Ophiocordyceps Lateralis
Les champignons… Quels…
Quoi ? Que sont les champignons ?
De grands experts et spécialistes se sont essayés à répondre à cette question, ce qui me fascine toujours. Cette capacité à chercher des réponses, en considérant que les théories et réponses existantes sont erronées, est sidérante. D’autant plus lorsque les réponses trouvées sont en tous points identiques à celles existantes et donc erronées (selon le postulat de base). Je ne suis pas là pour donner ma réponse, parce qu’elle n’a aucun intérêt ! Mais il est cependant utile de parler un peu des champignons avant de parler de la créature qui capte notre attention.
Ni plante ni animal, les champignons forment une catégorie du vivant à part entière, ce qui est fantastique. Toutes les autres familles ont eu besoin de se rassembler pour être pleinement représentées, si on oublie les humains. En réalité, ce serait oublier la quantité hallucinante d’espèces de champignons qui existent, possédant toutes des caractéristiques aussi variées. Il faudrait prendre le temps de faire un papier à part les concernant, mais il est simple de parler des espèces les plus répandues comme les bolets, les chanterelles, les cèpes, les calocères, les clavaires, les amanites, les hygrophores ou les truffes, par exemple. Je l’avoue, je trouve les noms des champignons originaux et amusants à dire ou écrire.
Ils sont essentiellement composés d’eau, nous dépassant dans le chiffre des 70 %. Ils sont absolument partout, ayant investi tous les lieux du vivant, l’air, la terre, l’eau (douce ou salée). Certains des experts, dont on abordait le travail un peu plus tôt, estiment que leur existence remonte à très loin dans le temps, bien avant le temps des hommes, ou même des dinosaures ! Et toujours selon eux, ils auraient joué un rôle capital dans l’évolution de la flore en dehors de l’eau !
Ici, nous n’aborderons pas les champignons qui peuvent malheureusement peupler les corps humains, attaquer les habitations ou produire du fromage, par ailleurs fort savoureux ! Non, nous ne parlerons que de ceux qui peuplent les bois et les forêts de notre beau monde. Les experts n’ont pas fini de les dénombrer, je ne vous offrirais donc pas de chiffres précis, préférant ne pas vous donner une fausse information. Ce que je sais en revanche, c’est que le plus grand ferait un peu plus de quarante hectares ! Un véritable mastodonte qui pèserait la bagatelle de quatre cents tonnes ! Ahurissant ! Tout simplement… Comment est-ce que cela est possible ? Le champignon n’est pas seulement la partie visible, à savoir le sporophore, ou le pied. Ce dernier n’est que l’appareil reproducteur du champignon, il lui permet d’émettre des spores pour se reproduire. Non, le champignon est en réalité bien plus grand et se trouve sous terre, légèrement sous la surface. Le mycélium, le nom de la partie souterraine, est un long filament, généralement blanc, et concernant le nôtre, il couvre la bagatelle de… quarante hectares ! Certains sont comestibles et la faune ne se fait pas prier pour les déguster goulûment, s’en servant aussi parfois comme d’un lieu d’habitation. Les champignons sont aussi très utiles pour la nature, permettant la décomposition du bois, mort ou non. D’autres, et celui qui nous intéresse en fait partie, ont des caractéristiques impressionnantes, notamment parasitaires.
Ce qui m’amène à ma rencontre avec l’une des créatures vivantes les plus terrifiantes que je n’ai jamais rencontrées. Et croyez-moi, j’en ai rencontré quelques-unes, des créatures effrayantes ! Celle-ci se place loin devant toutes les autres, provoquant un sentiment d’horreur absolue, bien supérieur à celui des sancrelunes bicéphales, des purulorentules, des harpies de sel, des sans-visage des trois plaines et des chatons. Ces derniers sont clairement les plus diaboliques, et s’ils n’étaient pas handicapés par leur taille réduite, il ne fait aucun doute qu’ils auraient déjà asservi notre population ! Je vous toucherai un mot ou deux sur ces créatures, mais je ne dois pas m’étaler à leur sujet pour le moment. Non, sinon finir cet écrit et le lire en entier serait une tâche inhumaine.
Cela remonte au cinq du mois de brumidor[1], de l’an… cela n’a pas d’intérêt de le savoir. J’étais en chemin pour étudier des sans-visage qui avaient été observés dans les régions nordiques surplombant le Grand continent. Ces créatures ne sont absolument pas endémiques de ces régions, il est donc capital de savoir ce qu’elles font ici. Sont-elles arrivées par accident ? Ou s’agit-il des premierspremiers spécimens observés et observables d’une espèce inconnue ? Cela était grandement excitant ! Je n’avais pour ainsi dire, jamais étudié de nouvelles espèces, alors j’étais impatient de me lancer dans leur étude ! J’avais quitté en urgence le forum sur les créatures aquatiques du royaume des trois vallées où je devais prendre la parole, pour faire le trajet, lorsque j’ai entendu la nouvelle. Ces crétins discutaient (et houleusement en plus !) de la classification du dragon bulle. Une perte de temps.
De par sa position géographique, je disposais de deux possibilités pour rejoindre mon objectif : soit emprunter la route commerciale qui relie les trois grands royaumes de l’ouest aux régions du nord, soit couper à travers le Grand continent et traverser la forêt des cendres, les gorges de soufre et la toundra du clan Cesvi. L’une est relativement sûre, car les gardes de chacun des royaumes qu’elle traverse l’arpentent, mais a l’inconvénient de demander trois mois de voyage à cheval ou en calèche. L’autre, bien moins sûre, n’en demande qu’un… C’est alors que, dans la fougue de ma jeunesse idiote, je m’élançai à travers le Grand continent. Les détails de mon voyage ne sont pas des plus palpitants, aussi je vous les épargne. C’est après trois longs jours de marche que j’atteignis l’orée de la forêt, couverte des cendres qui lui donnaient son nom. L’air était chargé de leur odeur âcre et sèche. Aujourd’hui encore, personne ne sait pour quelles raisons toutes ces cendres viennent se déposer ici. Une hypothèse qui est pour moi la plus pertinente, c’est de tenir compte de la baie brumeuse, qui semble plongée éternellement dans le brouillard. Je suis à peu près certain qu’un volcan sous-marin s’y trouve et qu’avec le temps, il a émergé. Il projetterait ses cendres en l’air et le brouillard les cacherait. Ces dernières s’accrocheraient aux nuages passant par-là, et, arrivant au-dessus de la forêt, grâce à une chute de pression, y chuteraient. Mais mes connaissances sont essentiellement concentrées sur les créatures vivant dans ce monde, je suis bien plus limité concernant la mécanique et la physique qui le régissent.
Mais revenons à nos bouftons. Je suis ensuite entré dans la forêt. C’était la première fois que je m’y aventurais, et je fus fortement déstabilisé par les premiers pas que j’y ai déposés. J’avais la sensation d’être coupé du monde, ou d’avoir voyagé dans un nouveau. L’air semblait saturé de cendres, les empêchant de tomber au sol à une vitesse normale, on aurait dit qu’elles ne souhaitaient pas rejoindre le tapis de poudreuse qui recouvrait le sol. Évidemment, les arbres et arbustes y étaient très grands, car, bien que les cendres obscurcissent les lieux, une douce lumière fade filtrait jusqu’au sol, devenant moins importante à mesure qu’elle s’enfonçait dans les bois ; ces grands végétaux se nourrissaient de toutes ces cendres.
J’ai passé une semaine dans ces bois, à suivre l’un des chemins qui y serpentaient. Et pour y avoir vécu un épisode pluvieux, je peux vous garantir que les cendres sont un enfer une fois détrempées ! Pires que de la boue, elles collent et salissent tout ce qui entre en contact avec elles ! Je n’y avais pas fait attention en pénétrant la forêt, mais une ligne de démarcation de la crasse était visible sur le tronc des arbres eux-mêmes ! Ce lieu est hautement intéressant, notamment pour les biologistes. Il existe justement plusieurs bivouacs les regroupant autour et à l’intérieur des bois. Deux d’entre eux sont animés par une petite bisbille, liée à la paternité d’une découverte, mais rien qui pourrait nous chaloir. Ce dont je souhaite vous parler a eu lieu après avoir quitté le camp des erpétologistes, qui se sont installés dans une zone de la forêt où des reptiles en tout genre existent en très grande quantité. On y trouve d’ailleurs de fascinants spécimens exclusivement endémiques de la forêt des cendres, dont la salamandre braisée, qui se cache dans les cendres pour chasser et qui est capable de cracher du feu ! Elle ne doit sa classification en tant que salamandre qu’à cause de sa taille et de son crachat de flammes, trop impuissant.
Désolé, je digresse à nouveau… Je venais donc de quitter ce fameux camp lorsque j’entendis un bruit très proche du cri animal, mais tout aussi proche du râle. Comprenez bien que, il s’agit d’une forêt dans laquelle habitent de nombreux animaux, provenant de nombreuses espèces, prédateurs comme proies ; il est donc plus que normal d’y entendre des cris de douleur. Et ce cri me fit sourciller, bien que j’aie perdus ces sourcils après ma rencontre avec une créature capable de cracher du feu. Ce n’était pas d’un cri de douleur d’une créature blessée ou en train de se faire dévorer. Cette pensée m’habita la journée durant, jusqu’à ce que j’installe mon camp pour la nuit, entre deux gros arbres massifs.
Et là encore, ce bruit m’accompagnait dans chacune de mes tâches. Je m’inquiétais alors qu’il emplissait toujours le silence nocturne, tandis que je me couchais. Ce n’était pas normal qu’il perdure malgré la tombée du voile sombre de la nuit. J’étais cependant bien impuissant face à ce son, car je ne savais pas si je pouvais le qualifier de menace. S’il s’agissait d’un animal décidé à me dévorer, il aurait déjà tenté sa chance, et alors, il s’agissait-là d’un cri de douleur, en aucun cas de celui d’un prédateur. Il n’aurait pas fait de bruit s’il s’agissait d’un prédateur, pensais-je. Je n’eus pas à attendre très longtemps pour que cette pauvre bête se montre. D’abord simple trait sombre se dessinant au loin, difforme, ne représentant aucune créature que j’avais vue. Et j’en ai vu des créatures ! Un paquet même !
Alors qu’elle s’approchait, son faible cri plaintif l’accompagnait, et chacun de ses pas me laissait apercevoir un détail de plus. Elle avait le poil gris, était de la taille d’un renard, adulte… En effet, c’est un renard, me dis-je alors, en le voyant de plus près. Je ne pus déterminer s’il s’agissait d’un renard cendré ou non, les espèces vivant dans cette forêt étant très difficiles à identifier. Ce que je peux dire cependant, c’est qu’il souffrait. Horriblement. Et que j’étais terrifié ! Plus que je ne l’avais jamais été.
Dans la nuit noire, faiblement éclairée par la pleine lune filtrant à travers la cime des arbres et se reflétant sur les cendres en suspension, je parvins à établir de quel animal il s’agissait. Cette pauvre bête avait souffert et continuait de le faire, n’attendant plus que la visite de la faucheuse. Plusieurs stipes, ou pieds de champignons, se terminant par des petits réservoirs percés, desquels s’échappaient des spores, sortaient de son corps, dont ses yeux. Ce pauvre renard n’était pas mort lors de la pousse de ces appendices, en témoignaient les cicatrices qu’il s’était fait en cherchant à les retirer, certaines suffisamment profondes pour laisser apparaître sa boîte crânienne. Plusieurs os de son corps rachitique étaient visibles d’ailleurs, au niveau de sa cage thoracique, de ses pattes et de sa colonne vertébrale.
C’était pour moi une véritable torture que de le regarder ainsi, mais je n’avais pas le temps de me lamenter sur son sort ! Loin de là ! Je ne l’ai pas présenté, cela étant trivial pour moi de le voir, mais ce renard était infecté par un champignon très rare (heureusement), et particulièrement passionnant : l’ophiocordyceps unilateralis.
Ces derniers n’infectent généralement que des insectes, notamment certaines espèces de fourmis ou d’araignées. Il ne s’agit normalement que d’un hôte temporaire, puisque son objectif est d’infecter des oiseaux. C’est en effet dans leur corps qu’ils arrivent à développer leurs spores. Les volatiles en question viennent manger les insectes infectés, ce qui les infecte à leur tour. Le fongus est d’ailleurs très intelligent pour faire en forte que sa consommation ait lieu. Il fait grimper l’insecte infecté en haut d’un arbre ou d’un arbuste où il s’accrochera à une feuille. Il recouvrira alors le corps de son hôte de mycélium aux teintes jaunes ou rouge vif, afin d’être bien visible. Il arrive dans de très rares cas que le fongus s’attaque à un hôte plus gros qu’un oiseau, comme des mammifères de petite taille. Et de façon vraiment exceptionnelle, le mammifère est un peu plus gros, comme un renard. Vous l’aurez compris, que l’hôte ici soit un renard est problématique, et je saisis que j’avais affaire à un spécimen exceptionnellement puissant d’ophiocordyceps unilateralis.
Je devais donc l’éliminer. La survie de la forêt reposait là-dessus.
Problème, et de taille : la malheureuse bête m’avait repéré et me bondit dessus avec une vitesse et une agilité que je ne lui aurais jamais soupçonnée. Je fus alors arraché à mon lit de fortune, dans lequel il se bloqua. C’est purement grâce à cette intervention de la chance que je suis encore en vie. Ces malheureuses bêtes sont pareilles à des zombies et ne fonctionnent plus que comme des insectes, à savoir en réponse à de simples stimuli, comme la présence d’une proie potentielle, la présence d’un danger, la présence d’un congénère du sexe opposé… J’étais ici et une proie potentielle, et un hôte potentiel pour l’ophiocordyceps unilateralis. Agissant dans la précipitation, j’attrapai une couverture que j’utilisai pour caler mon sac dans mon dos lors de la marche, et enveloppai ma cible avec. J’entendais ses jappements de douleur et de colère alors qu’il se débattait comme un diable, ainsi que les stipes sur son corps se briser, alors que j’écrasais cette masse de couvertures grouillante. Vous le comprenez aisément à présent, mais je ne voyage jamais seul. Le danger m’accompagne dans chacune de mes aventures, peu importe quel sol je foule. Alors j’ai toujours avec moi de quoi me défendre. Une petite dague ouvragée avec patience et talent, ornée d’une myriade de dessins que mes piètres capacités de description ne peuvent et ne pourront jamais décrire correctement. Et un gourdin rudimentaire, fait pour frapper et assommer. Il était hors de question de le frapper à l’aide de ce gourdin jusqu’à ce qu’il perde la vie. Non, il souffrait déjà assez, inutile d’en rajouter. D’un geste mal assuré, je tâtai la couverture pour trouver son poitrail et son cœur, afin d’y glisser la pointe de ma dague. Ce ne fut pas simple, et j’eus peur de devoir ouvrir la couverture pour les trouver à l’aide de mes yeux. Finalement, après bien des essais et de longues heures à craindre pour ma vie, j’y suis parvenu. Je ne pouvais cependant pas laisser cette bombe à retardement au milieu de cet environnement si riche en vie ! Je brûlai donc son corps encore enveloppé de la couverture, infectée par les spores du fongus.
Trop bien éveillé pour ensuite retrouver le sommeil, je me suis aventuré jusqu’au bivouac flambant, celui situé le plus au centre de la forêt, où elle est si dense qu’il est obligatoire de laisser des feux allumés en permanence. Là, j’ai raconté mon aventure à ses habitants, qu’ils eurent bien des difficultés à croire ! Je les comprends, c’est bien la première fois que le contrôle d’un animal de cette taille se faisait par un champignon. Et je vous le dis en ayant feuilleté de nombreux ouvrages en discutant, et en ayant conversé avec de nombreux spécialistes du sujet – qui me prennent pour un fou, ou un illuminé cherchant désespérément son moment de gloire parce qu’il a été le premier à assister à quelques évènements invraisemblables.
Enfin, je ne pense pas que mes histoires après cela vous intéressent grandement ! Et vous auriez raison, mon voyage fut calme et en partie monotone par la suite.
Je ne vous recommanderai seulement que d’être prudent avec les fongus, et de les détruire par le feu si d’ordinaire vous ne croisiez leur chemin. Ils ont une grande capacité de résistance, et un simple nettoyage au savon est inefficace. Mais je sens le radotage arriver, alors plutôt que de vous réexpliquer leurs caractéristiques, je vous laisse ici tranquilles.
Le mois de la brume, ou novembre, en référence au calendrier républicain. ↑








