Ce que les animaux savent du bonheur

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Résumé

Lila, en quête de sens, décide de tout plaquer pour partir vivre dans le Périgord avec son compagnon, natif de la région. Mais la réalité la rattrape vite : les opportunités professionnelles se font rares. A contrecœur, elle accepte un remplacement dans un refuge animalier. Au contact d'une équipe haute en couleur - et surtout des animaux, aussi vulnérables qu'attachants - Lila entame une transformation intérieure inattendue. Pourtant, son couple bat de l'aile, et le mystère autour de Corinne, la soigneuse qu'elle remplace, s'épaissit et l'entraine vers une question essentielle : jusqu'où peut-on aller pour défendre ce qui nous semble juste, sans se perdre soi-même ?

Statut :
Terminé
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

Prologue

C’était maintenant ou jamais. Pourtant, je m’interrogeais une ultime fois : est-ce que je prenais la bonne décision ?

— Lila, dépêche-toi d’imprimer la V3 de la charte graphique de GreenZ ! lança une voix pressée derrière moi.

— Euh... Ouais.

Thierry, le comptable cinquantenaire, avait encore désactivé l’impression recto verso. Je corrigeai l’option et appuyai sur le bouton, avec une pointe de culpabilité. Le monstre se mit au travail dans un bruit tonitruant, avalant et recrachant son papier, insatiable. Mes doigts aux cuticules rongées, effleurèrent le papier encore tiède. Je fis défiler les pages pour m’assurer qu’aucune section ne manquait, ce qui m’obligerait à gâcher une nouvelle rame de vingt feuilles, alors que la plupart de leur contenu était du charabia de communicant, le tout dans des tons verts qui rassureraient immédiatement l’écolo le plus convaincu. D’un pas rapide, je gagnai le bureau de Marie Marchal, mais m’arrêtai net devant la porte aux vitres teintées. Machinalement, je retouchai mon chignon et lissai mon chemisier fluide. Mon cœur cognait fort dans ma poitrine. Cette troisième version du feuillet, c’était la bonne, j’y avais mis toute mon âme, comme un cadeau d’adieu.

— Oui, Lila ? C’est pour aujourd’hui ou pour demain cette charte ?

Trop tard. La silhouette de ma supérieure s’était redressée derrière la vitre. Le rapace m’avait repérée. Petite souris tremblante, je serai la poignée, comme si chaque seconde qui me séparait du moment fatidique avait le pouvoir de me sauver du fau-con. Je m’avançai avec peine, à cause du coton qui me servait de jambes, et lui tendit la brochure, plissée à l’endroit où ma main moite s’était agrippée comme à une bouée de secours. Marie accepta sèchement le document, sans me quitter de ses yeux perçants. D’habitude invisible, j’étais devenue sa cible. Ma responsable, dédaigna un geste de la main avec une grâce féline, comme pour dire : « Déballe ton problème et vite, j’ai d’autres mulots à fouetter ». Mon corps avait trahi ma gêne, mais étrangement, je m’en sentis soulagée. Ma boss me poussait à l’eau, à moi de prouver que je savais nager :

— Euh je... Je quitte... Enfin je voulais savoir si je pouvais ... euh... quitter l’entreprise le mois prochain.

La bombe était lâchée. Mon cœur semblait vouloir bondir hors de ma poitrine, et je sentais bien mes joues s’enflammer, mais peu importait, j’avais réussi à prononcer les mots tant redoutés. Marie cilla lentement. Sa voix prit ce ton moralisateur qu’elle devait réserver à ses enfants :

— Mais bien sûr que non, Mademoiselle Tiron, vous ne pouvez pas décider de partir quand ça vous chante, comme ça. Vous avez conscience qu’on a la deuxième mission du projet Finavia qui commence dans deux semaines, et vous en êtes la référente. Vous vous rendez compte de votre importance ?

— En partie.

— Et pas des moindres, madame.

Et voilà, la négociation se ferait à coups de madame et de vouvoiements.

— Mon contrat prévoit un préavis d’un mois... trois semaines, même. Et puis, ça fait deux ans que je travaille pour vous...

— Justement, releva Marie comme si j’avais gagné un bon point. Vous pensez qu’après deux ans, vous pouvez disparaître comme ça, quand ça vous chante ?

— Combien de temps, alors ?

Ma responsable s’enfonça dans son fauteuil, lissant sa frange rideau d’un geste mécanique. Quelques rides trahissaient son âge, malgré le fond de teint généreusement badigeonné. Sûrement un souvenir ému de la tartine de crème solaire qu’elle n’avait pas dû appliquer depuis longtemps, faute de vacances.

— C’est une question de salaire ? La période des augmentations approche. Croyez-moi, ailleurs, vous recommencerez de zéro.

— Non, ce n’est pas ça.

— Si c’est à cause du dossier JPB, j’ai conscience que les interlocuteurs sont un peu... usants. Je vous l’avais confié pour que vous fassiez vos armes, mais la nouvelle se débrouillera très bien avec...

— Ce n’est pas ça...

— Alors quoi ?! perdit-elle patience.

J’oscillais d’un pied sur l’autre.

— Je ne suis plus en accord avec les valeurs de l’entreprise, dégainais-je.

C’était dit. Marie Marchal haussa un sourcil dessiné au crayon, un rire coincé au fond de la gorge.

— Tu veux dire quoi par-là ?

— J’ai besoin de sens... De faire quelque chose qui compte.

— Tu rigoles ? revint-elle au « tu » incisif. Et GreenZ ? Et le cabinet M&M ? Tu les as aidés à formuler leur raison d’être RSE* ! Tu faisais partie du projet ! me reprocha la cinquantenaire.

— C’est que... J’ai besoin de choses plus concrètes.

— Ha-ha ! C’est une lubie à la mode, ma pauvre ! La vraie vie c’est d’aller où sont les besoins, donc l’argent ! appuya-t-elle.

Face à mon silence, Marie Marchal souffla, ponctuant sa question d’un haussement d’épaules exaspéré :

— Et donc, qui t’as débauchée ?

— Personne.

— Comment, tu n’as même pas de parachute ? s’inquiéta franchement la parisienne, propriétaire d’un appartement à Levallois, et bientôt d’une maison deauvillaise.

Mais à quel prix ?

— Non, c’est pour ça que... j’aimerais une rupture conventionnelle.

Marie haussa les sourcils. Son attention se perdit dans les lumières de la nuit parisienne.

— Et concrètement, qu’est-ce que tu vas faire ?

Je déglutis, fuyant son regard :

— Je ne sais pas.

Cette simple évocation du futur incertain, celui-là même qui m’avait tant freinée dans ma prise de décision, provoqua les palpitations de mon cœur jusqu’à dans mon pouls.

— Donc ça parle de concret, de sens, et ça n’a même pas de plan !

— Je sens juste que ma place est ailleurs, osai-je.

Ma responsable planta ses prunelles glacées dans les miennes, que je savais noires comme la nuit. Sauf celle des grands centres urbains où la pénombre n’existe jamais.

— Encore une utopiste, je vois. Ah ça, on m’avait prévenu et je n’ai pas écouté. Les jeunes de ta génération sont ingrats... Et pas prévoyants pour un sou.

— Si, j’ai un endroit où aller.

— Et où ça, ma petite ?

— Dans le Périgord.

Marie étouffa un rire avant de se diriger vers la porte.

— Dans deux ans, ton CV criera l’instabilité. Qui voudra d’une gamine qui a lâché sa chance ? Quand tu auras fini de jouer les hippies, tu te rendras compte qu’on ne vit pas d’amour et d’eau fraiche. Si tu te rétractes tout de suite, je peux encore faire comme si je n’avais rien entendu.

Je déglutis. C’était le moment de ne rien lâcher, malgré la peur qui me tordait le ventre :

— Non, j’ai déjà pris ma décision. Quel est mon préavis ?

— Tu partiras quand on t’aura remplacée.

— Mais...

Marchal ouvrit la porte, m’invitant à la suivre vers la sortie. Je sentais mes épaules s’affaisser malgré moi.

— T’inquiète pas, ajouta-t-elle. Cette opportunité, ils seront nombreux à la saisir. Jusqu’à là, ça te laisse encore le temps de changer d’avis. À demain, 8h.