Ch 01 – La Station Tomson
Près de mille hectares, en plein cœur des Southern Highlands, abritent un cheptel de milliers de têtes de bétail de race Angus. Massifs, noirs — parfois rouges — ces bovins en imposent, et ils n’ont pas besoin de cornes pour ça, oh que non.
Personne n’arrive au corps de logis de la Station Tomson par hasard. D’ailleurs, les GPS ne captent plus rien dans les environs. Les locaux diraient que c’est pour le mieux.
Situé à un peu plus de deux heures de route de Sydney, le domaine ne se laisse approcher que par une piste privée sur la dernière portion du trajet. Le nombre de panneaux invitant à faire demi-tour, pour quiconque n’est pas attendu, est suffisamment explicite pour décourager toute tentative d’ignorance.
En vérité, pour vivre ici, il faut s’appeler Tom…
ou être un fils de Tom.

Tom, une petite cinquantaine, tout en muscles secs, passerait sa vie à sillonner son domaine sur son dalby, un Australian Stock Horse, s’il n’avait pas ses fils.
Depuis le décès de son épouse en couches, vingt ans plus tôt, il a choisi de se concentrer sur ses bêtes plutôt que sur les humains. Elle était son centre de gravité.
Élever seul son troisième fils, né comme un incident de parcours, n’avait jamais fait partie du plan.
Du jour au lendemain, Tom s’est retrouvé père célibataire avec deux gamins d’à peine dix ans et un nourrisson. Mais, comme pour tout le reste, il ne s’est pas démonté. S’il pouvait gérer des milliers de bêtes, ce n’était pas une crevette rose qui allait lui poser problème.
Maintenant, son aîné approche la trentaine. Tommy est le plus costaud, ancré à sa terre et à ses bêtes. Il parle peu, mais veille sur ses frères à chaque instant. Homme d’action, rien ne lui fait peur : calmer un animal — même un kangourou boxeur — ou réparer un toit sans filet lui est égal.
Tom désespère de le voir fonder sa propre famille. Tommy a bien eu des petites amies, même une fiancée, mais faire passer la station avant tout a le don de compliquer les choses.
Et puis, la vie en fratrie lui plaît. C’est simple. Ça gueule parfois… mais ça ne dure jamais.
Son cadet de deux ans, Thomas, est le rebelle et le curieux de la bande.
Avec ses longs cheveux laissés libres au vent, une bouteille de bière dans une main, un bouquin dans l’autre, il incarne un contraste permanent entre ce qu’il donne à voir et ce qu’il pense. Lui n’a jamais sa langue dans sa poche et a élevé l’art de chambrer ses frangins au rang de sport national. Qu’une vis soit mal serrée, une barbe étrangement taillée ou une copine loin d’être leur style, il n’a aucun filtre.
Le petit dernier vient de fêter ses vingt et un ans et pourtant, c’est un pépère de naissance.
Il porte le nom improbable de Tommilee — et non Tommy Lee — parce que ce fut la dernière volonté de sa mère en le voyant naître. Lui passerait ses journées à dormir et ses nuits à sortir.
Il a rendu toute la famille chèvre avec des jeux de cache-cache que lui seul trouvait drôles, juste pour éviter les corvées. Et puis, il est plus oiseau de nuit — ou de crépuscule — qu’amateur de plein soleil. Il prétend que trop d’UV, c’est mauvais pour son teint d’albâtre.
En journée, mieux vaut ne pas l’ennuyer. Le lendemain, tout est réglé comme du papier à musique.
La maison est centrale et presque autonome. Quelques éoliennes battent le rythme du vent, des citernes récupèrent l’eau de pluie et un cours d’eau serpente non loin, suffisant pour couvrir l’essentiel de leurs besoins.
Autour, tout est pensé pour durer sans demander trop d’attention. Un élevage de poules pondeuses assure les œufs du quotidien, les porcs complètent largement leur alimentation, et le reste vient de ce qui pousse presque sans effort : pommes de terre, oignons, maïs, tomates en saison, herbes aromatiques, butternuts… Rien de fragile, rien de capricieux.
Quelques arbres fruitiers, plantés des années plus tôt, continuent de produire sans qu’on s’en préoccupe vraiment. Pommiers, pruniers, un figuier… éparpillés, un peu oubliés, mais fidèles à la station. Les Tomson prennent ce qu’il y a à prendre, le reste retourne à la terre.
Le territoire est si vaste qu’il alterne entre pâturages, zones boisées et reliefs plus accidentés, là où même le bétail hésite à s’aventurer. Chaque parcelle a son usage, même si tout ne semble pas immédiatement maîtrisé.
En réalité, ils ne dépendent du monde extérieur qu’une fois par mois. Un ravitaillement massif, presque absurde : des caisses de bière, des sacs de pâtes, du riz en quantité et du lait. Le reste… ils se débrouillent.
En théorie, le système fonctionne presque tout seul.
Dans les faits, quatre hommes adultes qui passent leurs journées à tout maintenir en état brûlent leur quota de féculents.
Entre les pommes de terre qu’ils croquent parfois crues, faute d’envie de cuisiner ou simplement de laver la vaisselle, et le maïs qu’ils arrachent directement au champ, ils ne manquent jamais de ressources. Mais la base de leur alimentation reste ailleurs : des pâtes et de la bière.
Quand l’énergie est là, Tom prépare encore une sauce ou jette quelques tranches de lard sur le barbecue. Mais le plus souvent, le menu se résume à des quantités astronomiques de pâtes, sans grand-chose pour les accompagner.
Même comme ça, la cuisine est loin d’être la pièce la plus ordonnée ou la mieux entretenue. C’est presque un miracle que la vermine n’y ait pas encore élu domicile, au vu des restes de repas incrustés du sol au plafond.
Et pourtant, le microclimat de la Station Tomson — ou leur constitution familiale — assure à toute la tribu bon pied, bon œil et des corps dignes de figurer dans un calendrier de pompiers. Ce qu’ils ne sont pas, par définition.
Enfin… c’est déjà arrivé. Mais ce n’est pas une vocation.
Chez les Tomson, les hommes s’appellent tous Tom, ou presque.
Les intrus sont reconduits sans ménagement — qu’il s’agisse d’un kangourou voleur de maïs ou d’un représentant de la ville.
La nourriture abonde, la cuisine est en PLS.
Et les bêtes, robustes, sont traitées comme les véritables stars de l’endroit.