✒️ L'anoora par Rosemary Wildhover chez Inkitt
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✒️ L'Anoora

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Résumé

À vingt-quatre ans, la jeune Anoora, Kora Argitta n'a jamais rien connu d'autre que les quatre murs du Panthéon Sacré d'Algar, bien qu'elle brave les interdits en sortant le soir dans les rues de la ville pour soigner les indigents grâce à son pouvoir issu de la Lumière du soleil. Sa rencontre avec Pique Grimhaidh, un Satiran, un Assassin manipulant les Ombres, va lui faire prendre conscience que ses années de prêtrise n'ont servi à rien et qu'elle a tout un monde inconnu et terrifiant à découvrir, plein de secrets tous plus dérangeants les uns que les autres. Elle n'a cependant aucune idée de ce dans quoi elle s'embarque et tout ce qui lui a été enseigné pendant les douze dernières années va rapidement se révéler obsolète...

Statut :
Terminé
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Chapitre 1

Allongée dans son lit, la jeune Prêtresse de second niveau du Panthéon sacré d’Algar regardait le soleil se lever et filtrer à travers l’étroite fenêtre de sa chambre. Quelques dizaines de centimètres de large, à peine de quoi y passer un bras, mais elle n’était pas à l’hôtel de toute manière, elle avait fait vœu de pauvreté et l’absence de confort en fait partie.

Un soupir ébranla la poitrine de la jeune femme. Dans quelques minutes, il allait être l’heure des prières du matin. Elle serait bien restée couchée encore un peu, mais sa vocation lui interdisait les grasses matinées ; elle extirpa donc ses jambes de son édredon et posa ses pieds nus sur le sol. Le contact avec la pierre lisse et froide la fit frissonner. Quand est-ce qu’on allait lui apporter ce tapis qu’elle avait réclamé voilà plus d’une semaine ? Avec l’hiver qui s’installait, le cloître était plus froid chaque jour. Quand bien même elle n’était qu’une Prêtresse qui avait juré ne vivre que pour et par eux en renonçant aux biens matériels, cela n’empêchait pas d’avoir un minimum de confort, ne serait-ce pour ne pas tomber malade…

Passant ses mains sur son visage, Kora Argitta glissa ses pieds dans ses mules fatiguées et se dirigea vers un baquet en bronze suspendu au mur sous une arrivée d’eau. Elle retira le morceau de bois qui bouchait le tuyau et se débarbouilla sommairement à l’eau froide en frissonnant. Elle en profita pour boire un peu et se rincer la bouche pour en ôter cette sensation pâteuse du matin.

Pivotant, la jeune femme observa sa tenue soigneusement pendue à un cintre qu'une domestique avait ramenée pendant la nuit après l'avoir lavée. Elle décrocha la longue robe de coton blanc toute simple qui lui tombait jusqu’aux pieds et l’enfila par-dessus sa robe de nuit. Cette toge était la même que celle qui lui avait été remise douze ans plus tôt, lorsque ses parents l’avaient vendue au cloître après une visite durant laquelle elle avait ressenti l’appel des Éternels. Chaque année, elle était retouchée par des couturières et si vraiment elle n’était plus portable, elle était changée, contre une ancienne robe d’une autre Prêtresse, bien entendu, pas question d’acheter quoi que ce soit…

Plus que simple, la robe avait un col haut et des manches coupées aux épaules. En hiver, la jeune femme rajoutait des manches longues du même tissu en les fixant à la robe avec des petits boutons de nacre. Exit le corset incommode pour qui passait quasiment toute la journée à genoux, Kora enroula plutôt autour de sa taille une large ceinture dorée qu’elle ferma sur ses reins par une boucle en cuivre. Juste au-dessus de chacun de ses coudes, elle glissa un anneau d’or gravé de l’étoile à quatre branches du Panthéon Sacré. À son cou, elle ferma le col par une épingle, puis elle se délesta de ses savates fatiguées et chaussa des pantoufles de cuir dorées après avoir enfilé des bas de laine brodés de la même étoile et maintenus sous le genou par un ruban noué.

Jetant un regard dans le miroir usé qui ornait son mur, Kora remit ses longs cheveux blonds en place, déposa la capuche de sa cape par-dessus puis quitta sa chambre qui se résumait à une cellule de pierres froides de quelques mètres carrés où se battaient pour un bout de place un lit, un bureau, un tabouret, un baquet pour les ablutions. Elle avait également un petit autel près de la fenêtre afin de pouvoir effectuer ses prières du soir.


La jeune femme n’avait pas fait cent mètres dans les couloirs silencieux qu’elle rencontra une première personne. D'ordinaire il n'y avait pas grand monde ce matin dans les couloirs, principalement des serviteurs qui allaient et venaient les bras chargés de toutes sortes de choses. Mais le salut ne venait pas du cloître, mais de la rue d'où la passerelle ouverte était bien visible par les Algariens.

— Bien le bon jour, Prêtresse ! la héla-t-on avec joie.

— Bon jour à vous, Dame Ellébore ! répondit Kora sur le même ton en se penchant par-dessus le large parapet. Avez-vous passé une bonne nuit ?

— Oh, oui ! Merveilleuse ! Votre prière pour que mon petit dernier fasse ses nuits a fonctionné, les Éternels vous ont entendue, Prêtresse, mais je m’étonne, alors qu’il en a toujours été ainsi !

Kora sourit doucement. Voilà une journée comme elle aimait qu’elles commencent ! Cela lui redonna un peu de baume au cœur malgré le froid pinçant et l’imminence de la neige ; elle descendit donc d'un pas léger dans la salle commune où il n’y avait encore personne. Il était à peine six heures du matin, pas étonnant que même le feu dans la grande cheminée soit encore endormi !

D’un murmure, Kora ranima les flammes – un privilège dû à son rang – et prit ensuite place à l’une des longues tables de bois noir qui permettaient, trois fois dans la journée, à plus de cent cinquante Prêtres et Prêtresses de manger ensemble. C’était les seules fois où ils pouvaient discuter de ce qu’il se passait dehors et échanger des ragots ; le reste du temps, ils le partageaient entre prières et corvées, même si, dans un couloir désert, il était facile de s’arrêter deux minutes pour discuter un instant de tout et rien.

Une silhouette s’approcha alors de Kora et celle-ci observa la jeune fille en robe grise. C'était une Apprentie Prêtresse, une de celles qui n’avaient pas encore le droit de prier les Éternels et d’exaucer les souhaits, ou de manipuler la Lumière. Elle servait de domestique aux autres Prêtes pour le moment. L’apprentissage durait quatre ans et Kora ne se souvenait que trop bien de ces dures années où chaque jour ou presque, elle avait eu envie de rentrer chez elle tant c’était difficile de vouloir devenir Prêtresse d’Algar…

Mais elle avait tenu bon et après des mois de souffrances mentales et parfois physiques, elle avait été promue Prêtresse de second niveau. Dans dix ans, elle pourra prétendre au titre de Prêtresse de troisième niveau ; la consécration ultime étant bien entendu de devenir Grand-Prêtre et d’avoir son propre Panthéon Sacré, même si cela l'obligerait à quitter Algar.

— Bien le bon jour, Prêtresse Kora, voulez-vous votre petit-déjeuner ? demanda soudain l’Apprentie.

— Oui, sers-moi un verre de lait de chèvre tiède et deux tranches de pain. Qu’y a-t-il comme accompagnement, ce matin ?

L’Apprentie inclina la tête et sortit un petit papier de la poche de son tablier ; elle lista ce que le cuisinier avait préparé et Kora lui indiqua qu’elle prendrait deux œufs brouillés et de la confiture pour les toasts.

Comme dans beaucoup de monastères, cloîtres ou couvents, tout se préparait sur place, les chèvres et les poules vivaient dans une ferme appartenant à l’Ordre, à l’extérieur de la ville, dirigée par de vieux Prêtres à la retraite, tandis que le pain était fait de la nuit. La confiture, quant à elle, était cuite de l’été passé et soigneusement entreposée dans les caves du Panthéon Sacré. C’était le petit plaisir matinal de Kora, sa tartine de confiture, et tout le monde le savait.

Malgré ses vingt-quatre ans, Kora était l’une des Prêtresses les plus âgées et ils n'étaient que six à être du second niveau, le premier niveau étant occupé par Jimal, qui était également le Grand-Prêtre du Panthéon Sacré depuis un peu plus de trente ans maintenant. Il commençait à se faire vieux, du reste, et lorsqu'il viendrait à mourir ou à prendre sa retraite, les six Prêtres et Prêtresses de second niveau allaient se disputer sa place ; le plus sage et puissant d’entre eux serait alors choisi afin de protéger la ville de la corruption. Cependant Kora n’avait aucune envie de devenir Grand-Prêtre. Oh, ce serait un honneur si jamais ses pairs la choisissaient, mais elle, tout ce qu’elle voulait, c’était venir en aide aux démunis de la Ville Basse, soigner les plaies du corps et de l’âme, rien de plus. Mais Jimal vieillissait d’année en année, voire de mois en mois ces derniers temps, et bientôt viendrait le temps des adieux et du choix...

Ce fut donc d’un air pensif que Kora grignota son petit-déjeuner et, quand elle eut terminé, elle quitta la table en laissant soin aux Apprenties de débarrasser. Elle se rendit ensuite à la Chapelle pour les prières du matin et y trouva le Grand-Prêtre. Agenouillé sur un coussin, il priait, mais son dos voûté et ses cheveux blancs trahissaient son âge avancé.

Cela faisait plus de cinquante ans qu’il avait voué sa vie au culte des Éternels d’Algar et, peut-être plus tôt que tout le monde le pense, il allait devoir faire un choix, briser son serment et prendre une retraite bien méritée, ou accepter d’être transféré dans une autre ville pour y devenir Enseignant du Culte, une occupation beaucoup moins pieuse, mais plus tranquille. S’il choisissait cette option, il ne jouirait d’une retraite qu’à un âge encore plus avancé qu’actuellement, et n’ayant aucune famille autre qu’une vieille sœur à moitié folle enfermée dans un sanatorium, il ne pourrait sans doute pas profiter des quelques dizaines d’années qui lui restaient à vivre.

Kora connaissait bien le vieil homme, elle avait été son élève pendant les huit dernières années, après qu'il ait pris la tête du Panthéon suite au départ du Grand Prêtre Gifford et, même s’il passait son temps à bougonner entre deux prières, il était loin d’être méchant, toujours bienveillant et il avait toujours la petite parole réconfortante pour tout le monde.

La jeune femme repensa alors à ses quatre premières années au Panthéon Sacré, sous la supervision du Grand-Prêtre Gifford. Elle avait adoré apprendre et grandir auprès de cet homme qui était devenu son autorité paternelle à défaut de son propre père. Mais il avait été appelé pour devenir Grand-Prêtre ailleurs, alors Prêtre de premier niveau aux côtés de Jimal qui avait alors pris la tête du Panthéon Sacré après la mort du Grand-Prêtre Atenel, parti dans son sommeil quelques semaines auparavant.

En silence, Kora remonta l’allée et salua les statues des quatre grands Éternels qui veillaient sur Algar, avant de s’agenouiller près du vieil homme.

— Bonjour, Doyen, souffla-t-elle.

— Bonjour à toi, ma fille.

Sans un mot de plus, Kora se tourna vers les statues et les observa un moment. Faute de place, dans la plupart des chapelles du pays, il n’y avait que les quatre Éternels les plus importants qui étaient représentés, mais étaient disséminées dans le lieu, de plus petites statues représentant les Éternels mineurs. Ainsi, il n’était pas rare de voir un Prêtre ou une Prêtresse tirer son prie-Dieu devant l’une d’elles, tournant parfois le dos aux quatre grands.

— Tu es bien matinale, dit soudain Jimal. Il est encore tôt, que se passe-t-il ?

— Je dois me rendre au Château ce matin, la reine a demandé à me voir pour prier pour son fils, répondit Kora avec un sourire.

— Il est encore malade ? s’inquiéta Jimal.

— Il semblerait. Il a toujours été de très petite santé, vous le savez... déplora la jeune femme.

Jimal hocha lentement la tête. Il regarda alors autour d’eux et tendit le cou vers la jeune Prêtresse.

— Ce qui est bien dommage, entre nous, souffla-t-il. Sans cela, il serait sans doute monté sur le trône depuis bien longtemps et nous ne serions pas aussi inquiets tout le temps !

Kora esquissa un sourire. Elle se contenta d’opiner du chef puis Jimal lui laissa la Chapelle pour prier seule, prétextant que ses vieux genoux n’étaient décidément plus faits pour passer autant de temps ainsi installé, même sur un épais coussin...

Une fois Jimal parti, Kora regarda les quatre gigantesques statues devant elle. Sans visages afin que chacun se fasse sa propre image d’eux, il y avait deux Déesses et deux Éternels que l’on reconnaissait à leurs vêtements plus qu’à leurs attributs terrestres, mais Kora n’adressait que très rarement ses prières à ceux-là. Elle, elle priait généralement pour les habitants d’Algar et pour qu’ils trouvent la force de survivre et de vouloir sortir la tête de l’eau malgré les agissements du roi Jerel, un tyran qui régnait d’une main de fer sur le pays depuis une trentaine d’années.

Dès son accession au trône, trente ans plus tôt, l’homme avait mis en place des impôts pour les paysans et ceux qui ne pouvaient pas payer étaient soit jetés en prison, soit chassés du territoire. Beaucoup avaient préféré partir dès le début, d’ailleurs, pour des terres moins hostiles, mais les autres avaient courbé le dos et accepté. Ainsi, le roi s’était rapidement enrichi au point de faire détruire et rebâtir le Château. Deux fois.

Kora secoua la tête. Ses prières allaient à la Déesse Mineure Shavan, la déesse du courage et de l’opiniâtreté. Car du courage et de la persévérance, il en fallait beaucoup au peuple opprimé depuis tant d’années, et il allait leur en falloir encore plus si le jeune prince continuait à tomber malade au moindre courant d’air, pis encore s’il venait à mourir ! Jamais, à ce rythme-là, il n’allait pouvoir monter sur le trône et rétablir l’ordre ! À moins que quelqu’un ne se décide à assassiner le roi...

La Prêtresse secoua vivement la tête. Non, elle ne devait pas penser à de telles choses, c’était impur de sa part de souhaiter la mort du roi. Mais pourtant...

Chassant ces pensées sombres de son esprit, la jeune femme expédia ses prières puis, lorsque le clocher du Panthéon Sacré sonna sept heures, elle quitta la Chapelle et sortit dans la rue en s’enveloppant dans un grand manteau blanc, elle avait plus important à faire que s'abaisser à de telles pensées.

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