mon père est mort aujourd'hui. Je le pleurerai comme son fils.
Puis son regard parcourut la salle.
— Mais la France ne peut attendre que son roi ait terminé son deuil.
---
Le Conseil se réunit quelques heures plus tard.
Les fenêtres étaient ouvertes sur un ciel de mai devenu gris.
Sur une longue table s'accumulaient registres, cartes, dépêches et états financiers.
Benoît ne demanda ni cérémonial ni discours.
Il s'assit.
— L'état du royaume.
Michel Le Tellier, dont les connaissances des affaires militaires avaient attiré l'attention du souverain, ouvrit plusieurs documents.
— La guerre contre l'Espagne demeure notre première charge, Sire. Les dépenses des armées sont considérables. Certaines soldes sont versées avec retard. Plusieurs gouverneurs réclament des fonds.
— Combien de soldats ?
Le Tellier donna les chiffres.
Benoît en demanda d'autres.
Combien étaient réellement disponibles ?
Combien avaient reçu leur solde ?
Combien de chevaux ?
Combien de poudre ?
Combien de jours de vivres dans les places frontières ?
À la troisième question, certains conseillers cessèrent d'échanger des regards.
À la dixième, ils comprirent.
Le nouveau Roi ne voulait pas entendre que la France possédait une armée.
Il voulait savoir si cette armée pouvait marcher.
Un secrétaire présenta ensuite les finances.
Les chiffres étaient moins glorieux.
La guerre pesait lourdement sur le royaume. Les rentrées fiscales étaient irrégulières. Certaines provinces étaient épuisées. Des intermédiaires s'enrichissaient entre le contribuable et le Trésor. Les grands seigneurs conservaient des réseaux d'influence immenses.
Benoît écouta sans interrompre.
Puis il demanda :
— Combien d'argent disparaît avant d'arriver dans mes coffres ?
Le secrétaire se troubla.
— Sire, il est difficile de…
— Je n'ai pas demandé si c'était difficile.
Silence.
— Je demande combien.
— Nous ne pouvons l'établir avec certitude.
Benoît se renversa légèrement dans son fauteuil.
— Alors établissez-le.
Il montra les registres.
— Je veux savoir ce que possède réellement la France. Pas ce qu'on prétend qu'elle possède.
Il regarda successivement chacun des hommes présents.
— À compter d'aujourd'hui, je veux trois choses de mes ministres : des chiffres exacts, des noms et des résultats.
Personne n'écrivit pendant une seconde.
Puis toutes les plumes se mirent à courir.
— Les maisons les plus fidèles ? demanda le Roi.
On lui en cita plusieurs.
— Les autres ?
Un silence revint.
Benoît posa les deux mains sur la table.
— Messieurs, si vous craignez de prononcer certains noms devant moi, je m'interrogerai davantage sur vous que sur eux.
Un conseiller toussota.
— Certains ducs conservent une très grande influence dans leurs provinces.
— Ce n'est pas un crime.
— Non, Sire.
— En revanche, continua Benoît, posséder des hommes armés dont la fidélité va d'abord à leur seigneur avant d'aller à la Couronne pourrait le devenir.
Il tendit une feuille.
— Les noms.
Cette fois, on les lui donna.
Benoît les lut un à un.
Il ne commenta rien.
Il plia seulement la feuille et la plaça devant lui.
— Je veux savoir qui me sert, qui me craint, qui m'attend et qui pense pouvoir me manipuler.
Gaston d'Orléans, assis plus loin, esquissa un sourire.
— Votre Majesté semble soupçonner beaucoup de monde.
Benoît leva les yeux vers lui.
— Non, mon oncle.
Il posa un doigt sur la liste.
— Je vérifie.
Le sourire disparut.
Le Conseil se poursuivit jusqu'au soir.
Puis Benoît posa une question à laquelle personne ne s'attendait.
— Versailles.
Le Tellier releva la tête.
— Sire ?
— Dans quel état se trouve le pavillon de mon père ?
— Il peut recevoir Votre Majesté et une maison restreinte. Certainement pas toute la cour.
— Parfait.
— Sire ?
Benoît se leva et s'approcha de la fenêtre.
Paris se trouvait à proximité. Le Louvre était le palais traditionnel du pouvoir. Saint-Germain possédait les appartements nécessaires.
Mais Benoît pensait à un autre lieu.
Un pavillon de brique et de pierre perdu parmi les bois et les marécages.
Un endroit que les grands jugeaient indigne d'eux.
C'était précisément ce qui lui plaisait.
— Je partirai demain pour Versailles.
— Votre Majesté désire y chasser ?
Benoît se retourna.
— Non.
Il regarda la carte du domaine.
— J'y construirai.
---
Le lendemain, Versailles apparut entre les arbres.
Rien n'annonçait encore ce qu'il deviendrait.
Le pavillon construit par Louis XIII était modeste à l'échelle d'un royaume. Autour s'étendaient les bois, les terres humides, les chemins mauvais et cette campagne que certains courtisans trouvaient triste.
Benoît descendit de cheval.
Ses bottes s'enfoncèrent légèrement dans la terre.
Il observa longtemps le bâtiment.
Bontemps attendait derrière lui.
— Ils détestent cet endroit, dit le Roi.
— Beaucoup préfèrent Paris, Sire.
— Je sais.
Un mince sourire apparut.
— C'est l'un de ses premiers avantages.
Bontemps ne répondit pas.
Benoît marcha jusqu'à l'entrée.
Les mousquetaires prirent leurs positions. Quelques serviteurs coururent préparer les appartements.
Mais le Roi ne monta pas immédiatement.
Il continua à regarder les terres.
— Imaginez, Bontemps.
— Sire ?
Benoît étendit le bras.
— Là, une grande cour.
Il désigna un autre espace.
— Deux ailes.
Puis plus loin.
— Des jardins qui ne s'arrêtent pas au premier regard. Des bassins. Des perspectives. Des avenues assez larges pour qu'une armée puisse les emprunter.
Bontemps observa la boue.
— Cela demanderait une fortune.
— Oui.
— Et beaucoup d'années.
— Oui.
— Alors pourquoi ici ?
Benoît se retourna vers lui.
— Parce que Paris appartient encore trop à ceux qui pensent pouvoir imposer leur volonté au roi.
Il regarda de nouveau le pavillon.
— Ici, tout m'appartiendra.
Après quelques secondes, il ajouta :
— Et parce qu'un jour tous ceux qui prétendent aujourd'hui pouvoir vivre sans moi supplieront pour obtenir une chambre dans cette boue.
Bontemps eut un léger sourire.
Benoît aussi.
Mais le sourire du Roi disparut rapidement.
— Faites apporter du papier.
---
Pendant des heures, Benoît dessina.
Il n'était pas architecte.
Il le savait.
Ses lignes n'étaient pas celles d'un maître. Ses proportions devaient parfois être corrigées. Mais il ne cherchait pas encore à dessiner chaque façade.
Il dessinait une idée.
Une cour centrale.
Des appartements royaux.
Des ailes destinées aux princes et aux grands.
Des galeries.
Des jardins.
Des salles assez vastes pour recevoir toute la noblesse de France.
Et, toujours, une même obsession :
les regards devaient conduire au Roi.
Les chemins devaient conduire au Roi.
Les carrières devaient conduire au Roi.
Versailles ne serait pas seulement un palais.
Ce serait une architecture du pouvoir.
Bontemps, debout à quelques pas, finit par intervenir.
— Votre Majesté n'a presque pas dormi depuis deux jours.
Benoît continua de tracer une ligne.
— Un roi qui dort pendant que ses ennemis réfléchissent leur offre plusieurs heures d'avance.
— Votre père disait parfois…
La plume s'arrêta.
Bontemps regretta immédiatement ses paroles.
Benoît resta immobile.
Puis il posa la plume.
— Mon père disait beaucoup de choses.
Son visage se ferma un instant.
— Certaines me manquent déjà.
Le silence qui suivit fut différent de ceux de Saint-Germain.
Il n'y avait plus de princes.
Plus de conseillers.
Plus de témoins.
Seulement un fils qui venait de perdre son père.
Bontemps baissa la tête.
Benoît se leva et s'approcha du feu.
— Quand nous sommes seuls, dit-il, cessez de vous comporter comme si j'allais vous faire décapiter pour avoir terminé une phrase.
— Vous êtes le Roi, Sire.
— Je le sais parfaitement. Tout le monde s'emploie depuis hier à me le rappeler.
Il regarda les flammes.
— Voilà précisément pourquoi j'ai besoin que quelques hommes ne l'oublient pas… mais sachent encore parler à l'homme qui se trouve dessous.
Bontemps hésita.
— Ce sera difficile.
Benoît se retourna.
— Pourquoi ?
— Parce que vous ne laissez déjà plus beaucoup voir cet homme.
Le Roi le fixa.
Puis, contre toute attente, il eut un léger rire.
— Voilà pourquoi je vous garde.
---
Les premières semaines du règne changèrent Versailles.
D'abord lentement.
Puis brutalement.
Les charrettes arrivèrent.
Puis les ouvriers.
Maçons, charpentiers, tailleurs de pierre, terrassiers, couvreurs, menuisiers.
Les chemins furent renforcés.
Des baraquements sortirent de terre.
Les cris des contremaîtres remplacèrent le calme des bois.
La poussière se mélangea à la boue.
Benoît suivait les travaux lui-même.
Cette habitude déconcerta la cour.
Un roi pouvait commander la construction d'un palais.
Qu'il voulût connaître le prix d'une poutre, la provenance d'une pierre ou le nombre d'hommes employés paraissait presque inconvenant.
Un matin, alors qu'il inspectait une aile dont seules les fondations existaient, un intendant accourut.
— Sire.
Benoît vit immédiatement que quelque chose s'était produit.
— Parlez.
— Un ouvrier est mort cette nuit.
Le Roi s'arrêta.
— Comment ?
— Une chute depuis un échafaudage. Il n'a pas survécu.
— Son nom ?
L'intendant hésita.
Il ne le savait pas.
Le visage de Benoît changea.
— Vous venez m'annoncer la mort d'un homme qui travaille à ma demeure et vous ne connaissez pas son nom ?
— Je vais me renseigner immédiatement, Sire.
— Faites-le.
L'intendant s'inclina.
— Et sa famille ?
— Je crois qu'il était marié.
— Vous croyez ?
La voix du Roi n'avait pas augmenté.
L'homme blêmit pourtant.
— Je vais…
— Vous allez apprendre son nom, celui de sa femme, le nombre de ses enfants et ce dont ils ont besoin. Sa famille recevra une pension.
Un noble présent derrière le Roi fronça légèrement les sourcils.
Benoît le remarqua.
— Quelque chose vous étonne ?
— Rien, Sire.
— Alors votre visage possède une indépendance que je vous envie.
Quelques hommes dissimulèrent un sourire.
Le noble rougit.
Benoît reprit sa marche.
— Ceux qui bâtissent pour la Couronne doivent savoir que la Couronne connaît leur existence.
Il se tourna vers Le Tellier.
— Je veux créer une distinction.
— Militaire ?
— Pas seulement.
— Sire ?
— Le Mérite royal.
Le Tellier attendit.
— Elle pourra être accordée à un officier, un soldat, un ingénieur, un artisan, un médecin, un homme qui aura rendu un service exceptionnel à la France.
Le noble de tout à l'heure ne parvint pas à se contenir.
— Même un roturier ?
Benoît s'arrêta.
Le chantier sembla soudain devenir silencieux.
Il se retourna lentement.
— Comment vous nommez-vous ?
— Armand de Vassac, Sire.
— Monsieur de Vassac, lorsque l'ennemi tire sur une ligne française, pensez-vous que la balle demande le nombre de quartiers de noblesse avant d'entrer dans une poitrine ?
L'homme se tut.
— Non, Sire.
— Moi non plus.
Benoît s'approcha.
— Le sang donne un nom. Il peut donner une éducation, une terre, une charge. Il ne donne ni le courage, ni l'intelligence, ni la fidélité.
Il désigna les ouvriers derrière lui.
— Ces hommes bâtissent ma maison.
Puis les mousquetaires.
— Ceux-là défendent ma personne.
Enfin il posa deux doigts sur sa propre poitrine.
— Et moi, je sers la France.
Son regard se durcit.
— Chacun devra mériter sa place.
Vassac s'inclina profondément.
— Oui, Sire.
Benoît passa devant lui.
— Souvenez-vous-en.
---
Quelques jours plus tard eut lieu la première grande réception de nobles à Versailles.
Le lieu était encore totalement incapable d'accueillir une cour entière. On avait donc aménagé comme on le pouvait plusieurs salles du pavillon et dressé des tentures pour dissimuler les parties les moins présentables.
Cela irritait certains.
Benoît en était ravi.
Les carrosses avaient souffert sur les chemins.
Les souliers se salissaient.
Les appartements étaient trop petits.
La nourriture arrivait parfois avec retard.
Les seigneurs murmuraient.
Puis une voix retentit :
— Le Roi !
Tous les corps s'inclinèrent.
Le silence fut immédiat.
Benoît entra.
Habit noir de deuil.
Manteau sombre.
Aucune profusion d'or.
Il n'en avait pas besoin.
Il marcha jusqu'à l'extrémité de la salle.
— Messieurs.
Les nobles relevèrent la tête.
— Certains d'entre vous se demandent pourquoi je les ai fait venir dans un pavillon où leurs carrosses s'embourbent.
Quelques regards prudents se croisèrent.
— Rassurez-vous. Moi aussi, je trouve cela très divertissant.
Quelques rires éclatèrent.
La tension diminua.
Juste assez.
— Profitez-en.
Les rires moururent.
— Car Versailles va changer.
Benoît marcha lentement devant eux.
— Il y aura ici une cour.
Un murmure.
— La cour, Sire ? demanda un duc. En permanence ?
— Autant que possible.
— Mais Paris…
— Paris restera Paris.
Benoît s'arrêta.
— Versailles sera le lieu du Roi.
Un silence.
— Je souhaite que la grande noblesse y soit présente régulièrement. Les charges, les honneurs, les commandements et l'accès à ma personne seront accordés à ceux qui servent réellement la Couronne.
Un homme demanda :
— Votre Majesté entend-elle donc nous retenir ici ?
Benoît sourit.
— Retenir ?
Il ouvrit légèrement les mains.
— Quelle vilaine manière de présenter l'hospitalité de votre roi.
Quelques courtisans sourirent prudemment.
Benoît continua :
— Vous conserverez vos domaines. Vous voyagerez. Vous administrerez vos terres lorsque cela sera nécessaire.
Son sourire disparut.
— Mais je ne veux plus d'un royaume gouverné depuis vingt châteaux par vingt hommes persuadés d'être souverains chez eux.
Cette fois, personne ne sourit.
— La noblesse française restera grande. Elle restera honorée. Elle conservera sa place.
Il marqua une pause.
— Mais sa grandeur viendra du service de la France et de son roi.
Monsieur le Prince de Condé inclina la tête.
— Votre Majesté pourra compter sur ma maison.
Benoît le regarda.
Le fils de Condé, le jeune duc d'Enghien, se trouvait alors loin de Versailles, à la tête de l'armée dans le Nord.
Il aurait bientôt l'occasion de prouver la valeur de cette promesse.
— Je l'espère, Monsieur le Prince.
Benoît reprit :
— L'armée sera également réformée.
Cette annonce provoqua davantage d'attention encore.
— Je veux une armée permanente, disciplinée et payée régulièrement. Les hommes ne peuvent pas combattre pour un roi qui oublie de les nourrir.
Le Tellier observait attentivement.
— Les commandements devront toujours tenir compte de la naissance et du rang, poursuivit Benoît. Je ne détruirai pas en un jour les usages de France.
Plusieurs nobles semblèrent soulagés.
— Mais…
Le soulagement disparut.
— Aucun incapable ne commandera dix mille hommes simplement parce que son arrière-grand-père savait manier une épée.
Un murmure parcourut la salle.
— Les actes de bravoure seront récompensés. Les officiers qui se distinguent seront avancés. Des hommes de naissance modeste pourront obtenir des responsabilités s'ils prouvent leur valeur.
Cette fois, Vassac garda prudemment le silence.
Un autre noble prit la parole.
— Sire, pardonnez-moi. Si un fils de paysan peut recevoir les mêmes honneurs qu'un gentilhomme, quelle valeur restera-t-il à la naissance ?
Benoît le regarda.
— Celle d'une dette.
— Sire ?
— Naître parmi les premiers du royaume ne vous donne pas moins de devoirs que les autres.
Il s'approcha de lui.
— Cela vous en donne davantage.
Personne ne bougea.
— Si Dieu vous a fait naître avec des terres, un nom, une éducation, des chevaux et cent hommes prêts à vous suivre, alors vous avez reçu plus que beaucoup
Il marqua une pause.
— Je trouverais étrange que vous estimiez devoir moins en retour.
Le noble s'inclina.
— Je comprends, Sire.
— Tant mieux.
Benoît revint au centre de la pièce.
— Retenez une chose.
Il observa les visages.
Certains jeunes.
D'autres vieux.
Des maisons qui avaient servi les rois depuis des siècles.
Des familles qui s'étaient révoltées contre eux presque aussi souvent.
— Le titre commande le respect.
Puis sa voix devint plus basse.
— La fidélité commande ma confiance.
Il posa la main sur le pommeau de son épée.
— Et ma confiance vaudra bientôt davantage que n'importe quel titre de France.
La réception prit fin tard dans la soirée.
Les carrosses quittèrent Versailles les uns après les autres.
À l'intérieur, les conversations continuaient déjà.
Certains nobles étaient fascinés.
D'autres indignés.
Quelques-uns riaient de l'ambition du nouveau roi.
D'autres avaient cessé de rire.
Benoît était revenu dans son cabinet.
Les plans de Versailles couvraient toujours une partie de la table.
À côté se trouvait une carte de France.
Bontemps versa du vin.
Benoît prit le verre mais ne but pas.
— Alors ? demanda-t-il.
— Sire ?
— Ne me faites pas croire que vous n'écoutez jamais aux portes.
Bontemps eut l'air offensé.
— Jamais, Sire.
Benoît leva un sourcil.
— J'écoute dans les couloirs.
— Naturellement.
Bontemps se permit un sourire.
— Certains pensent que Votre Majesté est un grand roi.
— Après quelques jours ? Ce sont des imbéciles.
— D'autres pensent que vous êtes dangereux.
— Ceux-là sont plus intelligents.
— Et quelques-uns pensent que tout ceci disparaîtra lorsque l'enthousiasme du début du règne sera passé.
Benoît regarda les plans.
— Voilà ceux qui m'intéressent.
Il prit enfin une gorgée.
— Ils m'obéissent, Bontemps.
— Vous êtes leur roi.
— Ce n'est pas la même chose.
Il posa le verre.
— Ils s'inclinent. Ils sourient. Ils me disent Sire. Mais derrière chaque révérence, je sens encore le calcul.
Bontemps s'approcha du feu.
— Il faudra du temps.
— Non.
Benoît regarda la carte.
— Il faudra une victoire.
Il posa un doigt sur la frontière du Nord.
— Rien ne donne plus vite de l'autorité à un nouveau souverain qu'un ennemi battu.
Bontemps comprit.
— L'Espagne.
— L'Espagne.
Le Roi contempla longuement la carte.
— Mon père me laisse une guerre.
Sa voix ne contenait aucun reproche.
Seulement un constat.
— Je la terminerai.
Un bruit de sabots retentit dehors.
Puis des voix.
Benoît releva immédiatement la tête.
Quelques instants plus tard, quelqu'un frappa à la porte.
— Entrez.
Un officier apparut.
Ses bottes étaient couvertes de boue. Son visage était épuisé.
Il s'inclina profondément.
— Sire. Une dépêche urgente de l'armée de Champagne.
Benoît tendit la main.
Le sceau fut brisé.
Il lut.
Une fois.
Puis une seconde.
Bontemps vit son visage changer.
— Qu'y a-t-il ?
Benoît posa lentement la lettre sur la table.
— Les Espagnols marchent sur Rocroi.
Le silence tomba.
L'armée espagnole avançait.
La France venait de perdre son roi.
À Madrid, on pensait peut-être le royaume vulnérable.
Benoît regarda la carte.
Cinq jours auparavant, il n'était qu'un prince attendant son heure.
À présent, l'heure venait à lui.
— Où se trouve le duc d'Enghien ?
L'officier répondit :
— Avec l'armée, Sire. Il rassemble ses forces.
Benoît prit une décision.
— Prévenez Le Tellier.
— Oui, Sire.
— Faites convoquer les officiers disponibles avant l'aube.
L'homme s'inclina.
Benoît ajouta :
— Et faites préparer mes chevaux.
Bontemps se retourna brusquement.
— Vos chevaux ?
Le Roi leva les yeux vers lui.
— Je pars pour l'armée.
— Sire, vous venez de monter sur le trône.
— Justement.
Bontemps s'approcha.
— Si Votre Majesté venait à être tuée…
— Alors la France aura eu un règne très court.
— Sire.
Cette fois, Benoît sourit.
Mais son regard resta froid.
— L'Espagne croit peut-être que la mort de mon père a affaibli la France.
Il prit son épée posée contre la table.
Le métal glissa lentement hors du fourreau.
— Je vais lui apprendre qu'elle vient seulement de changer de roi.
Au dehors, le vent soufflait sur Versailles.
Les ouvriers dormaient.
Les pierres du futur palais reposaient encore dans la boue.
Les grands seigneurs repartaient vers Paris en discutant du jeune souverain qui prétendait les réunir autour de lui.
Et quelque part au nord, dans les plaines proches de Rocroi, des milliers d'hommes s'apprêtaient à s'entretuer sans savoir qu'une page de l'Histoire était sur le point de se tourner.
Benoît remit son épée au fourreau.
Puis il quitta le cabinet.
Les mousquetaires s'ébranlèrent derrière lui.
Bontemps demeura seul quelques secondes devant les cartes ouvertes.
Sur l'une d'elles, Versailles n'était encore presque rien.
Sur l'autre, la France semblait immense.
Entre les deux venait de passer un homme de vingt-cinq ans qui entendait posséder l'une pour transformer l'autre.
Ce soir-là, personne ne pouvait encore savoir ce que deviendrait Benoît.
Le bâtisseur.
Le guerrier.
Le maître d'une cour qu'il enfermerait un jour dans l'or.
Le souverain devant lequel des royaumes apprendraient à trembler.
Ni ce que cette puissance finirait par lui prendre.
Pour l'heure, il n'était qu'un jeune roi descendant un escalier dans la nuit, tandis qu'au-dehors on sellait déjà son cheval.
Et pour la première fois depuis la mort de Louis XIII, les couloirs de Versailles entendirent distinctement les mots que la France entière allait bientôt apprendre à prononcer :
Benoît, Roi de France.








