Chapitre 1 : Quand tout vacille.
Chapitre 1 : Quand tout vacille.
POV : Jenny
Le brouhaha de la cantine est un son familier, presque rassurant. Du coin de l’œil, je surveille le petit Jason. Huit ans et déjà une vraie terreur. Alors que le plat de frites passe de main en main, il s’en saisit et vide le reste du plat dans son assiette en un clin d’œil. Aussitôt, un cri de protestation s’élève à la table.
— Jenny ! Il a pris toutes les frites ! On n’a plus rien, nous ! hurle la petite Madison en renversant, par vengeance, son verre d’eau dans l’assiette de Jason.
Je me lève d’un bond pour intervenir. Autour, les autres élèves s’esclaffent ou s’insurgent. Je fais apporter un nouveau plat pour ceux qui n’ont pas été servis, puis je sermonne les deux rivaux.
À la fin du repas, le directeur s’approche de moi.
— Mademoiselle Moréno, passez me voir dans mon bureau après le service, s’il vous plaît.
— Bien sûr, Monsieur Guilbert.
J’accompagne mon groupe pour le passage aux toilettes puis vers la cour de récréation. Ici, à l’école primaire Sainte-Clotilde, je jongle entre mes deux casquettes : surveillante et animatrice. J’ai toujours adoré les enfants. Déjà gamine, j’étais celle qui s’attendrissait sur plus petit que soi.
À treize heures trente, la sonnerie marque la reprise des cours. Les professeurs récupèrent leurs classes et je me dirige vers le bureau de Monsieur Guilbert. La porte est restée ouverte. Il me fait signe d’entrer et de refermer derrière moi. Son air grave n’augure rien de bon.
— Asseyez-vous, mademoiselle Moréno. Vous devinez sans doute la raison de cette convocation ?
— J’imagine que c’est à propos de mon CDD qui arrive à son terme à la fin de la semaine ?
— Oui, exactement. La collègue que vous remplacez reprend son poste le mois prochain. Son congé parental d’un an est terminé et elle ne souhaite pas le renouveler.
L’annonce, bien que prévisible, me coupe le souffle.
— Mais... vous n’avez pas un autre poste ? Christina sera bientôt en congé maternité, je pourrais...
— Je suis désolé, Jennifer. Nous ne pouvons pas vous proposer de nouveau contrat pour le moment. Vous terminerez votre contrat vendredi et ne reviendrez pas après, les vacances de Pâques. Si vous avez besoin d’une lettre de recommandation, je vous la ferai volontiers.
Le reste de ses paroles s’engloutit dans un brouillard diffus. Sans emploi, il me sera impossible de garder mon appartement. Et à vingt-quatre ans, je n’ai aucune envie de retourner vivre chez mon père.
Je me lève, salue vaguement Monsieur Guilbert et quitte le bureau en hâte. La gorge serrée, la démarche titubante, je sors affronter le vide qui vient de s’ouvrir sous mes pieds.
Je longe le couloir. Dehors, une classe joue au foot avec le professeur de sport. J’entends leurs rires et leurs cris, mais ma vie à moi vient de se mettre en pause. Je retourne au bureau des surveillants que je partage avec deux collègues. L’une d’elles prépare une activité « pompons » pour la garderie du soir. Je m’écroule sur ma chaise de bureau, le moral en berne.
— Jenny ? Ça va ? questionne ma collègue Véronique en relevant la tête de ses cercles de carton.
Je secoue la tête tandis que, déjà, mes yeux se remplissent de buée. J’écrase rageusement une larme qui déborde et lâche simplement : — Mon contrat n’est pas renouvelé.
— Non ! Mais tu arrêtes quand ?
— Vendredi puisque c'est le début des vacances... Je ne serais plus là après les vacances de pâques
— Mince, mais Christina ? Elle part bientôt, non ?
— Il ne veut pas. Il a dit non direct...
— Allez, ne t’en fais pas. Tu trouveras une autre place, reprend Julie en me tapant amicalement dans le dos. En mairie, ils cherchent toujours des vacataires pour les remplacements. Ils manquent d’animatrices compétentes, tu devrais postuler là-bas en priorité.
Il est dix-huit heures trente quand les derniers parents viennent chercher leurs enfants à la garderie. J’ai réussi à oublier l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de ma tête durant quelques heures. La présence joyeuse et innocente du groupe de CP dont je me suis occupée m’a aidée à évacuer le stress.
Maintenant, je n’ai qu’une idée : prendre le tram, rentrer chez moi et me plonger dans un plan d’action pour trouver un nouvel emploi au plus vite.
J’arrive chez moi à dix-neuf heures. Je balance mes baskets dans le meuble à chaussures tout en me massant les pieds, puis je me jette sur le canapé, totalement vidée.
Mes yeux se posent sur les murs de mon coquet petit studio, ce n'est pas un palace. Mais c'est mon premier chez-moi ! Encore peuplé de mes souvenirs avec Adam. L'idée de quitter tout ça, pour retourner dans l'atmosphère anxiogène de la maison de mon père et de ma belle-mère, m'oppresse !
L'alcoolisme de papa, les violences domestiques entre lui et ma belle-mère. Mon argent qui disparait de mon compte ou de mon portefeuille dès que j'ai le dos tourné. Plus jamais ça !
j'ouvre mon ordinateur pour réviser mon dernier Curiculum vitæ qui remonte à dix-huit mois quand se déclanche sur ma messagerie instantanée.
Je souris intantanément devant le nom "Max" !
sa voix de basse me salut a l'autre bout du fil
— Jenn ! comment ça va?
— Et toi ? dis-je esquivant la question.
— T'a une petite voix ce soir ? les petits montres t'on mise sur les rotules ?
— Non ! c'était une journée presque calme, aujourd'hui...
— Alors pourquoi, ta voix tremble comme ci tu allais pleurer ? demande-t-il de but en blanc.
Je souris malgré moi ! ça c'est tout Maxime, il sent toujours la moindre intonation de voix qui change, il a un radar, c'est pas possible!
— J'ai eut une mauvaise nouvelle aujourd'hui, ma collègue va reprendre son poste en avril, elle ne poursuit pas son congé parentale.
Soupir...
— Ok je vois dit-il d'un ton soudain plus grave. Et du coup tu es sur la scellette ?
— Non pire, je n'ai plus de boulot, le directeur à refuser de me positionner sur un autre remplacement. Du coup je vais devoir trouver autre chose et si je ne trouve pas ...
— Tu trouvera Jenn! Je t'interdis de t'angoisser ! Tu es super compétente, diplômée et ne pense même pas a l'éventualité de retourner chez ton père on laissera pas faire ça ! ok ? Adam n'aurais pas voulut !
— Mais Adam n'est plus là, et c'est bien ça, le problème !
— Et bien, moi je suis là! Je suis ton pote, et j'étais le sien aussi. Je vais me renseigner de mon côté d'accord ? Tu pourras m'envoyer un cv ?
— Justement j'allais le refaire, les filles m'ont dit de postuler à la mairie, je pourrais être prise comme vacataires dans les écoles de la ville.
— C'est déjà une piste. Mais envoie le moi quand même, j'ai quelques sites sous le coude qui propose de bonnes offres d'emplois, on ne sait jamais !
— D'accord ! je t'envoies ça ce soir !
un silence s'installe entre nous, j'entends son souffle dans le combiné de son smartphone. Puis sa voix se fait plus chaude plus douce.
— Allez je te donne deux options pour la soirée une partie en binôme sur "Amber shards" ou une soirée netfix !
— Et Sarah elle n'est pas là ?
— On s'est encore disputer, elle est rentrée chez elle ! Elle boudes...
Sarah c'est la fiancée de max depuis deux ans. Leur relation est tumultueuse et passionnelle, mais se termine très souvent en brouille.En deux ans ils se sont séparer quatre fois, malgré cela il envisage un mariage pour le mois de juillet.
— Oh, encore ? Elle va finir par s’user à force de claquer la porte, Max, soufflé-je avec une pointe de tristesse sincère pour lui.
— Ne m’en parle pas. J’ai besoin de changer d’air, et il n’y a que sur Amber Shards que je peux oublier les factures du traiteur et les plans sur la comète pour le New Jersey. Alors, tu te connectes ? Je te préviens, j’ai récupéré un nouveau bouclier en ébonite, je suis quasi invincible.
Je ris, un vrai rire cette fois, qui vient balayer la boule d’angoisse logée dans ma gorge.
— Invincible ? C’est ce qu’on va voir. Laisse-moi cinq minutes pour me faire un thé et enfiler mon pyjama de combat.
Cinq minutes plus tard, le ronronnement de mon ordinateur me berce. L’écran s’illumine sur l’interface de notre jeu. Je valide mon avatar, une guérisseuse aux cheveux d’argent, et j’apparais instantanément sur la place du marché de la cité d’Onyx. Le guerrier massif de Max m’y attend déjà, immobile sous son armure étincelante.
— Te voilà enfin, petite fée, résonne sa voix dans mon casque. Prête pour les donjons de la Brume ?
On commence notre routine. Ses doigts tapotent sur le clavier à des centaines de kilomètres de là, mais j’ai l’impression qu’il est assis juste à côté de moi. On avance en synchronisation parfaite, lui ouvrant la voie, moi couvrant ses arrières. C’est notre langage à nous, une chorégraphie apprise au fil des nuits blanches.
— Dis, Jenn ? lance-t-il alors qu’on fait une pause près d’un feu de camp virtuel. Tu te rappelles la première fois qu’on a joué ensemble ? C’était pas sur un écran.
— Comment pourrais-je oublier ? On avait volé le ballon de foot des grands à la colo pour faire un “match” improvisé derrière les cuisines. dis-je dans un petit rire
— Tu étais tellement nulle en défense que j’avais fini par te donner des conseils de placement! Se moque t-il taquin.
J’entends son rire chaud vibrer dans mes oreilles.
— C’est faux ! J’étais excellente, c’est juste que tes tirs étaient imprévisibles.
— Toi aussi tu étais imprévisible ! Tu n’as pas changée, d’ailleurs. Tu es toujours la seule capable de me surprendre après dix ans.
Un silence plus doux s’installe, seulement troublé par la musique orchestrale du jeu.
— Dix ans, Jenn... murmure-t-il. On était juste deux gamins qui ne voulaient pas que les vacances s’arrêtent. On a bien réussi notre coup, non ?
— On a survécu à la distance, en tout cas, répondis-je doucement.
— Et on survivra à ce licenciement. Je te le promets. On va te trouver un truc qui te fera oublier ce bureau de directeur poussiéreux. En attendant, surveille tes arrières, un rôdeur vient d’apparaître sur ta gauche !
Je me concentre sur l’écran, le cœur un peu plus léger. Demain, la réalité et les factures me rattraperont, mais ce soir, entre deux sorts de protection et les souvenirs de nos quatorze ans, je me sens presque en sécurité.
Sous la protection de mon guerrier de l’ombre, je finis par oublier que le monde s’écroule. Car tant que la voix de Max résonne dans le casque, je ne suis pas tout à fait seule.








