Chapitre 1.1
Je raccroche le téléphone avec un soupir, long et silencieux, et pose le regard sur mon salon vide. L’appel de ma sœur résonne encore doucement en moi, troublant ce silence devenu trop familier. « Ça fait longtemps, Maud. Beaucoup trop longtemps. » Elle avait raison. J’ai laissé le vide s’installer autour de moi, en moi, sans même chercher à lutter.
L’appartement est devenu trop grand depuis qu’il est parti. Trop froid aussi, malgré la douceur du printemps qui glisse lentement derrière les fenêtres. Je n’ai jamais aimé cet endroit. C’était chez lui avant d’être chez nous, et maintenant, c’est chez personne. C’est juste une coquille vide où je dors, mange, respire, répète. Une vie réduite au strict nécessaire, à quelques gestes sans couleur, sans saveur.
Mon regard tombe sur la vieille horloge murale du salon. Bientôt vingt heures. Je devrais manger quelque chose, mais l’idée même me fatigue. Pourtant, le corps a ses exigences, même lorsque l’esprit s’oublie. Je me force à traverser le salon, à entrer dans la cuisine, à ouvrir un placard presque vide pour attraper une boîte de thé. C’est toujours mieux que rien.
En attendant que l’eau chauffe, je m’appuie contre l’évier. Mes yeux glissent distraitement sur mes mains, mes doigts, longs, fins. Des mains qui n’ont rien caressé depuis une éternité. Mes pensées dérivent vers des souvenirs incertains. Combien de temps exactement ? Huit ans, dix ans ? Plus ? Le temps devient flou, imprécis, quand on ne le mesure plus en souvenirs heureux. Ce mariage avait fini par effacer tout ce que je pouvais être. Femme, amante, désirante. Tout avait disparu sous son regard sévère, sous ses ordres silencieux et ses interdits absurdes.
La bouilloire siffle, m’arrachant à mes pensées. Je verse l’eau chaude dans la tasse, regarde l’infusion rouge sang teinter lentement l’eau claire. Je porte le thé à mes lèvres, le liquide brûlant pique ma langue, mais je ne ressens presque rien. Même les sensations les plus vives semblent ternes, étouffées.
La fatigue me prend d’un coup. Peut-être est-ce cet appel avec ma sœur, ou simplement le poids de ma solitude accumulée pendant toutes ces années. Je pose ma tasse sur le comptoir, et décide de prendre une douche pour essayer d’évacuer ce sentiment de lourdeur.
La salle de bain est petite, impersonnelle. Je fais couler l’eau, chaude, presque brûlante, et retire mes vêtements sans y penser. Je frissonne un peu en sentant l’air frais sur ma peau nue. Devant le miroir embué par la vapeur, je marque une pause. Je ne m’étais pas regardée, vraiment regardée, depuis longtemps. Ma main passe lentement sur la glace, effaçant la vapeur. Je me découvre soudain, entière, presque étrangère.
Mes cheveux longs, incroyablement longs, descendent jusqu’au bas de mes fesses. Je les laisse toujours lâchés, presque par négligence, mais maintenant je vois à quel point ils pourraient être beaux, sensuels, provocants même. Je déglutis en me regardant plus attentivement. Mes yeux noisette, légèrement fatigués mais encore doux, cherchent à fuir leur propre reflet. Mon corps est là, présent, avec ses courbes généreuses que j’avais appris à cacher sous des vêtements trop larges. Mes hanches pleines, ma poitrine lourde, mes cuisses fermes mais rondes. Une féminité assumée malgré moi.
J’entre sous la douche, ferme les yeux, laisse l’eau brûlante couler le long de mon corps, glissant sur mes épaules, mon dos, mes seins. La sensation de l’eau chaude sur ma peau provoque un frisson délicieux. Quand mes mains passent sur mon corps pour étaler le gel douche, je suis surprise par la douceur de ma peau sous mes doigts. Je ne m’étais plus touchée ainsi depuis… je ne sais même plus quand.
Mes mains s’arrêtent un instant sur mes hanches, hésitent, remontent doucement vers mon ventre. Je sens mon souffle s’accélérer légèrement, une chaleur inattendue, déroutante, s’installer en moi. Comme une première fois, comme une redécouverte. Ma main glisse inconsciemment sur mes cuisses, je frôle du bout des doigts la peau sensible à l’intérieur. Mon cœur accélère, une tension étrange se répand doucement.
Je me reprends brusquement, presque honteuse, et me rince rapidement. En sortant de la douche, j’enroule une grande serviette autour de mon corps, le cœur battant encore un peu trop vite. Je retourne face au miroir, désormais dégagé, et observe mon visage, légèrement rougi par la chaleur de la douche, mais aussi par quelque chose de plus troublant.
Ce soir, quelque chose a changé. Je sens en moi une petite flamme, fragile mais bien réelle, qui s’allume doucement. Je ne sais pas exactement ce que cela signifie, ni comment gérer cette sensation nouvelle, mais je sais que je n’ai plus envie de l’éteindre. Plus jamais.
Lorsque je me couche enfin, je fixe le plafond dans l’obscurité de ma chambre. Je repense aux mots de ma sœur : « Trop longtemps, Maud. » Oui, beaucoup trop longtemps.
Un léger sourire s’étire sur mes lèvres dans le noir. Rien n’est trop tard. Rien ne l’a jamais été.
Le jour du dîner avec ma sœur arrive bien trop vite à mon goût. Dès le matin, je sens l’angoisse se mêler à une forme étrange d’excitation. Cela fait tellement longtemps que je n’ai pas eu de vrai rendez-vous, même s’il ne s’agit que d’un simple repas avec ma sœur. Je me surprends à passer beaucoup trop de temps devant ma garde-robe, hésitant entre les mêmes tenues que je porte toujours au travail et quelques vêtements oubliés depuis longtemps.
Je finis par attraper une robe noire ajustée, presque neuve. Je l’avais achetée dans un rare élan d’audace il y a plusieurs années, mais elle n’avait jamais quitté le fond de l’armoire. En la regardant, je ressens un frisson, un mélange de peur et d’envie. Je l’enfile lentement, savourant presque malgré moi la sensation du tissu doux qui glisse sur ma peau. Quand je me tourne vers le miroir, je retiens mon souffle.
La robe épouse mes formes de façon presque indécente, révélant une taille fine et mettant en valeur mes hanches généreuses. Je suis troublée par mon propre reflet. Mes cheveux, toujours aussi longs, cascadent librement dans mon dos, apportant une touche sensuelle que je n’avais pas anticipée. Je passe une main hésitante dans mes cheveux, les laissant glisser entre mes doigts, et je réalise à quel point cette simple robe me transforme. Pour la première fois depuis une éternité, je me sens belle. Désirable même.
Je décide alors d’aller jusqu’au bout. Je sors une paire d’escarpins noirs à talons hauts, presque neufs eux aussi, et les enfile avec précaution. Le son de mes talons résonnant contre le sol me donne une confiance inattendue. Je prends ensuite le temps de me maquiller légèrement, redécouvrant la douceur du pinceau sur mes paupières, la sensation délicate du rouge à lèvres sur ma bouche. C’est comme une renaissance, lente et troublante.
Lorsque je quitte enfin l’appartement, je sens un mélange d’appréhension et de joie nouvelle. Dans la rue, je remarque les regards, discrets mais réels, de quelques passants. Ce simple détail me fait rougir légèrement mais m’emplit aussi d’une satisfaction étrange.
J’arrive au restaurant la première, ce qui accentue encore mon angoisse. Je m’installe à une table, et lorsque ma sœur arrive quelques minutes plus tard, je sens immédiatement son regard surpris, mais admiratif, glisser sur moi.
-« Maud, tu es… rayonnante ! » s’exclame-t-elle en m’embrassant chaleureusement. Je souris maladroitement, gênée mais heureuse du compliment. -« Je ne t’avais plus vue aussi élégante depuis une éternité. »
Nous commandons rapidement, et après quelques échanges superficiels, la conversation devient vite plus profonde. Elle me parle de sa vie, de ses envies, puis le sujet glisse inévitablement vers moi. Je sens qu’elle hésite avant d’aborder le sujet délicat.
-« Ça fait un an maintenant… Comment tu te sens vraiment ? » demande-t-elle doucement, avec cette délicatesse que je connais si bien.
Je prends une grande inspiration, cherchant mes mots.
-« Seule, évidemment. Mais ce n’est pas seulement à cause de lui. C’est comme si j’avais été absente de ma propre vie pendant toutes ces années. Je n’ai pas seulement perdu un mari, j’ai perdu le sens de moi-même. »
Elle acquiesce lentement, les yeux emplis d’une compassion sincère.
-« Et sur le plan… enfin, intime ? Tu as réussi à rencontrer quelqu’un depuis ? »
Je sens mon visage rougir vivement. « Non, personne. Et même avant la séparation, tu sais, il n’y avait déjà plus rien depuis des années. » J’hésite avant d’avouer, la voix basse :
-« Presque huit ans sans rien ressentir, sans être touchée. »
Elle me regarde, bouche bée, puis pose doucement sa main sur la mienne.
-« Maud, huit ans ? C’est… » Elle secoue lentement la tête. « C’est bien trop long, beaucoup trop long. Tu mérites tellement mieux. »
-« Je sais, enfin je crois. Mais je ne sais même pas par où commencer. » Mon aveu sort comme un murmure, presque une supplique.
Elle me sourit avec douceur, mais aussi une pointe de malice dans le regard.
-« Tu peux commencer par ce soir. Regarde-toi, tu es magnifique. Autorise-toi à te sentir belle, à désirer, à être désirée. Et surtout, ose être toi-même. »
Ces mots résonnent en moi avec une intensité inattendue. Oser être moi-même. Je prends une gorgée de vin, savourant la chaleur du liquide dans ma gorge. Le reste du repas passe avec une légèreté nouvelle, une complicité retrouvée entre nous, comme si un poids immense venait de se lever.
Sur le chemin du retour, je sens encore cette étrange chaleur en moi, comme une braise qui commence à peine à s’allumer. Je repense aux paroles de ma sœur, à ses encouragements, et pour la première fois, l’idée d’oser vraiment vivre, d’oser être femme, d’oser ressentir du plaisir, m’apparaît possible.
En rentrant chez moi, je retire lentement ma robe devant le miroir, observant attentivement chaque détail de mon corps. La vision de ma silhouette à peine éclairée par la lumière douce de la chambre provoque en moi une émotion intense, entre désir et timidité. Cette fois, lorsque mes mains glissent sur ma peau, je les laisse faire. Mes doigts découvrent mes formes, mes courbes, avec douceur, presque révérence.
Je respire profondément, fermant les yeux un instant pour mieux savourer ces sensations nouvelles, encore fragiles mais si prometteuses. Ce soir, quelque chose a définitivement changé en moi. Je me sens prête, pour la première fois depuis des années, à reprendre possession de mon corps, de mon désir, de ma vie tout entière.
Avant de m’endormir, je souris doucement dans la pénombre de la chambre, une main posée délicatement sur mon ventre. Ce soir, c’est comme si j’avais enfin décidé de revivre. Et pour la première fois, cette perspective m’excite profondément.