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LA MÉLODIE DES CŒURS

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Résumé

Jules pensait avoir définitivement tourné la page sur son ex, jusqu’à ce qu’elle réapparaisse dans sa vie, démunie et sans nulle part où aller. Malgré son refus de l’héberger, Franck le pousse à lui accorder une chance. Mais lorsque le père de son enfant la menace au téléphone, Jules prend sa défense, réveillant un passé qu’il croyait oublié. Pourtant, Franck aussi porte les cicatrices d’un passé douloureux. Depuis leur rencontre, Jules a appris à prendre soin de lui, découvrant derrière ses brûlures un homme qui allait bouleverser sa vie.

Genre :
Romance
Auteur :
chrys
Statut :
il y a 13 heures
Chapitres :
5
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1


La douceur de l’été avait quelque chose de contagieux. Elle s’insinuait dans les rues, s’attardait sur les façades colorées et semblait réveiller jusqu’aux souvenirs les plus enfouis de cette petite ville. C’était précisément ce que le maire avait voulu retrouver en ressuscitant les festivités traditionnelles que les années avaient peu à peu reléguées dans l’oubli.

Pour lui, renouer avec les traditions n’était pas qu’une question de divertissement. C’était une manière de rappeler aux habitants d’où ils venaient, de leur rendre une part de leur histoire et de transmettre aux générations futures ce que le temps menaçait d’effacer. Et, à en juger par l’effervescence qui s’était emparée de la ville, son initiative était une véritable réussite.

Des touristes étaient venus des quatre coins du pays, attirés par la promesse d’une expérience authentique. Les rues, habituellement paisibles, s’étaient transformées en un immense théâtre à ciel ouvert où les musiques se mêlaient aux éclats de rire, où les odeurs de nourriture s’élevaient des stands et où les commerçants rivalisaient d’ingéniosité pour attirer les curieux. Entre les animations, les boutiques improvisées, les jeux et les spectacles, il était presque impossible de savoir où donner de la tête.

Au milieu de cette agitation, le barbershop de Franck avait eu la chance ou plutôt la bénédiction de se retrouver en plein cœur de la zone festive. Depuis le début des festivités, les clients s’y succédaient à un rythme inhabituel. Les habitants venaient profiter de l’occasion pour se faire une beauté, tandis que les touristes, intrigués par les enseignes et les établissements locaux, s’y arrêtaient parfois par simple curiosité.

Franck n’avait donc pas une seconde à lui.

Jules, qui avait d’abord pris plaisir à lui tenir compagnie, finit par comprendre que sa présence risquait davantage de le distraire que de lui être utile. Et puisqu’il n’avait aucune intention de passer sa soirée à regarder son compagnon travailler, il décida de profiter, lui aussi, de l’ambiance exceptionnelle qui régnait dans les rues.

Il s’éloigna du barbershop d’un pas tranquille, les mains dans les poches et le regard curieux, se laissant porter par les bruits de la fête. Il n’avait pas de programme précis. Pour une fois, il voulait simplement profiter de l’instant, sans se soucier de l’heure ni de ce qui l’attendrait le lendemain.

Ses pas le conduisirent jusqu’au podium où de jeunes artistes se succédaient pour offrir au public des prestations aussi spontanées qu’enthousiastes. Certains chantaient avec une assurance désarmante, d’autres semblaient encore chercher leur place sous les projecteurs, mais tous avaient en commun cette joie sincère de pouvoir partager leur passion avec une foule attentive.

Jules s’arrêta un moment pour écouter.

C’est alors qu’il sentit un regard posé sur lui.

Pas un regard furtif, de ceux que l’on échange par hasard au milieu d’une foule. Non. Celui-ci semblait s’attarder avec une insistance presque insolente.

Intrigué, il tourna la tête.

Son regard croisa celui d’une jeune femme noire, aux longs cheveux et aux yeux particulièrement perçants. Elle le fixait avec une assurance déconcertante, comme si elle n’avait aucune intention de détourner les yeux la première. Pendant quelques secondes, Jules se surprit à l’observer à son tour. Il y avait quelque chose de singulier dans cette façon qu’elle avait de le regarder, une audace presque provocatrice qui aurait pu éveiller sa curiosité.

Presque.

Car après quelques secondes, il détourna les yeux et reporta son attention sur le spectacle, décidant de ne pas accorder davantage d’importance à cette inconnue.

La soirée avançait et la fête battait toujours son plein. À mesure que la nuit s’installait, les animations semblaient gagner en intensité. C’est dans cette atmosphère électrique que Jules remarqua une course improvisée par les habitants. Le principe était simple : participer, franchir la ligne d’arrivée et tenter de remporter un souvenir spécialement prévu pour l’événement.

Il n’en fallait pas davantage pour le convaincre.

Il avait particulièrement apprécié ces festivités et l’idée de repartir avec un petit objet qui lui rappellerait cette soirée lui plaisait beaucoup. Après tout, il n’était pas question de laisser passer une telle occasion.

Il rejoignit donc les dizaines de participants rassemblés sur la ligne de départ. Certains s’échauffaient, d’autres plaisantaient avec leurs amis, tandis que quelques-uns semblaient déjà prendre la compétition beaucoup trop au sérieux.

Jules, lui, se contentait de sourire.

Il attendait le signal lorsqu’une présence se rapprocha de lui. Avant même qu’il ait le temps de tourner la tête, une voix féminine glissa à son oreille :

— Alors, comme ça, monsieur aime regarder les femmes ?

Jules se figea une fraction de seconde.

Il reconnut immédiatement cette voix.

La jeune femme du podium.

Il tourna légèrement la tête, prêt à lui demander ce qu’elle lui voulait, mais elle fut plus rapide. Il sentit quelque chose se glisser dans sa poche.

— Je vous laisse mon numéro. À bientôt.

Puis elle s’éloigna avec une légèreté presque insolente, le laissant aussi surpris qu’agacé.

Jules n’eut pas le temps de réagir. Le signal du départ retentit et la foule s’élança dans un vacarme de cris et d’encouragements.

Il se lança à son tour.

La course fut plus éprouvante qu’il ne l’avait imaginé. Les participants se bousculaient presque, chacun tentant de gagner quelques précieuses secondes sur les autres. Jules donna tout ce qu’il avait, porté par les encouragements du public et par son envie de remporter cette petite compétition.

Lorsqu’il franchit enfin la ligne d’arrivée, le souffle court et les jambes lourdes, il comprit qu’il n’avait pas gagné.

Tant pis.

Il reçut tout de même son lot de consolation : une boule à neige qu’il trouva étonnamment jolie. Il la fit tourner entre ses doigts, observant les minuscules éléments décoratifs s’agiter à l’intérieur. Ce n’était peut-être pas le grand prix, mais elle ferait un excellent souvenir de cette soirée.

Et puis, après tout, il avait peut-être gagné quelque chose de plus intéressant encore.

Le numéro d’une jolie fille.

Cette pensée lui arracha presque un sourire. Ce n’était pas tous les jours qu’une inconnue prenait l’initiative de lui laisser ses coordonnées avec autant d’aplomb.

Poussé par la curiosité, il glissa la main dans sa poche et en ressortit le petit papier soigneusement plié.

Il le déplia.

Son sourire disparut aussitôt.

À la place d’un numéro de téléphone, il découvrit un doigt d’honneur grossièrement dessiné, accompagné de quelques traits négligés qui ne laissaient aucun doute sur les intentions de son auteure.

Jules fixa le dessin quelques secondes, comme s’il espérait que celui-ci se transformerait miraculeusement en quelque chose de plus convenable.

Puis sa mâchoire se contracta.

— Mais quelle connasse…

Il froissa presque le papier entre ses doigts.

Il n’avait rien demandé à cette femme. Il ne lui avait même pas adressé la parole ! Et voilà qu’elle se permettait de le tourner en ridicule, comme si son unique objectif avait été de jouer avec ses nerfs.

Très bien.

Puisqu’elle voulait jouer, il allait lui donner une raison de se souvenir de lui.

Il releva la tête, balayant les alentours du regard dans l’espoir de retrouver cette inconnue. Il n’eut pas besoin de chercher longtemps.

Elle se tenait à quelques mètres de lui, parfaitement visible, un sourire en coin étirant ses lèvres. Elle semblait savourer chaque seconde de son agacement, visiblement ravie du petit tour qu’elle venait de lui jouer.

Cette expression acheva de le mettre hors de lui.

Jules s’avança vers elle d’un pas décidé. Lorsqu’il arriva à sa hauteur, il leva la main et lui adressa à son tour un doigt d’honneur, sans la moindre hésitation.

Puis, se penchant légèrement vers elle, il lâcha d’une voix glaciale :

— Allez vous faire foutre. Et ne vous approchez plus de moi.

Sans attendre sa réponse, il la dépassa et s’éloigna, refusant de lui accorder une seconde de plus.

Il n’avait pas de temps à perdre avec les provocations d’une inconnue. Franck ne tarderait probablement plus à fermer le barbershop et Jules comptait bien être dans les environs lorsqu’il aurait enfin terminé.

Cependant, lorsqu’il arriva devant l’établissement, une désillusion l’attendait.

Le barbershop avait beau être fermé aux nouveaux clients, plusieurs personnes se trouvaient encore à l’intérieur. Les dernières coupes semblaient s’éterniser et Franck était manifestement loin d’avoir terminé.

Jules hésita.

Il aurait pu entrer et attendre tranquillement, mais il n’avait aucune envie que Franck se sente obligé d’accélérer son travail sous prétexte que son compagnon était là. Il savait à quel point celui-ci tenait à satisfaire ses clients, et il refusait d’être une source de pression supplémentaire.

Il décida donc de patienter ailleurs.

À quelques pas de là se trouvait le stand de sa pâtisserie préférée. L’idée d’une bonne tarte lui parut soudain bien plus séduisante que celle de rester debout devant le barbershop à regarder les minutes s’écouler.

Il s’y dirigea, passa commande et s’installa à une table.

Quelques minutes plus tard, sa tarte arriva enfin.

Ses yeux s’illuminèrent à la vue du gâteau. Il avait déjà hâte d’y goûter, et la simple perspective de savourer sa pâtisserie préférée suffisait à lui rendre un peu de sa bonne humeur.

Il prit sa fourchette, coupa une première bouchée et s’apprêtait à la porter à sa bouche lorsqu’une chaise racla le sol en face de lui.

Une femme venait de s’installer à sa table.

Jules leva les yeux.

Évidemment.

La même femme.

Celle du regard insistant, du faux numéro et du doigt d’honneur dessiné avec un manque flagrant de talent.

Il retint un soupir exaspéré tandis qu’elle croisait les bras, l’air parfaitement à son aise.

— Ça ne se fait pas de parler comme ça à une femme qui vous drague.

Jules ne répondit pas immédiatement.

Il porta sa première bouchée à sa bouche, prit le temps de la savourer et avala tranquillement avant de reposer sa fourchette.

Ce n’est qu’alors qu’il daigna lui accorder son attention.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

La jeune femme haussa les sourcils, feignant l’indignation.

— En voilà des manières, monsieur !

Jules la fixa sans sourire.

— On ne va pas jouer à ce jeu plus longtemps, Laeticia. Ça ne sert à rien d’essayer de reproduire notre première rencontre. Alors, dis-moi ce que tu veux, une bonne fois pour toutes.

Le sourire de Laeticia s’effaça.

Pendant un instant, elle resta immobile, incapable de dissimuler le trouble que provoquaient ses paroles.

Depuis qu’elle connaissait Jules, elle l’avait vu en colère, blessé, déçu. Elle avait même été témoin de ses silences les plus douloureux. Pourtant, jamais elle ne l’avait vu la regarder de cette manière.

Avec une froideur pareille.

Avec cette absence d’émotion dans les yeux, cette fermeté dans la voix qui ne lui laissait aucune possibilité de se raccrocher à leurs souvenirs.

Elle avait imaginé leurs retrouvailles de mille façons. Elle s’était préparée à ses reproches, à ses insultes, peut-être même à son indifférence. Mais elle n’avait pas anticipé cette distance presque clinique, comme si l’homme assis devant elle avait définitivement enterré tout ce qu’ils avaient autrefois représenté l’un pour l’autre.

Elle baissa brièvement les yeux avant de prendre une inspiration tremblante.

— Jul… Je suis venue m’excuser. Je suis vraiment désolée.

Il eut un rire bref, sans joie.

— Arrête-moi ça. Et ne m’appelle plus comme ça. Tu as perdu ce droit.

Les mots tombèrent entre eux avec une brutalité qui fit vaciller Laeticia.

Elle déglutit péniblement.

— Écoute, je suis sincèrement désolée…

— Tu n’as quand même pas fait tout ce chemin uniquement pour t’excuser ? Alors vas-y, accouche.

Laeticia baissa la tête.

Ses doigts se crispèrent sur ses genoux tandis qu’elle cherchait désespérément les mots. Elle savait ce que sa demande risquait de provoquer. Elle savait aussi qu’elle n’avait probablement aucune chance de l’obtenir.

Mais avait-elle réellement le choix ?

Lorsqu’elle releva les yeux, sa voix n’était plus qu’un murmure hésitant.

— Je… Je voudrais que… que tu m’héberges pendant quelques jours.

Jules se tut.

Il la regarda sans ciller, comme s’il essayait de comprendre jusqu’où pouvait aller son audace.

L’héberger ?

Elle voulait qu’il l’héberge ?

Après tout ce temps ?

Le silence s’installa autour de leur table. La musique qui animait encore les rues semblait soudain lointaine. Les conversations, les rires et les annonces des festivités continuaient pourtant de résonner à quelques mètres d’eux, mais, entre Jules et Laeticia, le temps paraissait suspendu.

Elle attendait sa réponse sans oser bouger.

Lui cherchait encore à comprendre comment elle avait pu trouver le courage de lui demander une chose pareille.

Finalement, Jules laissa échapper un souffle incrédule.

— Alors toi, on ne peut pas dire que tu manques de culot.

Il marqua une pause, puis se pencha légèrement en avant.

— Après avoir disparu pendant je ne sais combien de temps… Dix ans, peut-être ? Sans donner de nouvelles, sans même prendre la peine de vérifier si j’étais encore vivant, tu reviens comme une fleur. Comme si tout ça n’avait aucune putain d’importance. Comme si tu m’avais laissé derrière toi sans la moindre conséquence. Comme si j’étais un chien errant dont on pouvait se débarrasser quand il devenait encombrant.

Sa voix trembla légèrement sur les derniers mots, mais il se reprit aussitôt.

Il ne voulait pas lui montrer qu’elle pouvait encore l’atteindre.

Pas après tout ce temps.

Pas après tout ce qu’il avait dû reconstruire sans elle.

— Et maintenant que tu es dans une merde noire, tu te souviens soudain de mon existence ? C’est ça ?

Laeticia secoua vivement la tête, les larmes commençant à déborder de ses yeux.

— Je suis désolée, Jules. Je suis vraiment désolée. Je sais que je n’aurais jamais dû te faire ça. Je n’aurais même jamais dû te quitter…

Sa voix se brisa.

Elle essaya de poursuivre, mais les sanglots qui lui échappaient rendaient chaque mot plus difficile que le précédent.

— Je ne te demande pas de me pardonner. Je sais que je n’en ai pas le droit. Je sais que je t’ai fait trop de mal pour pouvoir espérer que tout redevienne comme avant. Mais, s’il te plaît… Accorde-moi au moins ta pitié. Juste cette fois. Je t’en supplie, Jules.

Les larmes coulaient désormais librement sur son visage. Elle les essuya maladroitement, sans parvenir à les arrêter.

Jules détourna un instant les yeux.

Une part de lui aurait voulu ne rien ressentir. Il aurait voulu que ses supplications lui soient aussi indifférentes que celles d’une parfaite inconnue. Pourtant, malgré toute la rancœur qu’il avait accumulée, malgré les années passées à apprendre à vivre avec son absence, cette scène réveillait quelque chose qu’il aurait préféré ne plus jamais sentir.

Mais il ne pouvait pas oublier.

Et surtout, il ne pouvait pas faire comme si quelques excuses suffisaient à réparer ce qu’elle avait brisé.

Il était encore plongé dans ses pensées lorsqu’une main se posa sur son épaule.

Il reconnut le parfum de Franck avant même de tourner la tête.

— Jules ?

Jules leva les yeux vers son compagnon.

Il n’avait pas vu le temps passer. Entre l’arrivée inattendue de Laeticia et cette confrontation qu’il n’avait absolument pas prévue, il avait complètement oublié l’heure.

Franck observa successivement son visage fermé, celui de la femme en larmes, puis la table sur laquelle reposait la tarte à peine entamée.

Il n’eut pas besoin de poser beaucoup de questions pour comprendre que quelque chose n’allait pas.

Mais avant qu’il ait le temps d’ouvrir la bouche, une autre femme s’approcha de leur table. Elle tenait une petite fille dans ses bras, profondément endormie, la tête reposant contre son épaule.

Elle s’adressa à Laeticia avec une certaine gêne.

— Madame, nous allons fermer. Nous ne pouvons malheureusement plus garder votre fille ici. Elle s’est endormie.

Jules tourna brusquement la tête.

Sa fille ?

Il n’eut pas le temps de poser la question. Laeticia se leva précipitamment pour récupérer l’enfant, qu’elle prit délicatement dans ses bras en veillant à ne pas la réveiller.

La petite fille était adorable. Ses traits détendus, ses petites mains repliées contre elle et son souffle régulier contrastaient étrangement avec la détresse de sa mère.

Franck tira une chaise et s’installa à côté de Jules.

Il venait d’arriver, mais il avait parfaitement remarqué les larmes que Laeticia s’était empressée d’essuyer en sa présence. Son regard passa de la jeune femme à Jules, puis revint vers celle-ci.

— Bon… Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il avant de regarder son compagnon. Jules, tu ne me présentes pas ?

Jules ferma brièvement les yeux.

Il aurait préféré être n’importe où ailleurs.

Il était venu passer une soirée agréable avec Franck. Il voulait profiter de sa compagnie, rire avec lui, rentrer à la maison à ses côtés et oublier, le temps de quelques heures, les tracas du quotidien.

Il n’avait certainement pas prévu de voir son passé débarquer au milieu de leur soirée pour réclamer une place dans leur présent.

Il se redressa néanmoins et entreprit les présentations d’une voix sèche.

— Franck, je te présente Laeticia Lance. C’est mon ex-épouse.

Il marqua une pause avant de poursuivre, en désignant son compagnon.

— Et Laeticia, voici Franck Dubois. C’est mon compagnon.

Un bref silence suivit cette dernière phrase.

Franck tendit poliment la main à Laeticia.

— Enchanté, madame. C’est un plaisir de vous rencontrer.

Laeticia lui serra la main, s’efforçant de répondre avec la même courtoisie malgré son état.

— Enchantée.

Pourtant, Jules n’avait aucune envie de prolonger cette rencontre.

Il avait attendu toute la journée de pouvoir retrouver Franck, et il refusait que les fantômes de son ancienne vie viennent bouleverser ce qu’il avait mis tant de temps à construire.

Il se leva donc, repoussa légèrement sa chaise et déclara :

— Bien. Maintenant que les présentations sont faites, nous allons devoir te laisser.

Laeticia pâlit.

Elle resserra instinctivement ses bras autour de sa fille, comme si ce simple geste pouvait la protéger de ce qui allait suivre. Puis, dans un mouvement désespéré, elle s’agenouilla devant Jules, l’enfant toujours blottie contre elle.

— Je t’en supplie, Jules… Ne m’abandonne pas.

Sa voix tremblait si violemment qu’il lui fallait lutter pour articuler chaque mot.

— Je ferai tout ce que tu voudras pour me faire pardonner. Tout ce que tu me demanderas. Mais, s’il te plaît… Ne me laisse pas ici.

Quelques personnes commencèrent à tourner la tête vers eux.

D’abord de simples regards furtifs, puis une curiosité de plus en plus insistante. Certains ralentissaient en passant près de leur table, tandis que d’autres semblaient chercher à comprendre la scène.

Jules sentit l’agacement lui monter à la gorge.

Il détestait être au centre de l’attention. Il détestait davantage encore qu’une situation aussi personnelle se transforme en spectacle public.

Mais, surtout, il ne supportait pas que Laeticia le place dans une position où il devrait choisir entre la rancœur qu’il nourrissait à son égard et la détresse qu’elle affichait devant lui.

— Je suis désolé, mais c’est non, lâcha-t-il. Débrouille-toi toute seule.

Il fit un pas pour s’éloigner.

Franck le retint brusquement par le col et l’entraîna quelques mètres plus loin, à l’écart de Laeticia.

— Mais dis donc, pour quelqu’un qui n’a que le mot « pardon » à la bouche, tu es sacrément impitoyable !

Jules se dégagea de sa prise, furieux.

— Ne te mêle pas de ça, je t’en prie.

Franck ne recula pas.

Son regard s’était durci, et il parlait désormais avec un sérieux qui ne laissait aucune place à la plaisanterie.

— Crois-moi, si tu laisses cette femme ici, tu n’entendras plus jamais parler de moi. Même pas dans les journaux.

Jules le fixa, abasourdi.

Pendant quelques secondes, il eut du mal à croire ce qu’il venait d’entendre.

— Tu me menaces ? Pour cette femme ?

Il désigna Laeticia d’un mouvement de tête, incapable de contenir son incrédulité.

— Franck, tu sais seulement de quoi elle est capable ? Tu sais ce qu’elle m’a fait ? Tu sais ce que j’ai dû traverser après son départ ?

Sa voix s’élevait malgré lui. Toute sa colère, jusque-là contenue, menaçait de déborder.

— Tu ne peux pas débarquer dans cette histoire et décider que je dois lui tendre la main simplement parce qu’elle pleure !

Franck soutint son regard.

— Et toi, tu ne peux pas faire comme si elle n’avait plus aucune importance simplement parce qu’elle t’a fait du mal.

Jules serra les poings.

Cette phrase lui fit l’effet d’une gifle.

Comment Franck pouvait-il comprendre ? Comment pouvait-il imaginer ce que cela représentait de revoir, après toutes ces années, la personne dont l’absence avait laissé une blessure aussi profonde ?

Il aurait voulu lui expliquer. Lui faire comprendre que ce n’était pas une question de vengeance, ni même de fierté. C’était une question de survie. Il avait appris à vivre sans Laeticia, à refermer les plaies qu’elle avait laissées derrière elle, à ne plus attendre un retour qui ne viendrait jamais.

Et voilà qu’elle revenait, avec ses larmes et ses excuses, lui demandant de lui ouvrir à nouveau une porte qu’il avait mis des années à fermer.

Il n’était pas prêt.

Il ne savait même pas s’il le serait un jour.

Franck soupira, puis lui lança d’une voix plus calme, mais tout aussi ferme :

— Fais ton choix, à présent, cher fiancé.

Jules ferma les yeux une seconde.

Putain.

Il aurait voulu crier, protester, envoyer promener Franck et Laeticia dans le même mouvement. Il aurait voulu que quelqu’un, pour une fois, pense à ce qu’il ressentait, à ce qu’il avait enduré, plutôt que de lui demander encore de faire preuve de compréhension.

Mais il connaissait Franck.

Lorsqu’il prenait une décision aussi catégorique, il était rarement disposé à revenir dessus.

Jules finit par lâcher, entre ses dents :

— Putain… Très bien. Elle sera sous ta responsabilité.

Il n’attendit pas de réponse.

Il jeta un dernier regard à Laeticia, toujours agenouillée, sa fille endormie dans les bras, puis détourna les yeux et s’éloigna.

Franck le rejoignit quelques instants plus tard et l’aida à monter dans leur voiture.

Durant le trajet, Jules resta silencieux.

La fête continuait de battre son plein derrière eux. Les lumières colorées se reflétaient sur les vitres, les éclats de rire s’éloignaient peu à peu et les rues retrouvaient progressivement leur calme à mesure qu’ils quittaient la zone festive.

Mais Jules n’en voyait rien.

Son esprit était ailleurs.

Il revoyait le visage de Laeticia, ses larmes, ses supplications. Il entendait encore cette phrase qui lui avait glacé le sang : Ne m’abandonne pas.

L’ironie lui donnait presque envie de rire.

Elle qui l’avait abandonné sans se retourner lui demandait maintenant de ne pas faire la même chose.

Comme si les rôles pouvaient s’inverser aussi facilement. Comme si la douleur qu’il avait ressentie pendant toutes ces années pouvait s’effacer au premier signe de détresse.

Et pourtant, au fond de lui, quelque chose s’était fissuré.

Pas son amour. Il ne savait même pas s’il en restait encore une trace.

C’était autre chose.

Une vieille blessure, enfouie sous des années de silence et de rancœur, venait de s’ouvrir à nouveau. Il avait cru en avoir fini avec cette histoire. Il avait cru que le temps avait fait son œuvre, qu’il était devenu assez fort pour regarder son passé sans en subir les conséquences.

Il s’était trompé.

L’abandon avait laissé des séquelles bien plus profondes qu’il ne voulait l’admettre, et l’arrivée de Laeticia venait de lui rappeler à quel point certaines douleurs pouvaient survivre aux années.

Ce qui l’effrayait le plus, cependant, n’était pas la présence de son ex-épouse.

C’était la possibilité que tout recommence.

Que cette femme, en revenant dans sa vie, réussisse à détruire l’équilibre fragile qu’il avait enfin trouvé auprès de Franck. Qu’elle fasse ressurgir ses peurs, ses doutes, cette impression insupportable de ne jamais être assez important pour que quelqu’un choisisse de rester.

Il avait peur de revivre cet abandon.

Peur de voir son bonheur lui échapper une seconde fois.

Et, plus que tout, il avait peur de découvrir que, malgré les années, malgré les efforts et malgré tout l’amour qu’il portait à Franck, il n’avait jamais vraiment guéri.

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un poil trop long !

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