Koyaanisqatsi

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Résumé

Un jeune homme fuit son ancienne vie.

Genre :
Literary Fiction
Auteur :
Pompon
Statut :
En cours
Chapitres :
2
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Chapter 1

Ce fut au troisième jour d'éveil que mes paupières s'alourdirent.

Au quatrième, je voulus partir, mais une force contraire me l'interdisait. Avachi sur le canapé ivoire, je constatai sur l'horloge murale qu'il était quatorze heures et qu'aucun souvenir clair ne me traversait l'esprit. Quatre jours s'étaient écoulés jusqu'à ce moment charnière. Quatre jours oubliables, à danser sur de la techno, puis à taper, retaper et taper toujours. Ça avait été une nuit de fête pour trois autres de tuerie nasale, et pourtant, l'ombre en moi ne demandait qu'à se poignarder le nez. La seule chose qui subsistait fut cette volonté parallèle de poursuivre sur cette lancée.

Ah ! Il est parfois des désirs qui ont la senteur du dégoût. Quelle insupportable culpabilité ressentis-je alors en songeant honteusement au toxique amour que j'avais pour elle et à quel point elle me manquait, la 3-MMC. Pour taire cette envie de consommer, je pris l'attirail pour rouler sur la table basse, puis je m'en roulai une cigarette. Un moindre mal nécessaire. Une migraine se mit à tambouriner mes tempes. Rien de plus normal : s'abstenir de tant dormir rapproche dangereusement du point de rupture dont j'étais si proche. En moi, les bruits devinrent des tintamarres : le craquement inquiétant de ma rotule, l'essoufflement rauque de ma gorge tapissée de nicotine, les reniflements permanents, le piaillement des discussions auxquelles je n'apportais aucune considération, le cliquetis de cette pendule argentée sur laquelle mon regard se brouillait, tandis que je peinais à manipuler la petite feuille. Un autre bruit me semblait venir de la droite, mais creusait jusqu'à l'oreille gauche : celui du doigt d'un homme qui se grattait en dépeçant quasiment la peau morte sous son ongle. Cet homme à la chevelure longue et blonde se leva et s'approcha du téléviseur en pourfendant ma vision floutée. Il portait une veste en similicuir brodée Issue n°3.

Je la pris pour un signe. Il me fallait une trace, et vite : c'était la seule issue à mon affaissement. Peut-être en avait-il à m'offrir.

Tu fais quoi ? demandai-je malicieusement.

Je mets un fond visuel, dit-il en tapotant sur son téléphone ce qui semblait en être le titre. Ça s' appelle Koyaanisqatsi. Un vieux

film expérimental aux belles images et à la musique hypnotique.

On se contentera de l'un.

Evidemment, j'oubliai presque, mais l'enceinte était allumée et crachait un son syncopé dont la lourdeur des basses devint aussi sourde qu'un battement de cœur. — Mais il faudrait que tu écoutes la bande-son, en vérité : sans elle le film n'a plus de valeur. C'est une véritable bible sonore.

Je me renfrognai brusquement. Voilà un terme qu'on ne pouvait dire à la légère. Qui plus est, l'homme semblait avoir recouvré sa lucidité, et même une certaine clairvoyance. — Pourquoi tu dis ça ? m'interrogeai-je. — Eh bien... Il chercha sur le plafond le développement de cette idée. En définitive, c'est l'évolution de la Bible. Il a fallu la traduire dans toutes les langues du monde pour transmettre son message et, à cause de ça, elle a été falsifiée. Or, une musique est intraduisible, car elle est universellement comprise par nature. Tout le monde peut interpréter les notes à sa guise, mais personne ne peut imposer cette interprétation aux autres. Que répondre à ce genre de choses ! Une musique peut être remixée ; celle dans l'enceinte en est le témoin bruyant. Toutefois, je me tus. Quoi que j'aie dit, j'aurais eu tort, car les passionnés ont toujours raison. Je me laissai gagner par la curiosité. Ici, tout était si tristement décomposé que la possibilité d'une sonorité nouvelle prit la mélopée de l'espoir. Le film débuta. Sur fond noir, le titre s'écrivit en lettres capitales rouges. Puis une musique relativement silencieuse. Malgré le faible volume, j'entendais un orgue électrique et une voix gutturale, terrifiante qui répétait Koyaanisqatsi avec solennité et éloquence, chaque syllabe étant clairement prononcée. — Qu'est-ce que ça signifie ? — Une vie folle, troublée, en désintégration, hors d'équilibre, et qui appelle à un changement radical.

Le projectionniste partit aussitôt, comme si la simple présence du film suffisait à le rassurer. Je décrochai, car mes paupières devinrent si lourdes que je crus défaillir. Il me fallait de l'air. Au travers de la fenêtre à ma droite, j'entendis le vent jouer son archet sur les cordes de pluie. J'ouvris les gonds et l'averse me hurla à la figure. Après avoir pris autant de bouffées que nécessaire, je pris mon courage à deux mains et m'avançai d'un pas décidé vers la table derrière le canapé où les six chaises étaient occupées par des inconnus. La tête dehors, j'avais lu, analyse, déduit que le garçon à la veste en cuir traçait sur l'assiette. Au vu du gros monticule, probablement en préparait-il pour d'autres également. Après notre échange, et l'intérêt que j'avais manifesté, j'étais en mesure de croire qu'il accepterait de m'en faire profiter. Un peu de courage : l'issue était proche et la survie certaine.

—Excuse-moi, l'ami, je peux te prendre une trace ?

Il leva son regard vers moi, puis reprit sa besogne sans répondre.

Une non-réponse était pire qu'un refus, car elle m'obligeait à insister. — Excuse-moi, fis-je poliment, espérant qu'il ne m'avait pas entendu la première fois. — Oui ? — Je suis en redescente.

Penses-tu qu'il y aurait moyen que tu m'en fasses une petite ? Ou sur une clé, ça irait très bien. — Ah... C'est chaud, j'en ai plus beaucoup. Je camouflai mon désarroi par un sourire sardonique, mais à l'intérieur j'étais bel et bien mort et enterré. Six traces étaient prêtes. Les bénéficiaires assis autour de la table me cloisonnèrent. Ces regards disaient tout à la fois : mon pauvre, rentre chez toi, tu fais peur à voir, essaie encore une fois. Hélas, il existe une règle tacite concernant la drogue : on ne demande jamais plus de deux fois, et jamais après un refus formel. Les dés jetés me condamnèrent.

Instantanément, je devins alien parmi les aliens. À cet instant précis, je touchai le fond, car je n'étais plus rien et ma volonté parallèle resterait inassouvie. J'étais doublement mort. Lorsqu'on touche le fond, il n'y a plus qu'à rebondir dans la douleur et les meurtrissures. Mon point de chute fut de nouveau le canapé.

Le film poursuivait sa lecture. Dans une grotte sombre et ocre, un large rayon réverbérait sa lumière dorée au travers d'une brèche.

Au même moment, au-delà de la fenêtre, un cumulus acrylique se contrastait d'une éclaircie succédant à la tempête, et un trait chaud pénétrait la pièce morne. Puis, une main me toucha l'épaule ; je sursautai d'un spasme étrange. — Quelque chose ne va pas ? me demanda-t-elle en souriant des yeux et des lèvres. Tu es seul depuis tout à l'heure.

Cette femme au teint halé, dont la peau miroitait le soleil d'une couleur pareille, avait deux yeux oranges et lumineux comme deux flammes à l'aube. Elle aurait dû s'appeler Aurore, mais son nom était Flora. — Non, ça va pas trop. Je suis en redescente et tout le poids de l'existence me tombe dessus. — Ah ! La 3M, c'est comme le ski. Qui monte doit savoir descendre.

Elle contourna l'accoudoir et vint à mes côtés. Ses cheveux sentaient bon la noix de coco. Elle ne reniflait pas, ce qui m'étonna fortement. — Mouais, poursuivais-je une fois qu'elle fut assise. Tu sais, je pense pas que ma tristesse en soit la conséquence, bien au contraire. — Alors, quelle en est la cause ?

J'eus une hésitation brève. Il n'est pas toujours bon de s'avouer à un inconnu, quel qu'il soit. Mais, sans trop savoir pourquoi, peut- être grâce à son visage chaleureux, je m'ouvris à elle comme à une flamme jumelle. — Par où commencer, fis-je en me grattouillant l'arrière du crâne et en émettant un rire nerveux. Tout d'abord, j'ai abandonné mon poste de caissier. Ensuite, j'ai arrêté d'aller en cours. Donc je suis ajourné. Oh ! Du coup, je ne paie plus mon loyer. Heureusement, je n'y suis pas retourné depuis un mois. — Aïe !

Elle semblait gênée, non pas de mon aveu, mais de ne pas trouver les mots justes. Je soupirai longuement et elle apposa sa main sur mon genou. — Ça arrive à tout le monde de déconner.

L'important est de s'en rendre compte. — Ma prise de conscience n'est pas nouvelle, et pourtant je chute, rechute et chute encore.

J'ai tellement honte.

Mes yeux larmoyèrent. Je me cachai derrière ma manche, mais voyant que c'était idiot, je me révélai pour de bon. — Et tu tomberas encore, me dit-elle d'une voix fière. C'est inévitable.

Souviens-toi : le premier pas est une victoire sur la chute qui a précédé. Et la rechute, si tu trouves la force de te relever, sera une victoire sur la mort. — Et la mort, une victoire sur la vie, opinai-je. — Ne sois pas stupide. La vie n'est pas toujours belle, mais elle doit toujours le rester. Si le bonheur te manque ici, c'est qu'il t'attend ailleurs. N'as-tu nulle part où aller ? Si oui, fonce-y !

Je peux te demander quelque chose ? demandai-je. Tu penses que tu pourrais me faire une trace pour m'aider à partir ? C'est que ma destination est lointaine et j'ai peur de craquer dehors. —

D'accord, mais à une seule condition. — Laquelle ?

Tu pars aussitôt. C'est le mieux, et tu le sais. Retourne là où ton âme te l'exige à la première pensée. Un endroit sain.

Cette trace fut si épaisse que la douleur me fit du bien. Elle m'offrit également du sérum physiologique et un mouchoir pour sécuriser la prise. Ce qui, après coup, me fit comprendre pourquoi elle ne reniflait pas. Enfin, j'étais de retour, fier et infatigable.

Toutefois, cela n'allait pas durer, je le savais. Ah. Partir ou mourir. Je me dirigeai vers la pièce d'eau en direction de mon reflet. Mes cernes étaient d'une profondeur séduisante, mes cheveux châtains bouclaient avec le gras de la cire coiffante et des jours accumulés sans toilettage. Des copeaux poussiéreux maquillaient mes lèvres sales. De plusieurs revers de la main, je frottai ma bouche jusqu'à la nettoyer complètement, et déjà je me sentis meilleur. Une dernière fois, à tout jamais peut-être, j'allai danser sur le parquet parmi les autres devant l'enceinte. Je reconnus une musique classique : le 4º prélude de l'œuvre n° 28 de Chopin. Puis une timbale doubla les notes subtiles du piano et une ligne de basse, aussi forte qu'assourdissante, triplait la lente marche vers le drop. Je me dandinai joyeusement en l'attendant.

En face de moi se mouvait légèrement l'homme qui m'avait refusé le remède. Derrière lui, en second plan, l'horloge à la pendule argentée : il était 16 h 30. Le remixage montait en gamme et en puissance. Je regardai sa veste d'un air de remords. Soudain, le drop déversa sa rage contenue et je compris. Issue n°3 était un problème, et non pas une solution. Je filai, soufflé par l'explosion des basses, vers la sortie. Je m'évade ! songeai-je avec l'euphorie factice qui m'accompagnait. Mais cette euphorie n'était pas qu'un mensonge. Quelque chose de sincère se déroulait. Je dévalai à grande vitesse les escaliers craquants de l'immeuble haussmannien. Marche après marche, les effluves de cette musique se firent de plus en plus lointaines, au point où je finis par m'extirper complètement de leur attraction sonore.