Petit Ange
Marissa
-Ciao, Marissa, à la rentrée prochaine.
Surprise, je levai la tête de mon sac et regardai ma voisine de chambre.
-Oh, à la rentrée, Lyse, lui répondis-je, en souriant.
Quand l’autre ferma la porte, je me mis à marmonner.
-Eh bien, elle s’est fendue d’un ciao. Alors que pendant toute l’année, elle a fait comme si j’étais transparente. Mais, bon, tout le monde agit de la même manière avec moi, je devrais y être habituée. Pff, appelez-moi la femme invisible, ce doit être la raison de mon surnom, “Petit Ange”. Parce qu’elle vit parmi eux, mais ils ne le soupçonnent pas, dis-je de façon dramatique.
Puis, je me mis à glousser, il fallait vraiment que j’arrête de parler toute seule.
Les poings sur les hanches, j’évaluais mon sac de voyage, qui était enfin bouclé. Maintenant, il fallait l’emmener jusqu’à ma voiture. Avec toute la volonté qui était en moi, je le fis glisser jusqu’aux escaliers et le descendis de la même manière. Puis, je le portai jusqu’au parking pour le hisser dans le coffre. Appuyée à ma Mini Austin, complètement essoufflée, je me demandais pourquoi j’avais acheté un sac de cette taille alors que je ne faisais qu’un mètre soixante. Non seulement j’étais petite, mais j’étais aussi très loin d’être un athlète. Heureusement, ma volonté surpassait tout le reste. La veille, j’avais eu la chance de voir un étudiant qui était garé près des chambres universitaires se préparer à partir. Avant qu’il ne parte, je courus lui demander s’il voulait bien attendre deux minutes, afin que je puisse prendre sa place. Ce qu’il accepta volontiers et me permit de me rapprocher de façon non négligeable.
Je retournai dans la chambre pour récupérer mon autre sac, plus petit celui-là, et mon ours en peluche. Oui, j’avais un ours en peluche, et quoi !
Une dernière fois, je vérifiai la chambre avant de la quitter pour finir cette année à l’université.
En montant dans ma voiture, je cherchai sur son portable l’adresse du ranch Dornwell, où je devais me rendre pour travailler cet été. Je n’étais pas regardante pour le travail et je postulais sur toutes les offres pour multiplier mes chances. Le premier qui répondait favorablement était celui chez qui j’irais donner le meilleur de moi-même. Le reste de l’année, je prenais ce qui se présentait, vendeuse, serveuse, plongeuse et même agent d’entretien. Quelquefois, il m’était très difficile de jongler entre mes heures de travail et mes cours. Mais, il me serait impossible de continuer mes études, si je ne le faisais pas. Ça me permet d’avoir une vie sociale, car aucun étudiant, que ce soit fille ou garçon, n’a jamais tenté de m’approcher, et moi, trop timide pour faire le premier pas, je n’osais pas vers eux. Il y a pourtant l’exception à la règle, Derreck Dornwell, qui s’arrête toujours pour me dire quelques mots amicaux lorsqu’on se croise. Nous nous sommes rencontrés à la bibliothèque. Il s’est assis en face de moi, m’a salué et a engagé la conversation. La dernière fois que nous avons parlé, il m’a invité à une pool party qu’il organisait chez lui, aujourd’hui, pour clôturer l’année. Ses camarades de classe, l’équipe de football dont il faisait partie et les cheerleaders étaient aussi invités. Derreck sera certainement surpris d’apprendre que j’allai travailler dans le ranch de sa famille, durant tout l’été.
Il était dix heures quinze. L’université étant à Austin, il y avait presque trois heures de route pour arriver à Houston. Je devrais arriver vers quatorze heures.
Comme la circulation était fluide, je pris le temps de m’arrêter pour grignoter un petit truc et me reposer, car ma petite Austin n’était pas des plus confortables pour faire une longue route. Quand enfin, je passai sous un grand portique où était écrit Ranch Dornwell’s, je me sentis émue aux larmes, sans aucune raison. Alors, je me repris et mis ça sur le compte de la fatigue. En suivant une grande allée, j’arrivai devant une immense bâtisse de deux étages, dont la façade blanche comportait de nombreuses fenêtres. Le toit était gris et portait deux grandes cheminées.
-Whaou ! M’exclamai-je.
Une pancarte écrite rapidement au marqueur indiquait le parking. J’allai me garer et m’étirai en sortant de ma voiture. La musique m’indiqua le chemin à suivre, alors je mis mes clés dans mon sac à main et allai vers elle.
La foule dans la piscine me fit écarquiller les yeux.
-Hey, Petit Ange, m’appela une voix que je reconnus aussitôt.
Derreck sortit de la piscine à la force de ses bras et vint me saluer, tout souriant.
-Tu viens te baigner avec nous, n’est-ce pas ?
En regardant le monde, je gloussai.
-Non, merci. Mais, je veux bien une boisson.
Derreck me prit la main et m’entraîna à l’intérieur pour me montrer où se trouvait la cuisine. Il ouvrit un grand réfrigérateur.
-Tu n’as qu’à te servir, et si tu changes d’avis, préviens-moi, je te montrerai où tu peux te changer.
-D’accord, c’est gentil.
Il me fit un clin d’œil et repartit en courant pour sauter au milieu de la piscine en criant “Attention”, ce qui me fit éclater de rire. Je me dirigeai vers le réfrigérateur et pris une canette de soda. Heureusement pour moi, un décapsuleur était posé sur l’îlot central me permettant d’ouvrir ma boisson, sinon il aurait fallu que je demande à quelqu’un, donc autant dire que je n’aurais pas bu. Puis, je sortis et me mis contre un mur, à l’ombre, et regardai les autres s’amuser dans la piscine. Je ne les enviai pas du tout, car pudique, je ne serais absolument pas à l’aise en maillot, au milieu de tout ce monde.
Il faisait chaud, mais une agréable petite brise faisait voler ma robe en coton fleuri et me rafraîchissait. Je m’amusai beaucoup des facéties des garçons. Les filles, autour de leur capitaine, portaient toutes des maillots deux pièces et, apparemment, il y avait un concours sur le maillot le plus révélateur.
Leur chef cria.
-Comme d’habitude, mademoiselle Petit Ange ne se mélange pas. La pauvre fille se croit tellement mieux que nous.
Les autres se mirent à se moquer ou à me regarder avec un sourire en coin. Ma timidité était souvent mal interprétée par les autres. Certains m’accusaient de me penser supérieure à eux, alors que pas du tout. Je venais d’un milieu plus que modeste et n’avais aucune prétention. Ma personnalité ne leur convenait tout simplement pas. Peut-être était-ce le fait d’avoir été élevée par ma grand-mère, qui m’avait appris à toujours avoir un comportement impeccable. En aucun cas, elle n’aurait accepté que j’adopte le style vestimentaire de ses filles. De plus, je ne me maquillais pas ou très peu. Tout cela faisait de moi une personne à part, je suppose.
Mark
L’agenda de la semaine est bouclé, alors je sortis de mon bureau pour annoncer à mon assistante que je n’avais plus besoin de ses services, qu’elle pouvait rentrer chez elle. Quelques minutes après, j’attrapai ma serviette et me dirigeai vers l’ascenseur. Mes parents avaient pris quelques jours de vacances et savaient qu’ils pouvaient partir tranquilles, en me laissant seul à la tête de la Dornwell’s compagny. Celle-ci avait été créée par mon grand-père et quand mon père l’avait rejoint dans les affaires, ils avaient fait, à eux deux, une des affaires les plus rentables sur le marché des États-Unis. Notre nom était connu dans différents marchés du secteur agricole de notre pays.
Pour ma part, le travail seul dans mon bureau me convenait très bien. J’étais plutôt du genre renfermé, un peu le cow-boy solitaire de la famille, que j’aimai plus que tout au monde, mais j’appréciai aussi de partir à cheval tout seul pendant des heures.
Les femmes que j’avais fréquentées étaient rares et ça n’avait pas duré longtemps entre elles et moi. Les trois fils de Maxwell et Élise Dornwell étaient très courtisés. Elles voulaient toutes épouser un Dornwell, non pour nous personnellement, mais pour notre nom et le prestige qui l’accompagne. Toutes sophistiquées à outrance, se donnant des airs supérieurs et dénigrants les autres femmes afin de paraître parfaites à nos yeux. Certaines familles venaient même proposer leur fille à nos parents comme une marchandise sous prétexte de rendre nos familles plus fortes. Il était hors de question que je m’unisse à une femme par intérêt, enfin, surtout le leur, car nous n’avions pas besoin de ce genre de transactions pour que la Dornwell’s soit renforcée. À vingt-cinq ans, j’avais encore le temps de trouver celle qui m’aimerait pour moi. Enfin, on peut toujours espérer.
Ce qui surprenait ceux qui nous approchaient, c’était notre simplicité. Notre fortune ne nous montait pas à la tête. Ce qui faisait notre force était notre union familiale et l’affection que nous nous apportions mutuellement. Dans notre couche sociale, les personnes étaient rarement sincères et c’était dans notre cocon familial que nous rechargions nos batteries.
Quand le chauffeur se gara devant notre résidence familiale et que j’ouvris la voiture. La musique me rappela immédiatement que mon plus jeune frère faisait une fête pour clôturer l’année universitaire. Derreck avait dix-huit ans, c’était un marrant, mais également un ami très apprécié. J’allai déposer ma mallette dans le bureau familial et en remontant les manches de ma chemise, je me dirigeai vers le salon. Mes yeux s’écarquillèrent devant le désordre qui y régnait. Combien étaient-ils pour avoir mis l’endroit dans cet état ?
Des jeunes en short de bain qui rentrèrent en riant et me saluèrent, je leur souris en retour. Puis, j’allais vers le réfrigérateur pour me servir une bière bien fraîche. Le mois de juin était déjà bien avancé et la chaleur devenait accablante, alors une boisson rafraîchissante était la bienvenue. Je me dirigeai vers la baie vitrée qui donnait sur la piscine et avalai une gorgée de ma canette, en poussant les portes coulissantes au maximum. Depuis le seuil de la maison, j’observai le monde fou qu’il y avait dans la piscine et levai les sourcils. Ils semblaient s’amuser, alors que je ne pourrais même pas imaginer me baigner parmi cette foule.
Derreck vint vers moi pour me saluer. C’était un jeune homme grand, musclé, les cheveux bruns coupés court et bouclés. Ses yeux marron étaient rieurs : qu’était-il en train de mijoter ?
-Eh, mec, ça va ? S’enquit-il, en me donnant un coup de poing à l’épaule.
En me frottant l’épaule, je fronçai les sourcils, pour montrer ma douleur.
-Mmm, as-tu besoin d’être aussi brute ? Lui demandai-je, après avoir avalé la boisson que j’avais dans la bouche.
-Le bureau te ramollit, mon frère, s’amusa Derreck.
Étant son aîné de sept ans, j’étais plus costaud que lui et le poussai fortement avec l’épaule.
-Mark. Appela une voix que je reconnus.
Je me tournai pour voir mon autre frère, William, sortir de l’eau. Il était la copie de Derreck avec quatre ans de plus et plus musclé. En réalité, nous nous ressemblions énormément tous les trois
Étonné, je le dévisageai.
-Mais, tu n’avais pas un rendez-vous à quatorze heures ?
-Oui, j’avais rendez-vous avec mon petit frère pour le début de sa fête.
Je secouai la tête, en souriant.
-Tu es insupportable.
-Oh, allez, va te mettre en maillot et rejoins-nous.
-Non, merci, trop de monde pour moi.
Derreck et Will se regardèrent et me sautèrent dessus pour un peu me chahuter.
Alors que j’essayai de les repousser à la manière d’un footballeur, un petit rire adorable se fit entendre.
Rapidement, je me défis de mes frères et me tournai vers le plus joli son que j’avais jamais entendu. C’était une jeune fille aux traits angéliques qui devait à peine faire un mètre soixante. Ses longs cheveux blonds comme les blés lui descendaient jusqu’à la taille et flottaient au gré de la brise. Mais, rien n’était comparable à l’innocence qu’il y avait dans ses magnifiques yeux bleus. Que se passe-t-il, mon cœur bat si fort ? Complètement hypnotisé par sa vue, je la fixais et devais avoir l’air idiot. Puis, une petite voix me dit que si elle était là, elle devait connaitre notre position sociale et toute mon excitation retomba. Quel imbécile ! Ce n’est qu’une fille comme les autres, certainement intéressée par ce que notre nom représente.
-Alors, Petit Ange, tu ne veux toujours pas venir te baigner ?
Elle secoua timidement la tête, ce surnom lui allait bien.
-Petit ange, hein ? Demanda Will, en lui faisant un sourire charmeur.
Je fus heureux que Derreck lui donne un de ses fameux coups à l’épaule, avant que je n’aie à le faire.
-Arrête. Un peu de respect, lui dit mon jeune frère. Tu as devant toi Marissa Johnson, surnommée Petit Ange par tout le campus.
-Ah oui, j’ai entendu parler de toi. Mais, c’est la première fois que je te rencontre. Sinon, je m’en souviendrai, déclara-t-il.
Derreck leva les yeux au ciel.
-Tu ne l’as jamais vu parce qu’elle ne fréquente pas les mêmes endroits que toi, comme la bibliothèque. Tu connais ce mot ? B.i.b.l.i.o.t.h.è.q.u.e, épela-t-il.
William lui attrapa le cou sous son bras pour lui frotter le crâne. Derreck se releva en riant et se recoiffa rapidement.
-Marissa, cet imbécile est mon frère William, et le grand muet là, s’appelle Mark, dit-il, en me donnant un coup de coude dans les côtes.
Marissa
En riant devant leurs joyeuses bousculades, je constatai avec étonnement à quel point ils se ressemblaient. Leurs traits étaient similaires et leur corps musclé semblait sculpté dans le marbre. Mark était toujours habillé, mais on voyait bien à sa carrure qu’il était l’aîné, car il était un peu plus grand et un peu plus large d’épaule que ses frères.
-Enchantée de faire votre connaissance, leur dis-je, en m’approchant d’eux et en leur tendant la main.
Tout à coup, j’éclatai de rire.
-J’ai l’impression de m’approcher du mont Rushmore. Vous êtes tous les trois comme bâtis dans la pierre.
Mark sourit pour la première fois, sans me lâcher des yeux. Ce qui me fit rougir.
-Tu aimes ce que tu vois ? Me taquina Derreck.
Je sentis mon visage rougir et baisai les yeux, gênée.
-Oh, non, excusez-moi. Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Il me prit les mains et me sourit.
-C’était juste pour te taquiner, je sais que tu n’es pas ce genre de fille.
Puis, il me serra dans ses bras avant de repartir pour la piscine en tirant Will avec lui. Je souris, en les entendant crier au moment où ils plongeaient, et regardai du coin de l’œil leur frère aîné, qui m’intimidait. Comme il n’avait pas l’air très causant, je retournai me mettre à l’ombre contre le mur. Dès que je commençais à m’éloigner, il s’éclaircit la voix et me demanda d’une voix grave.
-Je vais chercher une boisson, vous voulez que je vous ramène quelque chose ?
Surprise, je lui souris
-Oui, je veux bien un soda, s’il vous plaît.
Il revint rapidement avec deux bouteilles de soda et m’en tendit une, avec un demi-sourire.
-Pourquoi, n’allez-vous pas vous baigner avec les autres ? M’interrogea-t-il, en me montrant la piscine avec le goulot de sa canette.
-Merci pour la boisson, lui dis-je d’abord avant de lui répondre. Il y a beaucoup trop de monde, je ne me sentirais pas à l’aise. De plus, dans une heure, je dois me rendre auprès de votre régisseur pour intégrer l’équipe de cet été.
Alors, il faillit s’étouffer avec sa boisson. Avant de me regarder avec de grands yeux étonnés et de me demander.
-Vous allez travailler pour le ranch ?
-Oui, j’ai posé ma candidature et quelques jours après, j’ai reçu un courrier qui me demandait de me présenter aujourd’hui. Je devrais commencer à travailler demain.