Catapultationnellement 3/3
Ah oui, j’ai omis la suite, ou si vous préférez ce qui précéda notre fuite. Après la première danse, elle m’avait accompagnée jusqu’à ma tablée, me remercia et adressa un sourire à mes amis, avant de retourner au comptoir.
Et comme si elle n’avait rien d’autre à faire que me tourmenter, elle revint me chercher, quelques minutes plus tard. Tout simplement. Sans me laisser le temps de me retourner. Encore moins de me détourner. D'elle ! De ce qui se passait en moi.
C’était encore un slow. Purée !
Elle me fit tanguer. Et ce n’était pas un tango, j’étais pourtant malléable comme ces danseuses dont le corps s’entortille autour de celui du meneur.
Tanguer, comme le bateau ivre du poète. Heureusement que le slow permet aux corps de se serrer l’un contre l’autre. Il n’avait fallu qu’une moitié de minute pour que le champagne, que je n’avais pas bu, me monte à la tête et me rende sensible à ses bras autour de moi, à son corps contre le mien, son murmure dans mon oreille, son parfum amplifiant les effets de l’alcool.
Mes yeux fermés voyaient beaucoup plus, et plus nettement. Je nous dédoublais, nous étions seules, dans une immense galerie, celle des glaces, l’orchestre caché dans le boudoir de Mme de Maintenon pour la plus grande joie de notre intimité.
Elle me faisait balloter, vaciller, j’allais dire bourlinguer. Dans mes rêves, et ceux qui, la veille encore, m'étaient inaccessibles. Et le slow l’autorisait à me garder debout.
M’empêcher de tomber, pourtant je tombais, vertigineusement, amoureuse d’elle. Réceptive à tout ce qui se passait en moi, même si je n’en comprenais rien, j’entendais mon cœur, trop vivant, battre, faisant la nique aux instruments sages de la lente danse.
Des instruments au son pastel, et mon tambour intérieur les couvrant. Pastel, la couleur de ses lèvres l’étaient-elles encore ? Ne brillaient-elles pas à cause du bout de langue qui passait et repassait sur elles, impatient de me conquérir, taquiner mes dents, squatter mon palais ?
Fourrageant dans…
En tout cas, elles scintillaient tellement dans mon imagination. La fameuse lumière, dans mon désir de les mordre, les aspirer avant de les avaler. Slowly please, les déguster plutôt, cela durerait plus longtemps, un peu, beaucoup, prends ton temps…
D’où me venait cette faim, moi qui avais, toute ma vie, été pondérée, timide, presque introvertie, qui n’avais eu d’autre ambition que de suivre le chemin raisonnable tracé par mes parents à qui j’avais toujours obéi, avec tendresse et respect ?
Les orties, ce n’est pas que pour les mémés.
…
Cela ne fait que trois jours.
Et le nuage me garde encore dans son sein. Ouatée…
Qu’adviendra-t-il de moi quand je découvrirai trop sur moi ? Je sens l’ébullition, l’éblouissement m’énivre. Aurai-je le courage d’accomplir pour elle les gestes qu’elle me prodigue et me prodiguera encore et encore ? Deviendrai-je, rien que pour elle, le sosie de ces femmes que, hier encore, je qualifiais de dévergondées, et dont aujourd’hui je jalouse le savoir-faire ?
Qu’adviendra-t-il, quand elle aura fait le tour de moi, ou si je ne réponds pas assez bien à ses attentes ? Me confondra-t-elle avec un mouchoir en papier ? Et cette sensualité qu’elle vient de libérer en moi, saurai-je la gérer ?
Pour l’heure, je me jette la tête la première dans le plaisir. Elle ne sait où se donner, entre les cuisses offertes, devant ce gout inconnu, en cette absence surprenante et rafraîchissante (façon de parler) de machin à fellationner.
Et dire qu’on prétend que l’ivresse se trouve dans la bouteille.
Est-ce pour cela que certaines femmes s’affichent sous forme d’amphore ?
Ma fuite en avant dans la blague. Comme ces rires qui ressemblent à s’y méprendre au début d’un sanglot.
Le reste de cette nuit fut blanc. Frénétique. Le samedi matin, elle m’apprit des choses. Mon inexpérience ne la dérangeait pas. Au contraire, elle aima jouer au Pygmalion. Elle sculpta mon corps, plus que consentant, de toutes les façons. Galatée je fus, Gala de Dali, sculptrice, l’imiterai-je ?
Pendant des heures, elle m’imposa la passivité. Voulait-elle que j’apprenne, ou que j’accepte d’être son jouet, ou plutôt – et le sait-elle ? - le jouet de ce phantasme inconnu (le mien), tout nouveau, qui se réalise sous ses doigts, sa langue. Elle avait même, un moment, utilisé un minuscule pinceau pour peigner le duvet de l’intérieur de mes cuisses.
La folie, subrepticement, s’insinua en moi, repoussa toutes mes émotions. Je tremblais, et j’en voulais encore. Encore ! Tout en moi clamait ! Réclamait !
Heureusement qu’elle fut plus raisonnable que moi. Elle se leva et m’emmena à la cuisine, me servit un verre d’eau que j’acceptai machinalement. Je n’appris que j’avais soif qu’après l’avoir rapidement vidé.
Le reste du samedi fut normal. Elle nous contraignit à jouer le rôle du couple normal. Je dus quitter le nuage.
Le dimanche soir :
Elle dépose lentement sa bouche sur la mienne. Léger, flocon de neige paresseux. Nos lèvres entrouvertes dans une immobilité rassurante.
Son souffle me pénètre au rythme des battements de son cœur, j’ai l’impression que j’aspire un peu de son âme, elle devient vraiment mienne, au-delà de ce que le baiser peut signifier ou apporter.
Nos regards fermés l’un à l’autre, dirigés vers un commun et intérieur paysage, nous n’écoutons que ce que nous ressentons ; l’extérieur, hors des murs, au loin, vit dans le silence qui nous protège, nous isole, nous berce. Nous y flottons. Je suis elle, elle est moi. Aucune hâte. L’immobilité est notre éternité. Le message qu’elle m’impose.
À quel moment ai-je ouvert les yeux ? Certainement quand elle a fait de même. Nos regards s’épousent, ne se lâchent plus, ils se sourient, se lèchent, se félicitent, se tissent, se jettent des étoiles, s’inventent des îles et des cieux.
C’est à ce moment, exactement, que nos mains émergent de leur sommeil, s’animent pour éveiller le reste de nous, l’inciter à nous rejoindre, nous compléter. Toujours avec lenteur. Un de ses doigts glisse sur mon cou, dessine un collier jusqu’au creux de l’oreille gauche. Aidé du pouce, il caresse mon lobe. L’enflamme.
Sa bouche revient vers la mienne, m’offre une tendresse, avant que sa langue sculpte mes lèvres. Je sors lentement la mienne, à sa rencontre. Elles s’enlacent.
Nos regards se quittent, se ferment, se concentrent sur notre bonheur. Ses bras entourent mon corps, imitant les miens qui l’avaient plaquée contre moi. J’aurais aimé la serrer plus fort, la faire entrer en moi, la garder le temps d’envahir un siècle, suspendre le temps, et faire de l’espace mon petit studio.
Ce qu’un doigt peut accomplir est illimité dès qu’il intègre notre intimité intérieure, dès qu’on lui assigne le rôle d’intermédiaire entre les deux corps, entre les deux âmes. La sensibilité est à fleur de peau. Il est porteur d’énergie, une charge telle que quand il se pose sur une parcelle de ma peau, le frisson prend naissance dans mes reins et se propage partout.
Nos lèvres se quittent, nos corps créent un léger espace entre eux, et nous nous dirigeons vers le lit. Il fait bon, nul besoin de nous couvrir. Couchées, nous nous remettons dans la position qui sied à notre amour, et nos regards, à quelques centimètres l’un de l’autre, se caressent, se racontent, promettent.
En même temps que le sourire prend naissance en nous. Nous avons fait fi de la fatigue, de l’heure tardive, et celle du réveil dans quelques heures. Le travail, après ce long weekend entre nous deux, sans être sorties, sans avoir vu personne ni répondu une seule fois au téléphone.
Ce weekend, nous nous sommes construites, une renaissance l’une dans l’autre. Une seule crainte, comment allons-nous vivre au milieu des autres, en leur permettant de nous séparer au travail, dans les discussions, en espace, en nous accaparant avec leurs problèmes, leurs besoins, leur affection que nous partageons mais qui ne nous rapporte plus rien maintenant que nous sommes devenues une, maintenant que nous nous sommes mille fois enrichies ?
– Tu vas dormir ?
– Non, d’abord toi.
– La nuit dernière, c’est toi qui as veillé sur mon sommeil. C’est à mon tour.
–C’est vrai, mais je n’en ai pas tellement profité. Je me suis endormie juste après toi.
– Bon, d’accord. Mais ne me quitte pas d’une semelle.
– D’un doigt, plutôt.
Alors, son doigt se faufile, glisse et enfin s’insère là où son bonheur, de toute éternité, l’attendait.
Un infime clapotis de mon lac lui souhaita la bienvenue. Il s’endormit là, comme un fœtus dans sa matrice. Tout à l’heure, en me réveillant, avant même d’ouvrir les yeux, je sentirai, en même temps, la chaleur de son corps contre moi, et son doigt, en moi, sentinelle de notre lien.
Le lundi matin, sur le chemin vers le bureau. L’illumination ! On a tout faux. Ce qu’ils appellent le coup de foudre ne viendrait-il pas de la poudre que l’angelot nous jette aux yeux pour nous unir ?Adieu le carquois et la flèche!
Qui oserait me contredire ? Une flèche ça blesse, la poudre aveugle, et ne dit-on pas que l’amour est aveugle ? En tout cas moi je ne le suis plus. Elle m’a plutôt ouvert les yeux.
Elle m’a réveillée.








