NOUS TROIS
Nous trois
On nous a souvent demandé comment on se reconnaît, nous trois. C’est drôle, parce que pour moi, c’est évident — comme distinguer ses propres mains. Mais pour les autres, nous sommes d’abord un vertige : trois silhouettes blondes, mêmes pommettes hautes, même bouche nette, même taille d’un mètre soixante-dix, la même façon de marcher vite, comme si la ville coulait sous nos pas. On nous regarde et les regards hésitent, glissent de l’une à l’autre.
La vérité tient à presque rien. À la naissance, maman nous avait attaché des rubans de couleur au poignet. On a gardé l’habitude. Tamara a toujours aimé le noir — elle prétend que ça met ses yeux en valeur — Alex préfère des tons chauds, terracotta, ambre, miel, des bracelets en perles qu’elle tresse elle-même, et moi, Mika, j’ai longtemps choisi le bleu-gris. Peut-être parce que mes yeux tirent un peu plus vers le bleu que ceux de mes sœurs, qui sont franchement verts. Un détail que seuls les proches remarquent.
On dit souvent de nous que nous sommes des jumelles — mais nous sommes en réalité des triplées. Tamara est sortie la première, dix minutes avant moi. Alex a suivi, cinq minutes avant que je n’arrive à mon tour. Ce minuscule décalage a suffi pour installer un ordre tacite : Tam, la grande, celle qui ouvre la voie ; Alex, le juste milieu ; et moi, la petite sœur, même si nous avons toutes le même âge. C’est un jeu de hiérarchie que nous n’avons jamais complètement quitté.
Il y a aussi les nuances de voix. Nous avons la même tessiture, c’est vrai, mais Tamara parle comme elle marche : sans demander la permission. Alex sourit avec la voix, même quand elle fatigue. Moi, je module, je pèse les mots. C’est idiot, peut-être, mais j’ai l’impression que les mots ont un poids réel, qu’ils poussent ou qu’ils protègent. Les journalistes et les politiques que je croise le savent, eux : un mot peut changer une salle.
Nous avons grandi à Lyon, entre deux rives et deux mondes. Papa, avocat reconnu, habitait le Vieux-Lyon, un appartement clair où les poutres sombres coupaient le plafond en carrés parfaits. Tout y sentait la cire, le cuir, la rigueur. Chez lui, les week-ends avaient le goût de dossiers empilés, de livres reliés, de silences qui ne demandent pas à être comblés. Maman, professeure de danse classique, vivait à Villeurbanne, dans un F3 rempli de plantes, de rubans, de tissus qui sèchent, de musique qui déborde. Chez elle, le parquet grinçait sous les pas, il y avait toujours une bouilloire prête, des filles du cours qui riaient trop fort, des pointes usées rangées dans des sacs en toile.
Leur divorce a eu lieu quand nous avions dix ans. On a pris ça comme une fissure qui n’en finit pas, et puis on s’est habituées à sa présence. On dit souvent que les enfants s’adaptent à tout ; je crois surtout que nous avons appris le rythme des allers-retours. Entre Saône et Rhône, entre discipline et liberté. C’est peut-être pour ça que nous sommes devenues sportives : courir sur les berges, nager à la piscine du Rhône, filer à vélo jusqu’à Confluence, c’était notre façon de tenir la ligne. Maman nous corrigeait la posture, papa nos arguments. Deux écoles.
À l’adolescence, notre ressemblance a cessé d’être une anecdote pour devenir un jeu — parfois dangereux, parfois délicieux. Nous avons échangé nos places pour des broutilles : un contrôle d’histoire que je redoutais (Tamara m’a remplacée, elle a récolté un 13 qui m’a valu une remarque “en dents de scie” sur mon bulletin), un rendez-vous chez l’orthodontiste qu’Alex détestait (je l’ai fait pour elle, et le praticien n’a rien remarqué), une audition au conservatoire où Tamara voulait épater un garçon (Alex et moi avons fait semblant d’être elle, juste pour brouiller sa piste). On riait d’avoir berné le monde ; on se promettait de ne jamais franchir certaines limites. On disait “jusqu’ici, pas plus”.
La vie, évidemment, n’écoute pas les promesses d’enfants.
À vingt-cinq ans, nous avons pris trois chemins qui ont l’air très distincts, mais ils se croisent plus souvent qu’on ne croit. Moi, je suis en Master 2 de sciences politiques. Je passe une partie de mes journées à la bibliothèque, une autre à l’hôtel de ville ou à la préfecture, à prendre des notes sur des commissions, des réunions de travail. J’aime les agendas, les dossiers reliés, les acronymes qui cachent des tractations fastidieuses, l’excitation des jours de débat. Je connais des attachés de presse qui ressemblent à des coureurs de fond ; des journalistes qui sourient avec les yeux et quittent une conversation avant de l’avoir commencée ; des élus qui ont toujours quinze minutes en trop ou cinq en moins. Parfois je m’installe dans un coin et je m’amuse à cartographier la salle : qui regarde qui, qui évite qui. Les alliances se lisent dans les épaules.
J’ai l’air sérieuse — je le suis — mais je suis aussi la sœur qui “couvre”. Parce que Tamara vit de la lumière, et que la lumière attire, elle me demande souvent de l’aider à tenir les ombres à distance. Elle habite un loft à Confluence, murs blancs, grandes baies, styliste de passage, ring light. Influenceuse, 400 000 abonnés à sa botte (elle dit “ma communauté”, moi je dis “la foule”). Elle vend des cosmétiques, des maillots de bain, des talons, des sextoys aussi, parfois. Elle se montre, elle suggère, elle provoque. Elle est dominatrice dans sa façon d’être au monde : c’est elle qui fixe, qui choisit, qui décide, même quand elle prétend jouer. Je sais que ses soirées ne sont pas que des cocktails. Je sais qu’elle aime les lieux privés, les clubs où l’on montre ce qu’on cache ailleurs, les dîners où l’on signe des partenariats dans le velours des banquettes. Je l’écoute. Je rougis souvent. On me renvoie mon propre rouge comme un miroir.
Alex, elle, a choisi la douceur stable de l’amour de lycée. Deux ans de mariage avec Thomas, un appartement sur les quais du Rhône où l’on cuisine le soir des plats simples qu’on dévore devant des séries, un tapis moelleux où elle s’endort à moitié avant la fin de l’épisode. Elle travaille dans l’événementiel, elle a la patience et la souplesse pour négocier des salles, des horaires, des caprices. Alex sait dire “on va trouver une solution” d’une voix qui convainc. Elle dénoue les tensions comme on défait un fil. Ou du moins, elle savait. Parce que depuis quelques mois elle se pose de nombreuses questions sur son couple, sa vie et sur elle-même.
Alex aime Thomas, ça je n’en doute pas. Quand je les vois ensemble, je reconnais ce confort tranquille qu’on dit enviable : les blagues complices, les courses faites à deux, les disputes qui ne laissent jamais de cicatrices. Mais derrière cette harmonie, il y a quelque chose de plus sourd, que je n’avais pas vu avant. Une fatigue. Un vide discret. Pas de l’amertume — pire : de l’ennui. Et puis Zoé est arrivée. Vingt-deux ans, un stage de quelques mois, une chevelure brune, une bouche qui accroche la lumière. Je n’ai pas eu besoin qu’Alex m’en parle pour sentir le trouble. Sa voix change quand elle dit son prénom. Ses silences aussi. Quand elle raconte “au bureau, aujourd’hui…”, je guette le moment où Zoé entre dans la phrase. C’est devenu un jeu cruel, presque tendre, entre nous. Elle nie, puis avoue à demi. “Je crois que je suis… curieuse.” Elle baisse les yeux, elle sourit malgré elle. J’ai répondu : “Curieuse n’est pas un crime”. Et j’ai senti, en l’écoutant, quelque chose remuer en moi, un mélange de tendresse, de protection, de jalousie sourde aussi — pas pour Thomas, évidemment, mais pour ce que cette inconnue allait changer dans notre géométrie.
Nous partageons la même ville. C’est notre scène et notre coulisse. Le matin, je cours sur les berges, le vent accroche mes cheveux, je croise des visages que je ne reverrai jamais. À midi, je mange à la cafétéria de la fac, je feuillette un rapport sur la participation citoyenne pendant qu’un élu discoure sur “le vivre ensemble” à trois tables de là. L’après-midi, je m’enfonce dans la bibliothèque jusqu’à ce que la lumière baisse, je m’enivre de pages, de chiffres, d’articles. Le soir, je file chez Alex pour l’aider à choisir une tenue (elle se moque de moi, je suis nulle en mode), ou chez Tamara parce qu’elle a besoin d’une opinion sérieuse pour un partenariat qui “pourrait faire controverse”, ou simplement parce qu’elle veut de la compagnie alors qu’elle se maquille, assise en peignoir, deux téléphones dans un mug, une équipe qui passe, des rires qui éclatent puis disparaissent.
Je suis la sage. On me le dit en plaisantant, on me le reproche parfois. “Tu devrais t’encanailler, Mika.” “Tu devrais dire oui plus souvent.” “Tu as un corps, tu sais ?” — Tamara me lance ça en se glissant dans une robe noire comme une menace douce. J’ai un corps, bien sûr. Maman a fait de nous des athlètes sans en avoir l’air : dos droit, ventre qui tient, souffle long. Je nage, je cours, je fais du pilates sur un tapis bleu acheté un jour de soldes. Je me sens vivante et j’aime cette sensation-là. Mais je ne l’exhibe pas. Les rares fois où je me suis regardée longtemps dans un miroir, nue, je n’ai pas pensé “publier”. J’ai pensé “habiter”. Ce n’est pas la même chose.
Et pourtant. Depuis quelque temps, il m’arrive de me surprendre à imaginer des scènes qui ne m’appartiennent pas. J’entends la voix voilée de Tamara me raconter une soirée : une pièce violette, des miroirs teintés, une musique lourde, un homme à genoux, une femme gantée qui sourit sans sourire. Et je me vois, moi, là-dedans, à la place de Tamara, et tout mon corps se crispe et chauffe à la fois. Puis je secoue la tête, je range l’image dans une boîte, je reprends ma page sur la réforme des retraites. Je sais séparer. Je sais… J’essaie.
Le plus troublant, ce sont les moments où le monde ne nous sépare plus, nous. Pas les inconnus qui s’embrouillent dans la rue, pas les vendeuses qui m’appellent “Madame” au lieu de “Mademoiselle”. Ça, c’est un bruit de fond. Je parle des glissements plus subtils.
La semaine dernière, à l’issue d’une conférence à l’IEP, un journaliste m’a accostée. Un de ceux qui traînent toujours dans les couloirs, sourire oblique, carnet noir sous le bras. — Tamara, c’est ça ? J’ai adoré votre campagne pour la marque X.
J’ai ouvert la bouche pour le corriger. Mais son regard m’a happée. Il me détaillait avec une lenteur insistante : mes jambes croisées, ma bouche entrouverte, mon chemisier sage mais trop moulant. Je sentais qu’il ne cherchait pas la vérité. Il cherchait une proie.
Alors j’ai menti. — Oui. Tamara.
Le mot a claqué entre nous, chaud et dangereux.
Il a souri, satisfait, et s’est rapproché. — Vous êtes encore plus magnétique en vrai qu’à l’écran.
Je me suis entendue répondre avec une voix plus grave, une voix qui n’était pas la mienne : — Vous dites ça à toutes les femmes ?
Il a ri doucement, et ce rire a glissé le long de ma peau comme une main.
Je me suis surprise à pencher la tête, à jouer avec ma mèche de cheveux. À lui offrir ce que Tamara aurait offert : un sourire carnassier, une pause trop longue avant chaque mot, un contact volontaire de ma cuisse contre la sienne. Moi, Mika, j’étais en train de me vendre comme elle.
Il m’a proposé un café. Je n’ai pas dit non.
À la terrasse, je me suis accoudée, poitrine en avant, lèvres humides. Je l’ai regardé droit dans les yeux quand je portais ma tasse à la bouche. Je ne fais jamais ça. Mais ce soir-là, j’ai aimé me sentir désirée pour une version de moi qui n’existe pas.
Il me posait des questions banales sur mes “campagnes”, mes “collaborations”, et je répondais avec des phrases vagues, plus sensuelles que précises. Ce n’était plus une discussion. C’était un jeu de séduction. Un jeu où j’étais Tamara.
Quand il a posé sa main sur mon genou, je n’ai pas bougé. J’ai seulement croisé les jambes plus lentement, l’ai laissé effleurer ma peau nue. J’ai senti mon ventre se nouer, mes cuisses devenir moites. — Vous avez un magnétisme fou, Tamara… souffla-t-il.
Je me suis penchée, mes lèvres presque contre son oreille. — Peut-être que vous me confondez encore. Mais… j’aime ça.
Je suis partie avant qu’il ne puisse aller plus loin. Mais sur le chemin du retour, je sentais encore son regard me suivre, et la chaleur de sa main sur ma cuisse.
Ce soir-là, je ne suis pas rentrée les mains propres. J’ai joui dans ma chambre, seule, en me répétant que j’avais été Tamara, l’espace d’une heure. Et je me suis demandé combien de fois je pourrais recommencer sans me perdre.
Je dis souvent que je suis rationnelle. Je sais pourquoi Tamara m’appelle “mon garde-fou” en riant. Pour elle, je reste la petite, celle qui ferme la marche pendant qu’elle ouvre les portes à coups d’éclats. J’ai mis des frontières entre moi et ce qui brûle, parce que quelqu’un devait garder la maison pendant que les autres allumaient des feux. Mais les frontières, on ne sait plus toujours qui les a tracées.
Avec Alex, c’est différent. Je l’envie parfois. Pas pour Thomas en lui-même — même si je le trouve séduisant — mais pour ce qu’il représente : la sécurité, le socle, la légitimité d’une vie posée. Elle a ce halo tranquille autour d’elle, ce naturel qui fait que même en jean et cheveux en bataille, elle dégage une évidence de “femme accomplie”. Moi, je me débats encore avec mes copies, mes cours, mes hésitations.
On nous confond souvent, Alex et moi. Plus que Tamara. L’autre jour, une voisine d’Alex m’a arrêtée au marché. “Alors, et Thomas, il va bien ?” J’ai rougi, bredouillé, avant de comprendre. Je n’ai pas osé corriger. J’ai souri, j’ai répondu un “oui, il va bien” qui sonnait faux. Et pourtant… il y avait dans cette méprise une petite ivresse : l’idée qu’une fraction de seconde, je pouvais être elle. Que sa vie pouvait glisser sur moi comme un manteau trop grand mais terriblement chaud.
Peut-être que c’est ça que j’envie : cette place reconnue, cette identité fixe, ce regard du monde qui la situe. Moi, je reste souvent à côté, en marge, l’ombre attentive.
Un dimanche, nous étions toutes les trois chez maman, à Villeurbanne. Elle nous avait préparé un gratin dauphinois, on était retombées à douze ans, pieds nus sur le carrelage. Maman a une manière de nous regarder qui n’appartient à personne d’autre : elle voit nos trois visages et elle sait ce qui tremble derrière. Elle a posé ses couverts et elle a dit, sans nous regarder précisément : “Vous avez grandi. Il va falloir que vous appreniez à ne pas vous perdre l’une dans l’autre.” Tamara a levé les yeux au ciel. “Maman, on a vingt-cinq ans, pas cinq.” Maman a souri. “Justement.” Elle s’est tournée vers moi : “Mika, n’essaie pas de réparer ce qui ne t’appartient pas.” Son regard m’a traversée comme une aiguille. J’ai répondu “d’accord”, parce que je réponds toujours quelque chose. Mais le mot a fait un bruit sourd en tombant.
Les jours suivants, j’ai alterné méthodiquement entre mes lectures, mes notes, les cafés serrés avalés trop vite et les messages de mes sœurs qui tombent à toute heure. Tamara envoie des notes vocales théâtrales, Alex des SMS avec des points de suspension qui respirent. Je me suis installée au deuxième étage de la bibliothèque, là où la lumière dessine des rectangles sur les tables, et j’ai aligné sur mon carnet les têtes de chapitre de mon mémoire : Transparence, vertu performative ou injonction creuse ? J’aime les titres qui tiennent tout seuls. J’aime les questions qui n’attendent pas forcément de réponse mais qui obligent à marcher. Mon téléphone a vibré. Une photo de Tamara, en chemise blanche, cheveux attachés, presque sage. “Tu vois, je sais faire.” Ensuite, un selfie flou d’Alex, un tote bag sur l’épaule, un livre dans la main — La vie matérielle de Duras —, et trois mots : “On déjeune quand ?”
Je réalise souvent, à ces moments-là, que nous sommes une seule conversation ininterrompue depuis vingt-cinq ans. Quoi que nous fassions, nous restons en liaison permanente, un fil tendu — parfois trop — qui grésille et nous ramène.