Chapter 1- l'invitation
La pluie avait commencé avant la tombée de la nuit et, depuis près d'une heure, elle s'abattait sur la route avec une régularité presque hypnotique. Les essuie-glaces de la voiture d'Élise Moreau peinaient à dégager son pare-brise, tandis que les phares découpaient difficilement un passage entre les arbres qui bordaient la route.
Elle avait quitté la ville depuis plus de quarante minutes et n'avait croisé personne depuis le dernier village.
À mesure qu'elle avançait, les maisons avaient disparu, les lampadaires aussi. Il ne resta unit plus que la forêt, la pluie et cette route étroite qui semblait s'enfoncer toujours plus profondément dans l'obscurité.
Élise jeta un coup d'œil à l'enveloppe posée sur le siège passager.
Elle l'avait reçue trois jours plus tôt. Une enveloppe noire, sans adresse d'expéditeur, contenant une seule feuille de papier.
Mademoiselle Moreau,
Je vous invite à dîner vendredi soir dans ma propriété de Saint-Aubin. Votre présence est indispensable.
Vous aurez bientôt l'occasion de comprendre pourquoi.
G. Valmont
Rien d'autre.
Pas d'explication ni de numéro de téléphone. Même l'adresse de la propriété avait été écrite à la main au dos de l'enveloppe.
Élise avait d'abord pensé à une plaisanterie. Puis elle avait reconnu la signature.
Gabriel Valmont.
L'un des écrivains les plus célèbres du pays.
Elle avait consacré les six derniers mois à enquêter sur certaines zones obscures de sa carrière, sans jamais parvenir à obtenir un entretien avec lui. Elle ne comprenait donc pas pourquoi il l'invitait maintenant, après avoir refusé de lui répondre à plusieurs reprises. Elle aurait pu ne pas venir.
Mais quelque chose, dans cette lettre, l'avait poussée à accepter. Une phrase surtout.
Votre présence est indispensable.
Élise ralentit lorsque deux grands piliers de pierre apparurent dans la lumière des phares.
Entre eux se dressait une grille noire.
Elle s'ouvrit avant même qu'elle ait eu le temps de descendre de voiture.
Élise fronça les sourcils.
Elle n'avait pas annoncé son arrivée. La propriété était donc surveillée; Elle entra.
La grille se referma derrière elle avec un bruit sourd.
Quelques centaines de mètres plus loin, la villa apparut au sommet d'une légère colline. Immense, ancienne, presque austère, elle dominait les arbres qui l'entouraient. Ses nombreuses fenêtres éclairées lui donnaient pourtant une apparence chaleureuse.
Une apparence seulement.
Élise gara sa voiture près de l'entrée et resta quelques secondes immobile, les mains posées sur le volant.
Elle ne savait pas encore pourquoi, mais elle avait la sensation désagréable qu'elle venait de franchir une frontière.
Lorsqu'elle descendit, la porte de la villa s'ouvrit.
Un homme âgé se tenait sur le seuil.
— Mademoiselle Moreau ?
— Oui.
— Monsieur Valmont vous attend.
Il s'écarta pour la laisser entrer.
L'intérieur était plus impressionnant encore que l'extérieur. Le hall possédait un haut plafond soutenu par des poutres anciennes, un escalier en bois sombre et plusieurs portraits accrochés aux murs. L'ensemble avait quelque chose de figé, comme si le temps avait cessé d'avancer dans cette maison.
Élise retira son manteau.
— Les autres sont déjà arrivés ?
L'homme prit son manteau sans répondre immédiatement.
— Certains.
— Certains ?
Il lui adressa un regard bref.
— Monsieur Valmont vous expliquera tout.
Puis il disparut dans un couloir.
Élise resta seule au milieu du hall.
Un bruit de voix lui parvint depuis une pièce voisine.
Elle suivit le son.
Le salon était occupé par trois personnes.
Un homme grand, aux cheveux grisonnants, discutait près de la cheminée avec une femme élégante d'une soixantaine d'années. Un peu plus loin, un jeune homme était assis dans un fauteuil, un verre d'eau à la main.
Tous se tournèrent vers Élise.
La femme fut la première à sourire.
— Vous devez être Élise Moreau.
— C'est bien moi.
— Margot Rivière.
Élise reconnut immédiatement le nom.
Ancienne éditrice de Gabriel Valmont.
— Je suis ravie de vous rencontrer, dit Margot.
Le ton était cordial, mais son regard était beaucoup plus difficile à interpréter.
L'homme près de la cheminée s'approcha ensuite.
— Thomas Varenne.
— Élise.
Ils se serrèrent la main.
— Vous êtes journaliste, n'est-ce pas ?
— Entre autres.
— Gabriel aime beaucoup les gens qui répondent de cette manière.
Élise sourit légèrement.
— Vous le connaissez bien ?
Thomas hésita une fraction de seconde.
— Assez.
Le jeune homme dans le fauteuil les observait sans rien dire.
Margot finit par se tourner vers lui.
— Et voici Julien Armand.
Julien se leva.
— Bonsoir.
Sa poignée de main fut rapide.
— Bonsoir.
Un silence s'installa.
Élise sentit qu'ils s'observaient tous, mais personne ne semblait vouloir être le premier à poser la question évidente :
Pourquoi Gabriel Valmont les avait-il invités ?
La porte du salon s'ouvrit.
Une jeune femme entra.
Elle portait une robe sombre et tenait un petit sac contre elle.
— Excusez-moi, je suis en retard.
Margot lui adressa un sourire.
— Nora Bellamy.
— Vous me connaissez ?
— Gabriel nous a parlé de vous.
Nora parut légèrement surprise.
Elle regarda les autres.
Puis Élise.
— Vous êtes journaliste ?
— Oui.
— Alors j'espère que vous n'êtes pas venue pour écrire un article sur nous.
Élise observa son visage.
La plaisanterie semblait naturelle, mais quelque chose dans son expression indiquait qu'elle n'était pas entièrement détendue.
— Je ne sais même pas encore pourquoi je suis ici.
Nora ne répondit pas.
La porte s'ouvrit une nouvelle fois.
Cette fois, une femme entra accompagnée d'un homme d'une cinquantaine d'années.
La femme était Clara Valmont.
Élise le comprit avant même qu'elle se présente.
Elle avait les mêmes yeux que Gabriel.
— Je suis Clara, dit-elle.
Elle désigna l'homme à côté d'elle.
— Et voici le docteur Victor Delmas.
Élise regarda Victor.
Il lui sembla reconnaître son visage.
Pas son nom.
Son visage.
Une impression fugace, impossible à saisir.
Victor remarqua son regard.
— Nous nous sommes déjà rencontrés ?
— Je ne crois pas.
— Alors j'ai probablement une tête très commune.
Il sourit.
Élise ne lui rendit pas son sourire.
Quelque chose venait de lui revenir à l'esprit.
Une photographie.
Un vieux dossier.
Un nom.
Anna Veyrac.
Elle chassa immédiatement cette pensée.
Ce n'était pas le moment.
Clara regarda autour d'elle.
— Mon oncle n'est pas encore descendu ?
— Pas encore, répondit Margot.
— Il nous a fait venir à vingt heures précises.
Elle consulta sa montre.
— Il est vingt heures cinq.
Personne ne répondit.
Puis un bruit se fit entendre à l'étage.
Des pas.
Lents.
Réguliers.
Tous levèrent les yeux.
Gabriel Valmont apparut en haut de l'escalier.
Il avait soixante-dix ans, les cheveux entièrement blancs et le visage marqué par les années. Pourtant, son regard était étonnamment vif.
Il descendit les marches sans se presser.
Arrivé au dernier degré, il s'arrêta devant eux.
Pendant quelques secondes, il ne dit rien.
Il regarda chacun de ses invités à tour de rôle.
Élise remarqua alors quelque chose d'étrange.
Gabriel ne semblait pas heureux de les voir.
Il semblait les examiner.
Comme s'il vérifiait qu'ils étaient bien tous présents.
— Mes amis, dit-il finalement.
Sa voix était calme.
— Je vous remercie d'être venus.
Thomas répondit :
— Nous étions curieux de connaître la raison de cette invitation.
Gabriel esquissa un sourire.
— Je n'en doute pas.
Il se dirigea vers le salon.
En passant près d'Élise, il s'arrêta.
— Mademoiselle Moreau.
— Monsieur Valmont.
Il la regarda quelques secondes.
— Vous êtes venue avec votre carnet ?
La question la surprit.
— Oui.
— Bien.
Il continua son chemin.
Élise le suivit du regard.
Elle avait l'habitude d'interroger les autres.
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, elle avait l'impression que quelqu'un l'avait invitée dans une pièce pour l'interroger, elle.
Gabriel se plaça devant la cheminée.
— Vous vous demandez tous pourquoi vous êtes ici.
Personne ne répondit.
Il regarda la pluie derrière les fenêtres.
— Il y a dix-huit ans, une jeune femme est morte.
Le silence devint immédiatement différent.
Plus lourd.
Gabriel se retourna.
— Son nom était Anna Veyrac.
Élise sentit son cœur accélérer.
Victor baissa les yeux.
Margot se raidit.
Clara pâlit.
Julien ne bougea pas.
Thomas, lui, resta parfaitement immobile.
Quant à Nora, elle regarda Gabriel avec une expression qu'Élise n'arriva pas à comprendre.
Gabriel sourit tristement.
— Vous connaissez tous son nom.
Personne ne parla.
Il reprit :
— Certains d'entre vous prétendront le contraire. C'est précisément pour cette raison que je vous ai réunis.
Un éclair illumina soudain les fenêtres.
La maison trembla légèrement sous le grondement du tonnerre.
Gabriel leva son verre.
— Ce soir, nous allons parler de la vérité.
Il marqua une pause.
Puis ajouta :
— Mais je crains que la vérité ne soit pas la chose que vous êtes venus chercher.
Son regard passa lentement d'un visage à l'autre.
— Car chacun de vous possède quelque chose que les autres ignorent.
Un silence absolu envahit la pièce.
Gabriel sourit.
— Un secret.
Puis il leva son verre une dernière fois.
— Et demain matin, l'un de ces secrets aura changé la vie de chacun d'entre vous.