Qu'est-ce que tu fais là ?
Tracy
S'il y a bien une chose que je n'apprécie pas dans les voyages, c'est le décalage horaire. Enfin non... Il y a plutôt deux choses, le décalage horaire et les atterrissages à des heures indues... Surtout quand elles le sont encore plus à cause du décalage horaire.
Mon horloge interne est bien casée sur minuit, ce qui fait que je commence à être fatiguée. Mais non ! Il est 7 heures du matin. Ce qui fait que j'ai passée une nuit blanche. Une chose est certaine, je vais devoir me reposer si je compte survivre jusqu'à "ce soir".
Je savais que ça n'allait pas être une partie de plaisir quand j'ai pris mon billet Toronto/Paris. Cela a beau faire trois ans que je fais des allers/retours entre le Canada et l'Europe (d'habitude mon point de chute est Londres, mais cela ne change pas grand chose), traverser l'Atlantique dans se sens est toujours le plus désagréable.
Quand j'arrive à avoir un vol un peu plus tard et dormir quelques heures dans l'avion, cela aide, mais je n'ai pas eu cette chance cette fois, ayant pris mon billet sur un coup de tête. De toute façon, avec les voisins que j'avais, c'était peine perdue, même si j'avais été à un horaire plus adapté à mon cycle de sommeil...
Donc si mon frère avait été là pour m'accueillir comme cela était prévu, ça aurait peut-être aider à faire passer la pilule. Sauf qu'il n'était pas là.
J'ai d'abord dû récupérer ma valise. Non seulement je serai prête à parier gros sur le fait que ça a été une des dernière valises à avoir été mise sur le tapis, mais en plus, une fois récupérée, j'ai pu constater quelle avait une bosse de plus qu'au départ...
J'ai ensuite dû passer la douane. Non content de faire la queue pendant un temps qui m'a paru infini, quand cela a enfin été mon tour, il a fallu que j'attende encore à cause du changement d'équipe de 8h. Et entre le jeune homme qui avait l'air au bout de sa vie après son service de nuit (j'ai compris pourquoi il y avait tant la queue... On aurait dit le paresseux dans Zootopie) et la jeune fille qui avait clairement eu beaucoup de mal à se lever, je ne sais pas lequel des deux était le pire. Je ne sais pas combien de fois elle a tapé son mot de passe (enfin je suppose que c'était cela le problème) avant d'avoir son poste fin près et pouvoir m'appeler à son comptoir.
Si le but des français était de faire baisser le tourisme en dégoûtant les gens d’aller à Paris, ils ne s’y prendraient pas autrement !), tout cela en tournicotant dans un aéroport me semblant être un labyrinthe, la seule chose qui m'aidait à encore mettre un pied devant l'autre, c'était la perspective de le voir.
Rory vient de passer un an à Paris, et j'ai procrastiné pendant presque un an, ce qui fait que j'ai attendu son retour imminent à Londres pour venir enfin lui rendre enfin visite avant que cela ne soit plus possible.
Très énervée, après me pérégrinations, quand je ne l'ai reconnu parmi aucun des visages qui attendaient quelqu'un (les deux amoureux se jetant l'un sur l'autre au milieu du passage auraient du m'attendrir en temps normal, là, ils ont juste accentué mon énervement), je n'ai même pas essayé de l'appeler, je suis partie directement attraper un taxi. J'espère qu'on ne s'est pas raté, sinon, je vais encore entendre parler de mon caractère impulsif...
En arrivant chez lui (heureusement que je connaissais son adresse), je n'ai pas osé tambouriner à la porte, j'ai directement utilisée la clé (il m'a également dit où il cachait sa clé de secours). Trouvant l'appartement vide, j'ai tout d'un coup mauvaise conscience. S'il est venu me chercher mais que je ne l'ai pas vu, je vais vraiment en entendre parler. J'étais persuadée que j'allais le trouver endormi chez lui, ou prenant son petit déjeuner, et que je pourrai me plaindre à souhait du fait qu'il m'ait oublié.
Après quelques minutes à hésiter à l'appeler, je me dis que, puisque le mal est fait, je n'ai qu'à attendre qu'il entre, et j'aviserai le moment venu. Je suis morte de fatigue, mais je ne voudrai quand même pas qu'il me trouve endormie dans son canapé...
Je décide donc de me faire un thé pour me tenir occupée (et éveillée), quand j'entends le bruit de la clé dans la porte.
– Mais... Qu’est-ce que tu fais là ?* me demande mon frère, visiblement éberlué par ma présence.
*Tous les textes en italique dans la suite de l’histoire font référence à des conversations se faisant en anglais
La mauvaise conscience qui me tenaillait depuis mon arrivée dans cet appartement vide s'envole d'un coup, et mon caractère bien trempé refait surface.
– Ben ça fait plaisir, merci pour l’accueil. La question est plutôt : pourquoi n’es tu pas venu me chercher à l’aéroport ce matin comme prévu ? Ah, non, attends, j’en ai une encore mieux : où étais tu cette nuit ? Vu l’heure à laquelle je suis arrivée chez toi, je doute que tu aies dormi là...
Il reste bouche bée à me regarder avec des yeux ronds pendant un certain temps. Je remarque également qu'il a l'air fatigué, des cernes marquent ses yeux en amande. Et il me parait très stressé. Je ne saurai pas expliquer pourquoi, mais je le ressens. Ça doit être un truc de frère et sœur.
– J'étais en train de me faire un thé en t'attendant. Tu en veux un ? je lui propose, plus gentiment.
Je prends un second mug, y mets un sachet d'English Breakfast et verse l'eau encore chaude de la bouilloire. Après avoir laissé infuser quelques secondes, je rajoute un soupçon de lait et je lui tends son mug avant de m'attabler avec lui.
Il semble tout aussi tendu qu'à son arrivée. Et, il a beau ne pas être le plus bavard de nos deux (oui, c'est une litote), son mutisme n'est clairement pas normal.
– Tu veux en parler ?
Il semble vouloir me raconter ce qui le turlupine, mais ne pas savoir par où commencer. Il ouvre la bouche deux ou trois fois avant de la refermer.
– Commençons par quelque chose de simple : tu veux me dire où tu étais cette nuit ? Et pourquoi tu es dans cet état en rentrant chez toi ?
– J'ai dormi chez... Une amie.
Et là, comme si cette première phrase avait lancé la machine, il fait le plus long monologue que je ne l'ai jamais entendu prononcer. J'ai beau avoir plein de questions au fur et à mesure qu'il me raconte comment il est tombé amoureux d'une de ses collègues durant les derniers mois, je n'ose plus l'interrompre de peur de le couper dans son élan.
Mais quand il annonce qu'il a couché avec elle hier soir, dans le but de lui faire un enfant, cela demande toute ma maîtrise de moi pour ne pas crier, ou cracher mon thé.
Son discours se termine par le récit de leur dispute de ce matin et de son départ précipité de chez elle. Puis du fait qu'elle lui ait envoyé des textos alors qu'il était sur le point de faire demi-tour, texto qui l'ont découragé d'y aller.
Étant donné qu'il semble avoir finit de vider son sac (en même temps, je ne vois pas trop ce qu'il pourrait ajouter !), je me permets, au bout de quelques secondes de silence, à reprendre la parole.
– Je dois avouer que je m’attendais pas à ça frérot. Et qu’est-ce que tu comptes faire ?
– Je n’en ai pas la moindre idée...
– Si tu l’aimes, tu ne peux pas partir comme ça.
Il me regarde avec ce qui ressemble à une lueur d’espoir dans les yeux. Il me parait tellement évident qu'il est fou amoureux de cette fille, pour quelle autre raison mon grand frère si sage, si sérieux – et si timide ! – pourrait avoir fait une chose pareille ? Je n'y connais pas grand chose en amour, mis à part ce que je lis et ce que je vois dans les séries, mais ce qu'il me raconte me semble tout droit sorti d'un drama coréen. Bien sûr qu'il ne peut pas rentrer en Angleterre en ignorant ses sentiments. Mon coté fleur bleue l'imagine déjà devant l'autel avec un bébé dans les bras en train d'embrasser la femme de sa vie.
Mais il va falloir que je prenne les choses en mains. Timide comme il est, il rencontrera son potentiel enfant pour sa majorité sinon. Je suis déjà sur les fesses (heureusement que j'étais assise pendant son discours, déjà que j'ai réussi à ne pas lui cracher dessus, si j'avais été debout, je serai tombée !) qu'il ait osé lui annoncer ses sentiments hier soir. Enfin, de ce que j'ai compris, il ne lui a pas annoncé ses sentiments, mais il a malgré tout bravé sa timidité, de façon assez spectaculaire.








