Chapitre 1 : Le Prédateur de l'Ombre
Les basses de la musique résonnent dans ma cage thoracique. C’est une pulsation lourde, moite, animale. La fête du Solstice bat son plein au cœur de la forêt. Autour de moi, des dizaines de corps se frôlent. Ils transpirent, s’enivrent d’alcool bon marché et de désirs éphémères. Les guirlandes lumineuses accrochées aux arbres jettent des éclats artificiels sur leurs visages. Le monde des mortels s’affiche dans toute sa splendeur bruyante et banale.
D’habitude, j’arrive à faire semblant. Je souris, je danse, je me fonds dans cette masse humaine avec une aisance feinte. Mais ce soir, l’air est électrique. Il est chargé d’une tension anormale. Elle me donne la nausée. Ou plutôt... elle éveille autre chose.
Je me tiens en retrait. Mon dos s’appuie contre l’écorce rugueuse d’un grand chêne. Mes doigts tremblent et écrasent mon gobelet en plastique à moitié vide. Il fait atrocement chaud. Ma robe légère colle à ma peau. Mais ce n’est pas la chaleur étouffante de la foule qui me perturbe. C’est un feu intérieur, un brasier tout juste allumé au creux de mon ventre qui me dévore.
Puis, je la sens.
Une aura. Lourde. Écrasante. Totalement prédatrice.
Elle balaie l’air clairsemé de la clairière comme une onde de choc invisible. Elle écrase instantanément l’odeur de bière, de sueur et de parfum synthétique. Une odeur de sapin, de terre humide, de musc pur, sombre et farouchement masculin s’impose à mes sens.
Mon souffle se bloque dans ma gorge. Une décharge d’adrénaline pure fuse le long de ma colonne vertébrale. Une vague de désir si violente, si viscérale, suit immédiatement cette secousse. Mes genoux menacent de céder sous mon propre poids.
Ma nature. Celle que je cache soigneusement, celle que je réprime chaque jour parmi ces humains dépourvus de magie. Ma nature de Nymphe s’éveille brutalement. Elle hurle dans mes veines. Elle réagit à cette présence avec une urgence terrifiante. Mon corps tout entier se cambre à l’appel de cette énergie brute. L’humidité perle instantanément entre mes cuisses. C’est une réponse obscène, incontrôlable, à l’appel silencieux de ce prédateur caché dans les ténèbres.
Je tourne la tête vers la lisière de la forêt, là où la lumière des lampions refuse de s’aventurer. Il n’y a qu’un mur de ténèbres, un abîme végétal impénétrable. Pourtant, je sais qu’il est là. Quelqu’un. Quelque chose.
Un garçon de ma fac – un visage flou, une odeur fade et inintéressante – s’approche de moi. Il titube légèrement. Il tend la main pour attraper ma taille.
-Hé, Rubis... Reste pas toute seule, viens danser...
Ses doigts effleurent ma hanche. À ce moment précis, un grognement bas vibre depuis la lisière des arbres. C’est un son lourd, presque inaudible pour une oreille humaine, une promesse de sang et de mort. Le garçon ne l’entend absolument pas. Mes sens surnaturels, eux, captent chaque fréquence de cet avertissement mortel.
Touche-la, et je t’arrache la gorge.
Mon sang ne bat plus, il rugit. Mes seins sont douloureux. Mes mamelons durcis frottent avec insistance contre le tissu fin de ma robe. La présence dans les bois ne me menace pas, moi. Elle me revendique purement et simplement. L’instinct de Nymphe, cette créature faite pour la luxure et la magie, ne veut qu’une seule chose : se soumettre à cette puissance aveugle, se laisser dévorer tout entière.
Je repousse le garçon d’un geste sec. Il recule et manque de tomber. Je n’ai même pas de mots pour lui. Mon esprit rationnel se noie déjà dans un océan de phéromones invisibles et d’excitation féroce. Je jette mon gobelet au sol.
Il faut que j’y aille. Maintenant.
Je me fraie un chemin à travers la foule compacte. Je bouscule des épaules. J’ignore les protestations alcoolisées des étudiants. Je m’éloigne des enceintes. Elles crachent leur musique saturée dans la nuit. Plus je m’éloigne de la lumière, plus la présence devient suffocante. Magnétique. Chaque pas vers la forêt sombre fait grimper ma température d’un cran. Mon cœur tape frénétiquement contre mes côtes. C’est un tambour de guerre, un appel à la chasse, ou à l’accouplement.
Je franchis la limite des arbres. L’air se refroidit brutalement sur mon visage, mais ma peau brûle toujours de l’intérieur. L’obscurité m’enveloppe aussitôt. Elle est dense, absolue, presque palpable. Le bruit de la fête n’est plus qu’un bourdonnement lointain et insignifiant. Ici, il n’y a que le silence oppressant des bois millénaires. Et l’odeur. Cette odeur aphrodisiaque, si puissante, me donne un vertige fulgurant.
-Où es-tu ? je chuchote dans le vide.
Ma voix est rauque, méconnaissable. Elle vibre d’un désir brut, sans aucun filtre.
Je m’avance à l’aveuglette sur la mousse humide de la forêt. Mes talons s’enfoncent dans la terre meuble. Je perds l’équilibre à plusieurs reprises, mais mon corps me tire inexorablement en avant. Un fil invisible attaché directement à mon bas-ventre me guide vers lui. L’excitation est à son comble. Elle est douloureuse, lancinante. Chaque caresse du vent frais sur ma peau ressemble à une brûlure exquise. Je veux que cette ombre me trouve. Je veux qu’elle me prenne ici, violemment contre le tronc d’un arbre, ou sur le sol sale, peu importe. Mon instinct hurle pour obtenir satisfaction auprès de cette puissance mystique.
Un craquement sinistre résonne à quelques mètres sur ma gauche. Le bruit sec d’une branche brisée sous un poids immense.
Je me fige instantanément. Mon souffle est court. Des halètements erratiques soulèvent ma poitrine à un rythme affolant. Mes yeux écarquillés tentent de percer l’encre de la nuit épaisse.
Puis, l’ombre se détache des arbres.
Je ne vois pas un visage humain. Je ne vois pas un simple homme. Je vois un prédateur au sommet de la chaîne alimentaire.
Deux yeux incandescents percent l’obscurité. C’est un ambre liquide, qui brille d’une lueur dorée, surnaturelle et féroce. Ils me fixent avec une intensité prédatrice, affamée, possessive. Mes jambes flanchent finalement sous le poids de ce regard.
La puissance qui émane de lui me frappe de plein fouet. C’est un mur de muscles invisibles, une énergie Alpha pure, écrasante et implacable. C’est trop. Trop grand, trop fort, trop sombre pour le petit monde inoffensif des humains. Mon esprit sature sous la peur primale, l’adrénaline et une excitation à la limite de l’agonie physique. Mon cerveau disjoncte tout simplement.
L’obscurité bascule autour de moi. Je tombe la tête la première vers le sol tapissé d’aiguilles de pin.
Mais je ne touche jamais la terre.
Deux bras massifs, durs comme la pierre, se referment autour de ma taille avec une rapidité foudroyante. Le choc brutal de mon corps contre le sien m’arrache un gémissement aigu. C’est un mur de muscles saillants, une chaleur féroce qui irradie contre ma peau frigorifiée. L’odeur de pin, de musc et de luxure sauvage me submerge complètement et efface toute pensée rationnelle.
La dernière chose que je ressent avant de perdre connaissance, c'est la morsure d’un grognement sourd contre mon oreille, et la chaleur incandescente de sa peau nue contre la mienne.
Le noir total m’engloutit.








