Chapitre 1
Nancy essaya d'appeler le travail de son frère pour la troisième fois de suite. On lui répondit la même chose : « Il ne s'est toujours pas présenté. » Cela faisait un an que Ken tombait dans la drogue. Le mois dernier, il lui avait promis d'arrêter. Pourtant, il n'avait pas passé un seul mois sans consommer. C'était toujours trop facile pour lui de replonger dans l'abîme.
Elle tentait maintenant de joindre un de ses amis, mais quelqu'un l'interpella de l'autre côté de la rue. « Jonathan ! Tu veux encore t'attirer des ennuis ? » C'était Clara, qui venait de sortir pour jeter les poubelles.
Jonathan... C'est l'identité que Nancy utilise pour survivre dans cette ville de débauche. Sur la carte, elle s'appelle Greenfall County. C'est une cité sans foi ni loi qui n'a un maire que pour la forme. Ce maire, Robert Anderson, fait partie du clan Anderson. Et c'est Damon Anderson qui dirigeait la famille. Il contrôle un immense réseau de drogue et de trafic depuis l'Alaska. Nancy savait que le pouvoir de cette famille allait bien au-delà des neiges de l'Alaska. Les autres clans criminels les respectaient et les craignaient. Ils avaient beaucoup d'intérêts à protéger tout en restant discrets. Mais ici, dans cette ville, ils étaient des dieux.
Nancy raccrocha le combiné de la cabine téléphonique. Elle ne put s'empêcher d'avoir les larmes aux yeux. Elle était fatiguée de tout cela. Elle se demandait combien de temps elle devrait encore fuir. Est-ce que cela finirait un jour ?
« Jonathan ! » cria de nouveau Clara. Nancy fit immédiatement un signe de tête.
Elle sortit de la cabine et frissonna quand l'air froid lui fouetta le visage.
Dans cette ville, les femmes ne sont rien de plus que des objets. On est soit la femme, soit la maîtresse d'un homme aux poings assez solides pour briser une mâchoire. Chaque homme reste fidèle à Damon et à sa famille. C'est ainsi que les choses se passent pour tout le monde à Greenfall.
Les Anderson comptent parmi les familles les plus puissantes au monde. On ne sait pourtant que peu de choses sur eux. Les habitants de la ville faisaient exception. Pour eux, les Anderson étaient des membres de la royauté. S'opposer à eux sur leur propre terrain revenait à signer son arrêt de mort.
Nancy ne peut pas quitter la ville. Elle a toujours su qu'elle devait garder son secret pour s'en sortir.
Elle expira un grand coup avant de retourner en courant au club de strip-tease. L'un des gardes vint l'appeler pour décharger les bières. C'était l'un des clubs les moins chers et les plus fréquentés de la ville. Ce n'est pas qu'il n'y avait pas d'emplois de bureau ici. Tous les services administratifs existaient. Mais tous les fonctionnaires qui tenaient à leur famille ou à leur vie savaient qu'il fallait rester fidèle à Damon et à ses hommes.
Nancy sortit du club avec sa grosse veste et son masque. Il faisait moins trente-neuf degrés dehors. Elle portait trois cartons dans ses bras quand l'un des gérants hurla : « Tu ne peux pas en prendre plus ! » Mais sa voix s'étrangla lorsqu'il vit trois Mercedes noires s'arrêter devant le club.
Depuis quatre mois, ce spectacle n'avait rien d'inhabituel. Le tristement célèbre Damon s'était épris d'Aria, l'une des strip-teaseuses. Elle n'avait que dix-neuf ans et allait bientôt devenir sa femme. Aria avait d'abord arrêté les spectacles, puis elle avait quitté le club pour de bon. Depuis, personne n'avait revu Damon dans le quartier. La partie nord de la ville n'était pas connue pour ses restaurants de luxe ou ses endroits chics. Damon ne faisait une exception que pour Aria.
Nancy n'était pas la seule à être pétrifiée. Autour d'elle, tout le monde semblait s'être transformé en statue.
Chacun priait pour qu'il ne les regarde pas. Un homme sortit de la voiture à la vitesse de l'éclair. Il garda pourtant son calme pour lui ouvrir la portière.
Damon posa le pied à terre. Tout le personnel debout près du camion regarda cet homme qui ressemblait à l'ange de la mort. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit, il semblait régner sur le monde. Et la réalité n'était pas différente. Tout le monde restait si silencieux qu'on entendait distinctement le bruit des pas de Damon et de ses hommes.
À trente-six ans, Damon Anderson s'était marié deux fois. Il avait tué ses deux épouses, ainsi que son frère unique. Il portait un costume bleu foncé. Sans regarder personne, il entra dans le club.
Le gérant de Nancy lui fit signe de bouger et elle acquiesça. En entrant, elle remarqua que l'un de ses hommes avait coupé la musique. C'était une marque de respect obligatoire. Deux de ses hommes bousculèrent quelques clients. Les autres s'empressèrent de dégager le passage en quelques secondes. Le bar commença à se vider. C'était toujours ainsi lorsqu'il venait voir Aria par le passé.
La plupart des gens étaient déjà partis. D'autres restaient par curiosité. Il y avait toujours des gens pour vouloir être témoins de la scène, peu importe le prix à payer.
Damon entra dans le bureau. Tout le monde entendit un bruit de casse, puis un cri : « À l'aide ! »
Nancy frissonna en imaginant ce qui arrivait à Monsieur Oliver. Ce n'était pas un patron facile. Il rendait la vie dure à toutes les femmes qui travaillaient pour lui. Mais imaginer ce qu'il subissait en ce moment était terrifiant.
« Ahh... Aaaa... » Nancy cligna des yeux avant de regarder autour d'elle. Tout le monde était devenu livide. « ... Je ne sais rien, Monsieur. Je ne sais rien. Pitié !... » Nancy resta figée, les pieds glacés. Elle tenait toujours un carton, mais n'osait plus bouger.
Elle se demandait ce que Monsieur Oliver avait pu faire à Damon. Seul quelqu'un qui ne tient pas à sa famille ou qui veut mourir agirait ainsi. Nancy était sûre qu'Oliver n'aimait pas sa famille. Mais il aurait au moins pu se soucier de sa propre peau.
Ils entendirent tous un cri à vous glacer le sang avant que le silence ne retombe. Damon sortit du bureau et se dirigea vers la sortie. C'était la première fois que Nancy voyait sa peau sans défaut d'aussi près. Son visage était totalement impassible. Il passa devant elle sans lui jeter un regard. Nancy avait entendu assez d'horreurs sur lui. Elle savait comment il avait convoité le corps d'Aria malgré son jeune âge. Parfois, Nancy s'inquiétait pour Aria. La jeune fille était insolente avec le personnel, mais elle avait aussi ses propres problèmes. Être une belle femme à Greenfall l'avait mise dans des situations difficiles. Pourtant, dès qu'elle avait attiré l'attention de Damon, plus personne n'avait osé la regarder. Mais épouser un homme qui avait tué ses précédentes femmes restait un pari risqué.
Deux gardes entrèrent pour emmener le corps inconscient d'Oliver à l'hôpital. Il avait les deux bras brisés. Il était évident qu'Oliver n'avait pas ce que Damon cherchait. S'il l'avait eu, il le lui aurait donné sans hésiter.
Nancy essaya encore de joindre son frère depuis la cabine voisine. Elle finit son service à cinq heures. La nouvelle s'était déjà répandue dans la rue et plus personne ne venait au club. Toutes les filles se moquaient d'Oliver. Nancy ne pouvait pas nier que la présence de Damon était mauvaise pour les affaires.
Nancy rentra chez elle, à environ vingt pâtés de maisons de là. Pendant un moment, elle voulut arrêter de penser à Ken. De toute façon, il ne l'aidait pas beaucoup. Mais elle ne voulait pas qu'il se fasse renverser par un bus et qu'elle se retrouve avec des frais médicaux écrasants sur le dos.
Nancy appela l'ascenseur et y entra. Elle n'était pas très fatiguée. Après le passage de Damon, elle savait que les trois prochains jours seraient calmes au club. Elle allait appuyer sur le bouton du quatrième étage quand elle vit quelqu'un entrer. Son parfum seul suffit à lui dire de qui il s'agissait avant même qu'elle ne lève les yeux.
« Dégage de là. » L'homme debout à la droite de Damon l'attrapa par le col et la poussa dehors. Elle manqua de tomber. Nancy se retourna et ne put s'empêcher de le regarder, flanqué de ses deux hommes. Ses yeux ne rencontrèrent jamais les siens, mais Nancy fut saisie par l'instant. Elle frissonna. Reprenant ses esprits, elle essaya de s'éloigner, la peur au ventre. Elle parvint de justesse à ne pas trébucher. Elle ne laissa s'échapper son souffle que lorsque les portes de l'ascenseur se refermèrent.