✧ Chapitre 1 ✧ Clara ✧ Entrer, poser, sortir ✧
Travailler dans un hôtel de luxe, c’est comme faire partie d’une machine parfaitement huilée. Tout est calculé, du pli impeccable des serviettes au parfum subtil des bouquets de fleurs fraîches. Moi ? Je suis l’engrenage invisible qui permet au tout de tourner sans accroc. Et ça me va.
Je suis Clara Hayes, adepte du profil bas et experte absolue de l’évitement. Ici, au The Elysian, savoir disparaître au bon moment est un vrai superpouvoir. Personne ne prête attention à la fille qui replace les coussins ou ajuste les bouquets de fleurs, et franchement, c’est tout ce que je demande. Ça me permet de circuler en silence, d’un pas sûr mais discret, parfaitement à ma place dans les coulisses de cet hôtel de luxe.
Ce matin, mon café a choisi de s’allier à la gravité pour redécorer ma chemise immaculée. Splendide. Me voilà donc affublée d’une veste bien trop grande empruntée à la réception, qui me donne tout l’air d’un pingouin en costume mal taillé. Pas le temps de m’attarder sur mon nouveau look de fashion faux pas, cependant : mon responsable, imperturbable, me colle une pile de dossiers dans les bras, comme si de rien n’était.
— Clara, j’ai besoin que vous apportiez ces documents à la suite présidentielle. Immédiatement.
— La... la suite présidentielle ? Mais...
— Pas de “mais”, s’il vous plaît. Monsieur Blackwood les attend.
Monsieur Blackwood. Le grand patron. Celui dont le nom circule dans les couloirs comme une légende urbaine, toujours murmuré, jamais crié. Certains employés jurent qu’il est capable de repérer un faux sourire à dix mètres. D’autres racontent qu’il a licencié un concierge sur-le-champ parce que le tapis d’entrée avait une pliure. Apparemment, il déteste le désordre autant qu’il adore le contrôle. Moi, rien que d’entendre son nom, j’ai des frissons.
Une fois, j’ai surpris une conversation entre deux femmes de chambre. L’une d’elles prétendait qu’il avait croisé un serveur dans l’ascenseur, et que, rien qu’en le regardant, le pauvre garçon s’était mis à bredouiller comme s’il passait un examen. Ce dernier aurait renversé un plateau entier de champagne en sortant, avant de s’enfermer dans la salle de rangement pour “reprendre ses esprits”. Charmant.
Et c’est cet homme-là qui m’attend dans sa suite présidentielle, où je vais devoir me présenter avec ma veste trois tailles trop grande et ma dignité déjà en miettes. Franchement, pourquoi pas. Après tout, on n’est plus à une humiliation près aujourd’hui.
Je me dirige vers l’ascenseur, tentant de ne pas trébucher sur mes propres pieds. Les portes s’ouvrent, révélant un miroir qui me renvoie l’image d’une femme aux cheveux légèrement ébouriffés, les joues déjà rougies par l’appréhension.
Allez Clara, respire.
Ce n’est qu’une livraison de documents. Rien de dramatique. Pas comme si j’allais entrer dans la tanière d’un lion affamé… ou, pire, me faire dévorer toute crue par un milliardaire aux dents apparemment aussi acérées que son regard. Bon, d’accord, peut-être que je dramatise. Mais quand même, les rumeurs ne parlent jamais d’un sourire amical ou d’une tape sur l’épaule venant de Monsieur Blackwood. Alors, techniquement, un petit frisson d’appréhension, ça reste légitime, non ?
Arrivée devant la porte massive de la suite présidentielle, je prends une grande inspiration et frappe doucement. Pas de réponse. Je frappe à nouveau, un peu plus fort. Toujours rien. Peut-être qu’il est parti ? Après tout, les magnats milliardaires ont sûrement des emplois du temps chargés.
Je pourrais laisser les documents à la réception et filer discrètement, mais une petite voix dans ma tête (sans doute celle qui excelle à me lancer dans des plans hasardeux) insiste pour que j’utilise mon passe-partout et dépose les dossiers directement dans la suite. Ce sera rapide. Entrer, poser, sortir. Simple comme bonjour. Et puis, franchement, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?
J’ouvre doucement la porte et me glisse à l’intérieur. La suite est somptueuse, évidemment. Des œuvres d’art ornent les murs, chacune d’elles semblant coûter plus que tout ce que je possède. Je baisse les yeux presque instinctivement, comme si admirer ces trésors était une transgression en soi. Pas le moment de flâner. Je m’avance vers le bureau pour y déposer les documents, concentrée sur ma mission.
Mais un bruit étrange me stoppe net. Un mélange improbable de... musique classique et d’une voix qui chante ? Je fronce les sourcils, tendant l’oreille malgré moi. Est-ce que quelqu’un chante sous la douche ? Chaque fibre de mon être me hurle de partir, de poser ces documents et de fuir avant que quiconque ne me remarque. Mais une autre partie, celle qui semble aimer me pousser dans des situations discutables, me retient. Juste une seconde, par curiosité.
Je me dirige vers le son, mes pas de plus en plus hésitants à mesure que je me rapproche. La porte de la salle de bain est entrouverte, et un nuage de vapeur parfumée s’échappe, accompagné d’une voix qui s’égosille sur une mélodie pop des années 80. Mon cœur tambourine dans ma poitrine, mais ma curiosité est plus forte. Je jette un coup d’œil à l’intérieur.
Et là, je le vois.
Un homme, de dos, enveloppé dans une serviette blanche, totalement absorbé par sa performance. Une brosse à cheveux en guise de micro, il chante à tue-tête et improvise quelques pas de danse maladroits. C’est tellement inattendu, tellement absurde, que je dois me mordre la lèvre pour ne pas éclater de rire. Mais bien sûr, mon éternelle malchance en décide autrement.
En reculant pour partir discrètement, mes talons heurtent l’angle d’une table basse. Le choc est suivi d’un bruit de verre brisé – un vase, magnifique et probablement hors de prix, qui se fracasse au sol dans un bruit terrifiant. Je me fige. Chaque muscle de mon corps semble crier “FUIS !“, mais je suis clouée sur place, le souffle coupé. Je ne peux qu’attendre, impuissante, que le chanteur à la serviette se retourne.
L’homme se fige, puis se retourne lentement. Nos regards se croisent, et le temps semble s’arrêter. Lui, stupéfait, les cheveux encore mouillés, la serviette dangereusement sur le point de céder. Moi, figée comme un lapin pris dans les phares d’une voiture, les joues en feu.
— Qui êtes-vous ? demande-t-il, les yeux écarquillés.
— Je... je suis désolée ! Je ne voulais pas... Je veux dire, je suis entrée pour... Enfin, je travaille ici !
Bravo, Clara. Vraiment impressionnant.
Peut-être qu’avec un peu de chance, le sol s’ouvrirait sous mes pieds pour m’avaler. Non ? Pas de chance. Il me regarde, puis baisse les yeux vers sa serviette qui commence à glisser. Dans un mouvement rapide, il la rattrape juste à temps, ce qui ne m’empêche pas d’apercevoir un peu plus que prévu.
Merde, merde, merde.
Je vais littéralement mourir d’embarras. Mes joues, en feu, doivent désormais rivaliser avec la teinte éclatante d’une tomate trop mûre prête à exploser. Si l’embarras pouvait tuer, je serais déjà une petite flaque au pied de ce vase brisé, à pleurer ma dignité perdue. Mais non, bien sûr, je reste là, figée, comme une actrice involontaire dans une comédie où l’univers tout entier semble s’être donné pour mission de me ridiculiser.
— Eh bien, c’est une façon intéressante de commencer la journée, dit-il avec un sourire en coin.
— Je suis terriblement désolée ! Je vais... je vais partir ! Désolée pour le vase, je... je vous rembourserai !
— Attendez.
Je m’arrête net, la main crispée sur la poignée de la porte. Mon cœur rate un battement. Attendez quoi ? C’est à ce moment-là qu’il va m’annoncer que je suis virée, non ? Ou pire, qu’il va envoyer la facture directement à ma minuscule boîte mail. Bonjour, Clara. Vous nous devez l’équivalent d’une année de votre salaire pour un vase probablement importé d’un pays lointain où il a été béni par un moine.
Je commence déjà à calculer combien de boulangeries je vais devoir dévaliser pour m’assurer une fin de mois décente après ça. Et puis, il y a sa voix, calme mais pleine d’autorité, qui me coupe net dans mes élucubrations :
— Comment vous appelez-vous ?
Oh non. Il veut mon nom. Il veut pouvoir le noter pour m’ajouter à une liste noire, ou pire, m’afficher en gros sur le panneau des employés avec une mention :« À ne jamais laisser entrer dans une suite présidentielle. »
— Clara. Clara Hayes.
— Eh bien, Clara, vous savez que vous venez de briser un vase qui vaut plus que ma première voiture ?
Je déglutis difficilement, sentant ma gorge se serrer.
— Je suis vraiment désolée. Je ne voulais pas…
Il éclate de rire, un rire chaleureux qui résonne dans la pièce, me surprenant complètement.
— Ne vous en faites pas. Je plaisante. Ce n’était qu’une copie.
Je le regarde, hésitante. Une copie ? Vraiment ? Quel genre de milliardaire mettrait une copie dans une suite présidentielle ?
— Vous plaisantez ?
Il me fixe avec un sourire malicieux.
— Peut-être. Qui sait ? Après tout, vous êtes entrée par effraction dans ma suite et vous avez assisté à mon concert privé. Je pense que nous sommes quittes.
Je ne peux m’empêcher de sourire légèrement, malgré la situation.
— Je suis vraiment désolée pour… tout ça.
— Dites-moi, Clara, est-ce que vous espionnez souvent les clients pendant qu’ils se livrent à des numéros musicaux sous la douche ?
— Non ! Enfin, non, c’est la première fois, je vous assure !
Il s’approche d’un pas mesuré, toujours en tenant fermement sa serviette comme si sa vie en dépendait.
— Dans ce cas, je suis honoré d’être le premier. Peut-être devrais-je vous engager comme mon manager ? Qu’en pensez-vous ?
Je ris nerveusement, essayant de ne pas fixer la serviette, ni les gouttes d’eau qui glissent lentement sur sa peau. Focus, Clara.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je suis déjà très occupée à… ne pas briser d’autres vases.
Son sourire s’élargit, et il y a cet éclat joueur dans ses yeux qui me fait me demander s’il prend quoi que ce soit au sérieux.
— Très bien, Clara. Je suppose que je vous verrai autour de l’hôtel.
Je hoche la tête, le cœur battant un peu trop vite, soulagée de mettre fin à cet échange… et pourtant, une part de moi est étrangement déçue.
— Oui, bien sûr. Encore désolée pour le dérangement.
Je me dépêche de sortir de la suite, fermant la porte derrière moi avec un soupir presque trop sonore. Une fois dans le couloir, je m’appuie contre le mur, les jambes légèrement tremblantes, laissant échapper un long soupir. Quelle humiliation ! Sérieusement, Clara, un concert privé, vraiment ? Et cette histoire de vase… “Peut-être.” Qu’est-ce que ça veut dire, “peut-être” ? Je vais passer la nuit à m’imaginer sa valeur. Deux mois de salaire ? Un an ? Plus ? Génial.
Puis l’éclair de lucidité frappe, bien sûr, une seconde trop tard. Je baisse les yeux vers mes mains. Les documents.
Parfait. Juste parfait. La cerise sur le gâteau. Je pourrais y retourner… Non. Mauvaise idée. Pas après ça. Je vais trouver un moyen de les faire parvenir sans me retrouver face à lui à nouveau. Peut-être en les glissant sous la porte et en courant très vite ? Oui, ça semble être mon meilleur plan de la journée.









j'adore le début 🥰