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Le Joyau d'Orlegon

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Résumé

En Orlegon, certains naissent avec la capacité de maîtriser de puissants dons offerts par la déesse Enartia elle-même. Native d'une île isolée d'Orlegon, Altéria découvre avec surprise qu'elle est l'un de ces êtres et voit son quotidien devenir radicalement différent alors qu'elle doit quitter les siens pour rejoindre le continent. La jeune femme devra rapidement trouver ses marques dans ce nouveau monde dont elle ne connaît rien et apprendre à maîtriser ses propres pouvoirs avant qu'ils n'attirent trop d'attention.

Genre :
Fantasy,Adventure
Auteur :
Elwizor
Statut :
Terminé
Chapitres :
53
Rating
3.0 (1 avis)
Classification par âge :
16+

Le Temple abandonné

Le volcan de Niméo suscitait autrefois crainte et fascination. Nul n’avait jamais su si la Déesse avait voulu punir les ancêtres des niméens en leur envoyant ce monstre de feu imprévisible et destructeur ou leur offrir une terre unique que chaque éruption enrichissait au fil des siècles. Dans le doute, on avait installé sur le flanc de la montagne, dans une grotte creusée par les habitants, un petit temple dans lequel trônait une statue censée représenter les deux personnalités de la montagne de feu. Jadis les habitants de l’île venaient là faire des offrandes afin que le géant endormi épargne les villages lors de son réveil et renouvelle les terres fatiguées par la culture.

Maintenant que le volcan s’était apaisé plus personne ne venait s’y recueillir, les autres habitants de l’île préférant se rendre au temple d’Enartia à Saisio. Le petit sanctuaire avait alors été laissé à l’abandon et c’était là le refuge d’Altéria. Le lieu où elle pouvait venir partager ses joies et ses peines avec la divinité qui le protégeait. Car son grand-père lui avait un jour appris que la Déesse n’avait pas besoin de la présence de ses prêtres pour entendre les prières. Aussi ne mettait-elle que très rarement les pieds au grand temple de Saisio, la foi des prêtres résonnant aussi faux dans leurs sermons que leur statue de la Déesse paraissait inerte et sans vie, si différente de l’expressivité de celle qui se cachait au creux du volcan.

Parfois Altéria avait même l’impression que la statue était heureuse de la voir arriver, comme un paria que tous auraient délaissé et qui se réjouirait d’avoir de la visite. Souvent son grand-père lui avait raconté la légende disant que l’artiste qui avait créé cette œuvre dans le basalte noir de la montagne était un homme venant des Hauts-Plateaux, une région du sud-ouest dont les habitants étaient réputés pour pouvoir tout façonner dans la roche. Cet homme avait voulu prendre le risque de représenter les deux aspects du volcan sans pour autant y tracer de séparation nette. L’artiste croyait qu’il était impensable de vouloir accentuer la dualité de la nature de la montagne de feu en coupant sa représentation de crainte de représenter deux entités au lieu d’une.

L’homme des plateaux avait ainsi refusé de diviser l’unique et avait œuvré de manière à faire ressortir l’ambivalence du grand volcan, en en assemblant si bien les traits propres à chacune de ses deux facettes que personne n’aurait su dire si l’œuvre était terrifiante et pleine de colère ou apaisante et empreinte de douceur. La statue représentait un être à mi-chemin entre l’homme et la femme, armé dans chaque main d’un brasero dont la flamme berçait une fleur épanouie. L’une de ses mains était rapprochée de son cœur tandis que l’autre était tendue vers le visiteur comme pour le menacer de déchaîner sur lui l’incendie qui couvait dans sa paume. Une armure recouvrait son tronc et ses jambes, laissant ses mollets et ses bras à nu. Le sculpteur avait donné à certaines parties des formes organiques de branches et de feuilles tandis que le reste était poli et découpé pour imiter les pièces d’acier qui couvraient les guerriers. Le visage de pierre semblait strict et fermé au premier regard mais un léger sourire flottait sur ses lèvres, lui donnant une douceur mystérieuse.

Finalement, les yeux de la statue étaient la partie qui avait toujours le plus intrigué Altéria. Ouverts sur l’infini, le premier était rouge comme les flammes du volcan tandis que l’autre était bleu comme l’océan profond. Aucun des deux ne semblait humain, la couleur emplissant entièrement l’orbite. La superstition avait fait de cet ancien lieu de culte et de dévotion un endroit craint et redouté et on racontait que les yeux de la statue recelaient une ancienne malédiction qui s’abattrait sur quiconque oserait s’en approcher de trop près. C’est ce qui avait permis au temple de ne pas être pillé lorsque le déclin de Niméo avait débuté, laissant à l’abandon son imposante divinité intacte au milieu du temple, derrière un autel brisé par le temps et la chaleur.

Le contact rassurant de la pierre chaude de l’autel contre son dos fut la première sensation qui revint à Altéria lorsqu’elle émergea de sa torpeur, suivi de près par l’odeur prégnante de poisson grillé. Autour d’elle, les quelques rayons du soleil qui parvenaient à atteindre l’intérieur du temple venaient rencontrer les formes érodées de ce qui avait autrefois était des représentations de pèlerins sculptés contre les parois du couloir d’accès au sanctuaire, projetant des ombres disproportionnées aux airs d’esprits vengeurs.

-Ou protecteurs, se dit Altéria en observant les ombres avec une certaine bienveillance.

La jeune femme n’aurait su dire exactitude combien de temps s’était écoulé depuis qu’elle s’était assoupie au pied de l’autel mais l’apparition des ombres des pèlerins était un premier indice qu’elle était en retard. Le second lui arracha un soupir quand elle se hissa pour éteindre les petites lampes à huile cachées dans les paumes de la statue et découvrir que l’huile y avait complètement brûlé. Il lui faudrait penser à ramener de l’huile la prochaine fois qu’elle viendrait au temple.

Une voix venue de l’extérieur sinua doucement entre les formations rocheuses jusqu’à elle.

- Altéria, l’entendit-elle appeler doucement, Altéria je sais que tu es là, sors s’il te plaît mon enfant.

La voix était celle de Werem, le gardien du temple, seul vestige restant de ce qui avait été autrefois le culte du volcan. Comprenant que c’était probablement lui qui l’avait tirée de l’état de demi-sommeil dans lequel elle plongeait souvent en se laissant emporter par l’atmosphère de l’endroit. Ce n’était qu’en grandissant qu’elle avait fini par acquérir suffisamment de volonté pour parvenir seule à revenir à elle. Auparavant, c’était Werem qui, ne la voyant pas revenir à la maison, faisait le trajet jusqu’au temple pour la ramener chez eux, la présence des chaussures de la jeune femme cachées à l’entrée de la grotte ne pouvant que trahir sa présence pour qui savait où les chercher.

L’appel de Werem surprit pourtant Altéria. D’ordinaire quand il venait la rejoindre, le vieil homme s’approchait sans faire de bruit puis s’occupait de l’entretien du temple avant de venir s’assoir à ses côtés. Ni l’un ni l’autre ne parlaient guère lorsqu’ils étaient face à la statue, ils se contentaient de rester là, côte à côte, à profiter du calme du temple. La volonté du vieil homme de rester à l’extérieur trahissait un caractère inhabituel de sa visite qui poussa Altéria à se hâter de récupérer tout ce qu’elle avait éparpillé aux pieds de la statue.

Elle commença par récupérer les restes brûlés de poisson qui reposaient encore dans les mains de la divinité de pierre avant de balayer les cendres au sol à l’aide d’une feuille de palme. Son estomac émit un bruit mécontent au souvenir de l’offrande que la jeune femme avait faite à la déesse par l’intermédiaire du volcan.

Le poisson frais était cher sur Niméo car même si les zones de pêche étaient nombreuses sur une île, la majorité des prises était directement stockée dans des entrepôts où l’on salait le poisson avant de l’envoyer vers le continent. C’était un moyen de payer en nature l’impôt dû à l’Empire car cela faisait bien longtemps que la petite île n’avait plus les moyens de payer autrement, et ce malgré le geste de l’Empire qui avait réduit au minimum les taxes pour cette région. Altéria avait donc dû passer la journée de la veille tapie entre deux rochers sur la plage en attendant qu’un poisson malchanceux vienne à passer à portée de son harpon de fortune. Elle n’était cependant pas bonne pêcheuse et ce n’était qu’après s’être résignée à ne pas avoir de prise qu’elle avait trouvé un petit poisson argenté pris au piège dans un creux au sommet d’un rocher où une vague avait dû le déposer. Elle avait pris cela comme un signe.

. Le rituel traditionnel voulait normalement que l’on brûle seulement une moitié du poisson, l’autre pouvait être gardée pour se nourrir sur le chemin du retour. Mais Altéria s’était dit qu’elle aurait plus de chance de voir sa demande acceptée par Enartia si elle acceptait ce petit effort supplémentaire, bien qu’il lui en eût coûté de voir le fruit de tant de travail se consumer dans les flammes sans même avoir pu en goûter un morceau. Il était d’ailleurs rare qu’Altéria aille prier pour voir ses souhaits se réaliser, elle préférait s’en remettre à elle-même. Mais il s’agissait d’un vœu exceptionnel, un vœu destiné à changer sa vie, alors elle ne s’était refusé aucun sacrifice. Tout comme elle avait pris soin d’offrir à la statue du volcan la branche d’un arbre poussant sur ses flancs comme le voulait l’ancienne coutume du temple.

Après avoir nettoyé les traces de son passage, Altéria rassembla ses affaires qu’elle fourra dans son sac puis regagna la sortie où l’attendait son grand-père. Lorsqu’elle le vit, la jeune femme comprit immédiatement pourquoi Werem lui avait demandé de sortir. Pour la première fois depuis qu’elle avait fait du temple sa seconde demeure, un visiteur accompagnait le vieil homme.

Grand et mince, l’inconnu portait des vêtements de voyage poussiéreux et usés par le temps et prenait appui sur un bâton. Ses cheveux gris en bataille et sa barbe de plusieurs jours laissaient penser qu’il n’avait pas pris le temps de s’arranger pour venir au temple. Il dévisagea un instant Altéria avant de reporter son attention vers la cavité creusée dans le volcan dont elle venait d’émerger. Sans attendre qu’on l’y invite, il pénétra alors dans le couloir rocheux, non sans avoir auparavant pensé à retirer ses chaussures. Une fois qu’il eut disparu au détour d’un lacet du couloir, la jeune femme se tourna vers son grand-père.

- Un pèlerin ? demanda-t-elle.

- En quelque sorte, répondit Werem en gardant les yeux rivés sur l’entrée du temple, une vieille connaissance.

- Qui ne soit pas natif de l’île ? s’étonna Altéria, cela doit remonter à des décennies.

- Avant que je ne débarque à Saisio.

Cela datait en effet d’une époque lointaine, bien avant la naissance d’Altéria. Contrairement à sa femme, Werem n’était pas natif de Niméo, il venait du continent et ne s’était exilé sur l’île que tardivement, comme son physique le rappelait souvent. Dans sa jeunesse, il avait dû être vraiment grand. Et même si le temps l’avait affaissé, il avait cependant conservé ses larges épaules sur lesquelles Altéria aimait se hisser quand elle était enfant, dépassant d’une bonne tête la plupart des habitants de l’île.

Ses cheveux d’un blanc immaculé étaient coupés court et faisaient ressortir ses yeux d’un bleu azur, adoucissant son visage sévère qui en intimidait plus d’un. Sa peau avait autrefois été claire comme celle de tous les gens du continent mais le soleil l’avait tannée pendant des années, lui donnant une couleur brune qui trahissait les nombreuses heures de labeur dans le petit champ derrière la maison. Mais ce qui avait toujours impressionné le plus la jeune femme était la profonde cicatrice de brûlure que le vieil homme portait au bras gauche, laissant une marque blanche sur sa peau bronzée.

Alors qu’Altéria se demandait où et comment son grand-père avait pu rencontrer cet étrange pèlerin, Werem retira ses chaussures et, avant de pénétrer dans le temple, se retourna vers la jeune femme.

- Tu devrais te dépêcher si tu veux arriver à ton rendez-vous avec la petite Lumia avant la nuit, lui conseilla-t-il, et n’oublie pas le médicament que tu as promis à ta grand-mère de déposer. Et j’espère que tu as prévu d’arriver tôt en ville demain.

- Comment es-tu au courant ? s’étonna sa petite-fille, elle n’avait pourtant parlé à personne de son expédition prochaine pour Saisio.

- A qui pensais-tu parvenir à cacher ton excitation grandissante depuis quelques jours ?répondit Werem en souriant, de plus le bateau est arrivé à quai hier quand j’étais en ville, peu avant que je ne rencontre notre pèlerin. Je suis peut-être vieux, mais je suis encore capable de tirer des conclusions de ce que j’observe.

Altéria baissa la tête, honteuse, elle s’en voulait d’avoir pensé réussir à berner ses grands-parents, et ce même si elle avait ses raisons. Après tout, cette escapade semblait de prime abord aussi hasardeuse que de battre l’eau avec un bâton dans l’espoir d’assommer un poisson, et elle ne voulait pas rentrer en sachant que ses grands-parents comprendraient qu’elle avait échoué. C’est pourquoi elle avait prétexté vouloir éviter à sa grand-mère le fatiguant chemin jusqu’à chez Lumia pour apporter le fameux médicament.

En voyant la gêne de sa petite-fille, le sourire de Werem s’étira un peu plus qu’à l’accoutumée. Il passa alors un bras sur ses épaules et l’approcha de lui pour déposer un baiser sur le haut de sa tête.

- Je ne t’en veux pas Altéria de ne pas vouloir avoir à supporter un possible échec. Mais tu ne pourras pas toujours tout faire en cachette pour ne pas avoir à subir la honte d’une erreur. D’autant plus si demain tu venais à voir ton vœu se réaliser.

- Cela représente une grande condition, marmonna la jeune femme.

Werem soupira d’un air moqueur et resserra son étreinte.

- Tu es quelqu’un d’exceptionnel Altéria, lui dit-il pour la rassurer, et tu n’es pas d’ici. Qui sait ? Peut-être que cette soi-disant malédiction ne touche que les natifs. Maintenant vas, tu as encore un long chemin à faire, moi je vais m’occuper de notre pèlerin.

- Merci grand-père, répondit la jeune femme en rendant son étreinte au vieil homme, tu es l’homme le plus gentil que cette terre ait porté.

- Ne dis pas des choses dont tu ne peux vérifier la véracité, répliqua Werem en se dégageant avec douceur, fais attention sur le chemin du retour, dans l’un des arbres peu avant que le chemin ne redevienne facilement praticable je t’ai laissé un sac dans lequel ta grand-mère a mis quelques provisions pour toi.

Altéria replaça la bandoulière de son sac de toile sur son épaule en soupirant.

- Je lui avais pourtant dit que je pouvais me débrouiller pour trouver de quoi manger sur la route. Ce ne sont pas les fruits qui manquent sur les arbres à cette saison.

- Tu la connais, elle serait prête à vider toutes nos réserves juste pour s’assurer que tu ne viennes pas à avoir faim.

- Et alors je mourrais sous le poids des vivres qu’elle accumulerait dans mon sac, répondit la jeune femme en riant.

Werem partit d’un rire franc, qu’il offrait à bien peu de gens, ce qui lui valait la réputation de ne jamais se laisser aller à la gaieté.

- Aller, pars maintenant, où tu vas faire la route de nuit.

Altéria enfila rapidement ses chaussures puis commença à dévaler la pente du volcan à vive allure. Le chemin était encore plus traître à la descente qu’à la montée, mais des années de pratique avaient permis à la jeune femme de mémoriser tous les passages glissants, toutes les pierres menaçant de céder sous son poids et de connaître la position du moindre point sûr d’appui, lui permettant d’accélérer sa course sans risque.

Tandis qu’elle parvenait en limite de vue du temple, elle entendit la voix de Werem derrière elle.

- Altéria !

La jeune femme s’arrêta brusquement, manquant de déraper dans sa précipitation. Une fois son équilibre rétabli, elle leva la tête vers le flanc du volcan. Son grand-père se trouvait sur un promontoire rocheux proche de l’entrée de la caverne, les mains en porte-voix.

- Puisse la déesse exaucer ton souhait !

Altéria lui fit signe de la main pour qu’il comprenne qu’elle l’avait entendu, puis reprit sa route au pas de course. Lumia allait encore lui reprocher d’être en retard.

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