Les cendres du trône
Le silence qui suivit la chute du roi n’avait rien de la paix. C’était un vide lourd, chargé de poussière, d’attente et de la sueur froide de ceux qui venaient de comprendre que le monde qu’ils connaissaient venait de s’effondrer.
Sur l’estrade en marbre blanc de la grande salle du trône, les lourdes bottes de Laure résonnaient avec une clarté insoutenable. Le roi, recroquevillé sur son siège de velours pourpre comme un vieillard qu’on venait de dépouiller de ses illusions, fixait le vide. Sa couronne, de travers sur son crâne chauve, semblait peser des tonnes. À quelques pas de là, la reine gisait presque sur le sol, les genoux pliés, étouffant ses sanglots dans les plis d’une robe qui n’était plus que le symbole d’une faillite.
Personne n’osait bouger. Les capitaines de la garde, sabre au clair une heure plus tôt, gardaient les bras ballants, leurs regards oscillant entre la silhouette altière de la nouvelle souveraine improvisée et le monarque déchu.
Laure s’arrêta au sommet des marches. Elle tendit la main, effleura du bout des doigts le dossier du trône royal, puis se tourna lentement vers l’assemblée. Pas une seule arme ne fut levée contre elle. Dans les yeux des soldats massés à l’entrée, il n’y avait ni rébellion ni surprise, seulement cette inébranlable déférence forgée dans la boue des tranchées de l’Est. Ils avaient marché pour la générale de Val-Perdu ; ils acceptaient à présent de s’agenouiller devant celle qui venait de briser le sceptre par la simple force de la vérité.
— Qu’on l’emmène dans ses appartements, ordonna Laure d’une voix sèche, sans un regard pour l’homme qui l’avait bannie avant même qu’elle ne sache marcher. Qu’on veille à sa sécurité, mais qu’il ne quitte plus cette aile du palais. Le temps des jugements sommaires est révolu. Le royaume a besoin de justice, pas de vengeance.
Deux gardes s’avancèrent en hésitant, puis exécutèrent l’ordre avec une raideur mécanique. Le roi ne protesta pas. Il se laissa guider, l’échine brisée, emportant avec lui seize années de mensonges et de tyrannie feutrée.
Lorsque les lourdes portes se refermèrent sur son départ, un murmure parcourut la pièce. Les conseillers, habitués à plier l’échine devant le pouvoir en place, commençaient déjà à s’agiter, cherchant à croiser le regard de Laure pour prêcher leur allégeance ou jauger leur propre survie.
— Vos ordres, Majesté ? s’enquit une voix tremblante au premier rang. C’était maître Vane, le grand chancelier, un vieillard aux doigts tachés d’encre dont les calculs politiques avaient survécu à trois règnes.
Laure tourna lentement la tête vers lui. Ce simple mot — Majesté — flottait dans l’air lourd, insupportable et provisoire. Elle descendit les marches de l’estrade, ses pas mesurés faisant reculer machinalement les courtisans d’un pas.
— Mes ordres, maître Vane ? Vous allez immédiatement convoquer les intendants du trésor, les commandants des garnisons frontalières et les représentants des corporations de la capitale, répondit-elle d’un ton de glacier. Je veux un état des lieux complet des réserves de blé, l’inventaire des armes cachées dans les arsenaux du Sud, et un rapport sur les taxes imposées au peuple depuis la dernière décennie.
— Mais, Majesté... c’est un travail de plusieurs mois ! osa objecter le chancelier, esquissant une grimace d’effroi. La transition demande des protocoles, des décrets signés par le Sceau Royal...
— Le Sceau Royal repose sur les genoux d’un homme qui a bâti son règne sur le vol d’un berceau, coupa net Laure, les yeux étincelants d’une colère contenue. Le temps des protocoles est mort avec la nuit. Vous avez l’aube pour rassembler les parchemins. Si au lever du soleil les chiffres ne sont pas sur cette table, je trouverai quelqu’un d’autre pour tenir votre plume.
Le chancelier blêmit, s’inclina brusquement dans un raclement de chaussures sur le marbre, et s’éclipsa à la tête de sa cohorte de conseillers terrifiés. En l’espace de quelques minutes, la vaste salle se vida, ne laissant résonner que les respirations contenues des quelques fidèles restés en retrait.
Kael, son vieux compagnon d’armes aux tempes grisonnantes et à la cicatrice barrant l’arcade, s’approcha en silence. Il s’arrêta à sa hauteur, croisant les bras sur son plastron cabossé.
— Tu as le trône, Laure. C’était le plan, non ? lança-t-il bas, avec ce franc-parler que seuls les champs de batailles toléraient.
Laure fixa par la haute verrière gothique les cimes lointaines qui ceignaient la capitale. Au loin, le ciel de la nuit commençait à s’empourprer d’une teinte crasseuse, striée de traînées sombres et anormalement immobiles. Une lune de sang, morcelée et menaçante, semblait y saigner ses dernières lueurs avant de s’effacer.
— Je n’ai pas conquis un trône, Kael, murmura-t-elle. J’ai ouvert une cage. Et je crois bien que la bête qui était enfermée dedans n’est plus là où on l’attendait.
— Tu parles de ces rumeurs qui remontent du Nord ? Des caravanes disparues dans les brumes de l’oubli ?
— Je ne parle pas de rumeurs, Kael. Je sens les pierres de ce palais frémir depuis que le vieux a perdu la couronne...
Soudain, Laure s’interrompit. Un soubresaut infime traversa le sol sous ses bottes.
Puis un second.
Très faiblement.
Boumm. Boumm. Boumm.
Ce n’était pas le rythme de son propre cœur. C’était un battement lourd, sourd, provenant des entrailles mêmes de la terre, profondément sous les fondations du palais.
Instinctivement, sa main vint se refermer sur le vieux médaillon d’argent caché contre sa poitrine. Le métal était devenu brûlant, irradiant une chaleur anormale qui traversait son étoffe.
— Il se réveille... souffla-t-elle, les yeux écarquillés par une subite lucidité.
Kael fronça les sourcils, posant machinalement la main sur le pommeau de son épée. — Qui ?
Laure releva lentement les yeux vers les montagnes noires qui barraient l’horizon. — Je ne sais pas encore.
Un silence tendu s’installa, lourd de menaces invisibles. Puis son regard se durcit, balayant toute hésitation.
— Mais je vais le découvrir.
Elle se détourna définitivement du trône. — Prépare les hommes. Dès demain, nous quittons le palais.









Il y a encore plus de suspense que le tome 1
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