PROLOGUE
Le cours d'éducation physique au stade de North Hills, en mai, était mon enfer personnel. Pendant que le reste de la classe enchaînait les exercices sur le terrain, la poussière soulevée par des centaines de pieds m'étouffait. Le soleil tapait si fort que la piste rouge semblait faite de lave en fusion.
Le sifflet strident et agressif de l'entraîneur Miller a déchiré l'air, me faisant sursauter.
« Tout le monde, rentrez ! Maintenant ! Aux vestiaires ! » a-t-il hurlé en désignant le gymnase. « Dix minutes pour vous doucher ! Bougez-vous ! »
Une vague d'adolescents s'est ruée vers l'avant. C’était une véritable débandade : une centaine de gars en sueur et bruyants se précipitaient vers les portes. Ils se donnaient des coups de coude dans les côtes et se bousculaient. J'ai délibérément ralenti. Je ne pouvais pas me permettre d'être pris dans cette mêlée. Je devais être le dernier à entrer, une fois que tout le monde se serait habillé et serait parti.

Peu à peu, les cris se sont apaisés, remplacés par le bruit sourd des portes et un bourdonnement provenant du bâtiment. Le stade s'est vidé rapidement. Le vacarme d'une centaine de voix s'est évanoui, laissant place au seul bruissement du vent faisant rouler des bouteilles en plastique vides sur les gradins. Je terminais mon sixième tour dans ce que je croyais être une solitude totale. C'était ma façon d'échapper à la foule.
Mes cheveux mi-longs, trempés de sueur, collaient à mon visage et à mon cou en mèches sales, mais je ne pensais même pas à les rejeter en arrière ou à les attacher. C'était mon unique armure : un rideau fragile que j'utilisais pour cacher ce que le soleil n'était pas censé voir. Sous mes cheveux et le tissu épais de mon sweat à capuche gris, la cicatrice sur mon cou brûlait comme des centaines d'aiguilles chauffées à blanc. Ce tissu mort me rappelait toujours sa présence dès que j'avais trop chaud, tirant sur ma gorge et mon omoplate dans un nœud serré et étouffant.
« Brooks ! » Depuis l'ombre des gradins, Miller a jeté un regard frustré à sa montre. « Ce n'est pas une promenade de santé ! Finis ça et va prendre ta douche, sinon tu resteras pour le deuxième tour. »
Je n'ai pas levé les yeux. Mon regard restait fixé sur la piste fissurée. Dans ce stade vide, baigné d'une lumière crue, chacun de mes pas résonnait dans le vide. J'avais l'impression d'être la seule personne encore vivante dans l'univers.
Mais l'illusion du silence a volé en éclats dès que j'ai entendu ce rire moqueur si familier.
Des sifflements moqueurs ont flotté depuis le premier rang des gradins. Scott Reynolds et sa bande de toutous n'étaient pas pressés de partir. Ils étaient les seuls restés sous la chaleur, affalés comme des rois, observant mes tours de piste comme s'ils pariaient sur un cheval perdant. Scott a lâché un rire saccadé quand j'ai trébuché à cause de mon épuisement, manquant de finir dans les graviers.
Pour eux, j'étais « Frankie ». Les abrutis n'avaient visiblement pas lu Mary Shelley, me donnant le nom du créateur plutôt que celui de sa créature sans nom. Mais dans leurs crânes vides, Frankenstein était le monstre : un phénomène recousu avec des restes de viande morte. Un monstre qui ne quittait pas son sweat même sous trente-cinq degrés, désespéré à l'idée de cacher ses « coutures ». Ils attendaient juste le moment où j'allais craquer sous ce soleil brûlant.
Je me suis glissé dans les vestiaires juste au moment où le bruit des voix commençait à s'estomper. Les gars finissaient leurs douches et partaient en cours. À l'intérieur, l'air sentait l'eau de Javel, l'humidité rance et le déodorant bon marché. C'était un cimetière en béton typique : des rangées de casiers en fer à la peinture bleue écaillée et cette foutue douche commune au fond. Pas de cabines. Pas de rideaux. Juste la lumière crue des néons qui rendait chaque ombre sur mon corps terriblement marquée.
Une fois sûr que la pièce était vide, j'ai enfin retiré mon sweat. Mes cheveux emmêlés sont tombés sur mes épaules, voilant la cicatrice, mais je pouvais encore en sentir le poids. J'ai laissé le reste de mes vêtements en tas sur le banc et j'ai couru pieds nus sur le sol froid et glissant jusqu'à la douche du fond.
L'eau glacée s'est abattue sur moi, me coupant le souffle. J'ai posé mon front contre le carrelage froid et fermé les yeux. Ici, dans le silence troublé seulement par le bruit de l'eau, je me suis enfin autorisé à respirer. En écartant mes cheveux mouillés, j'ai délicatement rincé la cicatrice. Rouge sombre, boursouflée et irrégulière, elle ressemblait à une plaie vive et infectée sur ma peau pâle. Elle commençait à ma mâchoire, s'enroulait autour de mon cou et traversait diagonalement mon omoplate, tandis que l'autre extrémité traînait comme une suture grossière sur mon ventre et mon flanc. Les éclats de verre trempé, cette nuit-là, avaient agi comme des éclats d'obus, transformant ma peau en une carte déchiquetée.
Je détestais ce corps. Je détestais les miroirs. Je détestais cet endroit.
Je n'avais même pas encore atteint ma serviette que la porte des vestiaires s'est ouverte avec un fracas métallique assourdissant.
« Oh, regardez ça les gars ! Notre monstre a décidé de faire sa belle ! » Scott Reynolds est entré le premier, faisant tournoyer les clés de son pickup autour de son doigt.
Sa bande a déferlé derrière lui, inondant l'espace de bruit et de l'odeur du dehors.
Ils m'ont encerclé en quelques secondes. Je me suis figé près du casier de Bradley, me sentant comme une bête aux abois. Une douzaine de smartphones ont été levés. Les flashs m'ont aveuglé, capturant chaque centimètre de ma nudité : mes côtes fines et tremblantes et la chose même que j'avais si désespérément tenté de cacher.
« Jésus, Frankie, regarde cette tête... Enfin, regarde ce dos ! » Scott s'est approché de moi, le visage rayonnant d'une excitation primaire et malsaine. « Tu pensais vraiment pouvoir cacher cette merde sous tes cheveux gras ? On savait déjà que t'étais un monstre, à l'intérieur comme à l'extérieur. »
Avant même que je puisse essayer de me cacher, Scott a bondi. Il a attrapé une poignée de mes cheveux trempés et a tiré, assez fort pour faire danser des points blancs dans ma vision, forçant ma tête en arrière jusqu'à ce que je fixe les néons qui bourdonnaient.
« Regardez ces putains de points de suture ! On dirait qu'un médecin légiste bourré l'a recousu dans une cave », a aboyé l'un des gars en s'approchant pour prendre une photo macro de ma cicatrice. « Brooks, t'as même pas besoin d'un costume pour Halloween, mec. Viens juste à poil, tous les gosses de la ville vont se chier dessus. Tu mérites d'être dans un putain de freak show, à flotter dans un bocal de formol jusqu'à ce que tu pourrisse. »
Les flashs des appareils photo se repaissaient avidement des bords déchiquetés de ce tissu cramoisi, qui semblait presque enflammé sous la lumière crue. La cicatrice n'était pas juste là ; elle semblait vivante à chaque mouvement, étirant et déformant les contours de mon corps. Je ressemblais à une imitation grossière d'être humain, quelque chose bricolé à la va-vite sans la moindre pitié.
« Rend-moi mes vêtements, Scott », ma voix a craqué, réduite à un râle pathétique. J'ai essayé de cacher mon entrejambe en me détournant, mais les gars derrière moi ont commencé à me pousser, me forçant à tourner sous l'éclat de leurs objectifs.
« Hé, Brooks, tu peux passer chez mon frère ce soir ? Il a besoin d'une bonne frayeur, et je suis sûr qu'il n'a jamais vu un cauchemar comme toi ! » a crié quelqu'un au fond de la meute, suivi d'un éclat de rire général.
J'ai compris que rester là signifiait les laisser m'achever pour de bon. J'ai foncé. Aucune stratégie, juste de la force brute. J'ai projeté mon épaule contre Scott, le prenant par surprise, et j'ai filé hors des vestiaires, droit dans le couloir.
L'air frais du couloir a brûlé ma peau humide. Mes talons nus claquaient contre le linoléum, rythmant ma honte. J'ai couru en me protégeant avec mes bras, sentant des gouttes ruisseler sur mon visage ; je ne savais pas si c'était l'eau de la douche ou des larmes de rage pure.
Le couloir n'était pas vide.
Quelqu'un arrivait vers moi. Un groupe entier. Je me suis figé une seconde, et dans le même instant, un silence de mort, étouffant, est retombé. Puis, le monde a explosé.
Ce rire féminin et strident m'a frappé en plein ventre comme un coup physique. Tout ce que je voyais, c'était des dizaines de mains levées tenant des téléphones, des rectangles noirs avides qui buvaient ma nudité. J'ai fait un écart sur le côté, essayant de cacher mon dos et mon cou, mais le rire était partout. Il s'infiltrait sous ma peau, me volant l'air même de mes poumons.
Et puis, je l'ai vue. Elle se tenait au centre de la folie. Je ne voyais que son visage. Froid, parfait et infiniment distant.
Michelle Morgan.
Alors que les autres s'étouffaient de plaisir en filmant ma fuite, elle se contentait de regarder. Son regard a glissé lentement sur mes genoux tremblants, sur mon ventre creux, et s'est verrouillé sur mon cou. Là où mon plus sombre secret brûlait sous les mèches humides de mes cheveux.
Michelle ne riait pas. Elle a lentement baissé les yeux, observant mes jambes qui tremblaient, mes côtes saillantes, et enfin, son regard a entamé sa lente et délibérée exploration de mon corps. Elle voyait tout. Le cordon blanc et boursouflé sur mon ventre, la peau massacrée sur mon flanc, et enfin, la chose que j'avais si désespérément cachée sous mes cheveux : mon cou.
Elle a froncé le nez. C'était le genre de regard que l'on pose sur un rat mort qui pourrit sur son paillasson. Il n'y avait pas une once de pitié dans ses yeux, seulement un dégoût pur et glacial. Cela m'a donné envie de m'arracher la peau jusqu'aux os.
Scott a jailli des vestiaires derrière moi, à bout de souffle. Il a passé un bras autour de la taille de Michelle avec un air de propriétaire, la serrant contre lui. Sa voix a tonné dans le couloir. « Alors, t'en penses quoi de notre Frankie, chérie ? Tu crois qu'il a le niveau pour le premier rôle dans un film d'horreur ? »
Michelle m'a regardé droit dans les yeux.
« Beurk... » a-t-elle soufflé en se tournant vers Scott avec un air de profonde souffrance. « C'est tellement dégoûtant. Fais-le sortir d'ici, Scott. Je vais vomir. C'est... physiquement répugnant. »
Ils ont ri. Le couloir entier s'est rempli de ce rire, qui s'est enfoncé dans mes cicatrices plus profondément que n'importe quel éclat de verre.
Je ne suis pas resté pour entendre la suite. J'ai couru à l'aveugle jusqu'à ce que je trouve une classe vide au bout de l'aile. J'ai foncé à l'intérieur et j'ai verrouillé la porte. Mes jambes ont lâché et je me suis effondré sur le sol, manquant d'emporter le bureau du prof avec moi. Poussé par un instinct primaire — celui de disparaître — j'ai essayé de ramper dans l'espace étroit sous le bureau. C'était trop serré ; ma colonne vertébrale a heurté douloureusement un tiroir, le métal tranchant des pieds m'a griffé les cuisses, et il y avait à peine assez de place pour ma tête dans le noir. Mon corps était couvert de sueur froide, ma peau brûlait, mais à l'intérieur, je m'étais transformé en glace.
Je me suis enroulé sur moi-même, essayant de devenir minuscule, de cacher cette horreur pourpre qui pulsait sur mon corps. Mais la cicatrice semblait grandir. Elle tirait sur ma peau, absorbant chaque mot, chaque ricanement et ce souffle de dégoût glacial venant de Michelle.
Physiquement répugnant.
J'ai commencé à sangloter, en silence, car je n'avais plus la force de crier. Mon corps était secoué de violents frissons. J'ai enfoncé mes ongles dans ma peau, juste à côté des crêtes de la cicatrice, ne souhaitant qu'une chose : que ce bureau, cette école, et tout ce putain de bâtiment s'effondrent dans l'abîme, ici et maintenant.
Il régnait un tel silence dans la pièce vide que je pouvais entendre ma propre respiration haletante. Je suis resté là, en boule, nu et complètement détruit. Ce jour-là, sous un bureau à North Hills, le garçon qui croyait qu'on pouvait voir l'humain derrière les cicatrices est mort.
C'était tout ce qu'il restait. L'obscurité confinée, l'odeur de la poussière et l'écho de sa voix qui jouerait désormais dans ma tête chaque nuit.