Chapitre 1 : Il Ă©tait dĂ©jĂ lĂ

Ella ralentit. Sans savoir pourquoi.
Rien dâanormal dans la rue. Des Ă©tudiants pressĂ©s, des sacs trop lourds, des Ă©clats de voix. Une matinĂ©e comme tant dâautres.
Mais en elle, quelque chose refusait dâavancer â comme si son corps savait dĂ©jĂ ce que son esprit ignorait encore.
Depuis des semaines, elle avançait souvent ainsi. PrĂ©sente sans l'ĂȘtre vraiment. Comme si une partie d'elle marchait Ă cĂŽtĂ©.
Elle replia son parapluie.
L'odeur d'herbe mouillée et de terre sombre s'éleva aussitÎt autour d'elle, plus dense que d'habitude, presque enveloppante. Elle inspira profondément.
Elle s'accrochait aux sensations. Aux choses simples. Tangibles.
Cette odeur-lĂ lui faisait toujours cet effet : une impression fugace d'ĂȘtre Ă sa place, entiĂšre, reliĂ©e Ă quelque chose de plus vaste qu'elle. Comme si, l'espace d'un instant, elle rĂ©intĂ©grait son propre corps.
Elle leva les yeux.
Le ciel se déchirait par endroits. Entre les nuages encore lourds, des rayons de soleil perçaient en faisceaux obliques. La lumiÚre tombait en nappes pùles sur les façades, sur les arbres, sur les visages.
Elle se sentit vivante.PrĂ©sente Ă son souffle, au battement de son cĆur, Ă cette tension discrĂšte qui l'habitait presque en permanence.
Depuis quelques mois, ce genre de sensations lui arrivait plus souvent.
Au début, elle avait mis ça sur le compte de la fatigue. Du contrecoup. De son imagination trop fertile. Elle s'était dit que ce n'était rien, que tout finirait par rentrer dans l'ordre.
Puis il y avait eu l'accident.
Et depuis, quelque chose en elle semblait sâĂȘtre dĂ©placĂ©. Comme si une part dâelle Ă©tait restĂ©e ailleurs.
Comme si le monde lui parvenait à travers un prisme différent, à peine perceptible⊠mais impossible à ignorer.
Parfois, elle doutait mĂȘme de ses Ă©motions. De leur rĂ©alitĂ©.
Perdue dans ses pensées, elle réalisa qu'elle était déjà devant le parvis de l'université. Le bùtiment se dressait devant elle, massif, banal, presque rassurant dans sa régularité.
Elle sourit poliment et sans chaleur à un homme bedonnant qui la croisa. Il ralentit légÚrement. Son regard s'attarda.
Elle le sentit sans émotion particuliÚre.
Les regards faisaient partie de son paysage. Elle savait, en toute objectivitĂ©, qu'elle Ă©tait plutĂŽt jolie. Longtemps, cela l'avait gĂȘnĂ©e, presque oppressĂ©e. Elle avait dĂ©testĂ© cette impression d'ĂȘtre saisie du regard, comme un objet posĂ© dans l'espace public. Aujourd'hui, Ă vingt-deux ans, elle s'Ă©tait rĂ©signĂ©e. Ce n'Ă©tait ni un pouvoir, ni une malĂ©diction. Juste un fait. Avec ce qu'il entraĂźnait parfois de maladresses, de lourdeurs, de silences Ă©quivoques.
En accélérant le pas, elle tenta sans conviction de discipliner ses longs cheveux blonds que l'humidité avait rendus indociles.
à l'intérieur, l'air était plus sec, chargé d'odeurs de poussiÚre tiÚde, de café froid et de papier. Le brouhaha familier des amphithéùtres montait déjà .
Elle balaya les rangées de siÚges du regard, et repéra une place isolée tout en haut. En s'installant, elle constata avec un soulagement presque coupable que le cours n'avait pas encore commencé.
Quand le professeur de droit international entra finalement, la jeune femme détailla son visage rubicond et son front qui luisait sous les néons.
Et c'est à ce moment précis que quelque chose bascula.
Sa tĂȘte se mit Ă bourdonner. Un bourdonnement sourd, envahissant. Elle plissa les yeux, incapable de rĂ©primer un frisson qui lui parcourut l'Ă©chine.
Entre deux spasmes, alors qu'elle s'accrochait tant bien que mal à sa tablette pour ne pas s'effondrer, elle aperçût le professeur, sur son estrade, porter les mains à sa gorge.
Son cĆur s'emballa.
L'air devint épais. Trop dense.
Elle eut la sensation absurde que quelque chose passait Ă travers elle.
à peine consciente de l'effervescence qui gagnait l'amphithéùtre, elle eut la sensation de manquer d'air et se mit à lutter pour respirer.
Personne ne semblait la remarquer. Toute l'attention était focalisée sur le professeur, dont les traits se déformaient sous l'effet de la douleur.
La derniĂšre image qu'elle enregistra avant de s'Ă©vanouir fut son visage pourpre, ses yeux exorbitĂ©s, au moment prĂ©cis oĂč il s'effondra au sol.
Quand elle reprit connaissance, une agitation électrique régnait dans l'amphithéùtre. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu'elle s'était évanouie.
à sa grande surprise, des yeux incroyablement bleus la dévisageaient.
Elle grimaça prenant conscience d'un mal de crùne lancinant.
â Est-ce que ça va ?
Ella entreprit de se redresser. Instinctivement, elle tourna la tĂȘte vers l'estrade et aperçut, Ă travers la foule, des pompiers penchĂ©s sur le corps inerte du professeur.
â Mais... bĂ©gaya-t-elle, que s'est-il passĂ© ?
Le jeune homme lui tendit la main pour l'aider Ă se relever. FiĂšre, elle refusa et se redressa seule portant la main Ă sa tempe.
â Ăa fait une dizaine de minutes que t'Ă©tais inconsciente, dit-il calmement.
Il dĂ©signa l'estrade d'un signe de tĂȘte.
â L'infirmiĂšre est passĂ©e. Elle pense que tu as fait un malaise vagal. Elle est restĂ©e avec le professeur en attendant les secours. Elle m'a demandĂ© de veiller sur toi, Ella.
Ella se figea.
Il avait prononcé son prénom.
Elle le détailla : grand, bien bùti, le teint légÚrement hùlé, quelques mÚches chùtain foncé ondulant sur des yeux bleu azur.
Elle était certaine de ne l'avoir jamais vu.
â Mais... on ne se connait mĂȘme pas, rĂ©pondit-elle, mĂ©fiante. Comment sais-tu comment je m'appelle ?
â Je ne sais plus. J'ai dĂ» l'entendre je suppose. Dis-moi... ça t'est dĂ©jĂ arrivĂ©, ce genre de malaise ?
Sa réponse la troubla davantage.
â Excuse-moi, mais je ne te connais pas.
â Oui, je comprends... dĂ©solĂ©. Je m'appelle Joan. Je suis arrivĂ© ce semestre.
â D'accord, dit-elle plus doucement. Moi aussi je suis plutĂŽt nouvelle ici.
â Oui, je sais.
Ella fronça les sourcils puis reporta son attention sur l'estrade. Le professeur gisait toujours inanimé. Des étudiants, hagards, commençaient à quitter l'amphithéùtre.
â Tu sais, reprit Joan, avec le temps, on arrive mieux Ă le maĂźtriser.
â MaĂźtriser quoi ? De quoi tu parles ?
â Tu le sais trĂšs bien.
Il s'éloignait déjà .
Ella vit les pompiers emporter le brancard.
Elle fit signe à l'infirmiÚre qu'elle allait bien, puis resta un moment assise, immobile, avec cette sensation insupportable que quelque chose venait encore de lui échapper.
â Ella ?
Une étudiante légÚrement plus petite qu'elle, venait de lui tapoter l'épaule. Ses yeux noisettes, légÚrement en amande, pétillaient sous des boucles sombres aux reflets ambrés.
â Salut, j'Ă©tais grave Ă la bourre ! Il parait que le prof a fait un malaise ? C'est grave ? elle s'interrompit en voyant le teint pĂąle de son amie, puis s'enquit :
â T'es sĂ»re que ça va ? T'as une sale mine.
â Oui... je crois que j'ai fait un malaise aussi. C'est bizarre. Et puis regarde...
Ella désigna Joan, déjà à distance.
â Tu le connais, lui ? Il est Ă©trange, il m'a dit des trucs... et il avait l'air de savoir qui j'Ă©tais. Il s'appelle Joan.
Claire plissa les yeux dans une moue plutĂŽt comique.
â DĂ©solĂ©e ma belle, dĂ©jĂ il est de dos, et en plus je suis myope comme une taupe. Donc non, je vois rien. Et un « Joan » ça ne me dit rien.
Puis elle ajouta avec un sourire malicieux :
â Dis donc... de dos je dirais qu'il a l'air costaud non ? Bon faut voir de face, mais on valide le cĂŽtĂ© pile, hein ?
â Claire... quelqu'un est peut-ĂȘtre mort.
â DĂ©solĂ©e... t'as raison. Je suis un peu Ă l'Ouest je crois, et pas trop remise de la soirĂ©e d'hier... Allez, viens. On bouge.
Ella Ă©tait stupĂ©faite par son tempĂ©rament. Du peu qu'elle la connaissait, il semblait que mĂȘme les Ă©vĂ©nements graves glissaient sur Claire sans jamais vraiment l'atteindre.
Leur rencontre remontait à quelques semaines auparavant, au cours d'une session de travaux dirigés. Il s'agissait du premier jour d'Ella dans cette nouvelle université. L'enseignant était arrivé avec une demie-heure de retard, ce qui leur avait permis de faire connaissance.
Les étudiantes étaient presque les opposées l'une de l'autre.
Claire était sociable, plutÎt bavarde et débordait d'énergie. Elle n'avait pas la langue dans sa poche et semblait se moquer éperdument du regard des autres.
Elles se frayĂšrent un chemin vers la sortie de l'amphi, repoussant les curieux avides de spectacle.
â Circulez, bande de vautours ! lança Claire. Ils l'ont Ă©vacuĂ©, laissez-nous sortir !
Devant les portes, la foule formait un goulot d'étranglement.
Ella eut la sensation d'ĂȘtre observĂ©e. Elle croisa le regard de Joan, qui dominait la masse des Ă©tudiants. Il esquissa un lĂ©ger sourire avant de dĂ©tourner les yeux.
Mince... il Ă©tait quand mĂȘme trĂšs beau, admit-elle malgrĂ© elle.
Elle pensa secrÚtement non sans une once de culpabilité, « ok...je valide aussi le cÎté face. »
Merci pour votre lecture ! Un petit avis ou commentaire fait toujours trĂšs plaisir et mâaide beaucoup pour la suite, alors nâhĂ©sitez pas âš









Jâai trouvĂ© le dĂ©but trĂšs immersif et sensoriel, avec une plume fluide et une ambiance intrigante qui installe bien le trouble intĂ©rieur dâElla. On ressent rapidement que quelque chose ne tourne pas rond chez elle, ce qui donne envie de (com)prendre ce qui se joue rĂ©ellement.
En revanche, le tout dĂ©but mâa semblĂ© un peu flou et trĂšs lyrique, ce qui mâa demandĂ© un petit temps dâadaptation pour bien mâancrer dans la scĂšne. Quelques Ă©lĂ©ments plus concrets pourraient peut-ĂȘtre aider Ă accrocher encore plus vite le lecteur.
La scĂšne du malaise est trĂšs rĂ©ussie et visuelle, mais la rencontre avec Joan mâa paru assez frontale par rapport au mystĂšre suggĂ©rĂ© : il semble dĂ©jĂ savoir beaucoup de choses, ce qui rĂ©duit lĂ©gĂšrement lâĂ©nigme autour de lui. Un peu plus dâambiguĂŻtĂ© dans ses paroles renforcerait sans doute la tension.
Globalement, câest un dĂ©but prometteur, atmosphĂ©rique et intrigant, qui pose de bonnes bases et donne envie de dĂ©couvrir la nature de cette transformation et les forces en jeu autour dâElla.