Chapitre 1
1.
Wolf
La transformation me déchire comme la foudre fend un arbre. Un instant, je me tiens à la lisière des bois de Huntsville, ma peau d’humain frissonnant d’anticipation. L’instant d’après, mes os se remodèlent, mes muscles s’allongent, et mes sens explosent en mille éclats de conscience.
La douleur est familière, presque un soulagement. Elle me rappelle que je suis vivant. Que je suis plus qu’un simple humain. Mes vêtements tombent tandis que ma fourrure, noire comme l’encre et épaisse, recouvre mon corps. Mes pattes s’enfoncent dans la terre meuble, et je ressens chaque caillou, chaque racine, chaque vibration de vie sous la surface. Le monde devient net. Les couleurs s’estompent, mais le moindre mouvement est d’une clarté cristalline ; les sons s’amplifient, formant une symphonie de feuilles qui bruissent et d’oiseaux au loin.
Je secoue ma fourrure et prends une grande inspiration. Dieu. L’odeur du pin et de la mousse inonde mes poumons, riche et complexe. Je sens le ruisseau à quatre cents mètres à l’est, ce petit goût minéral de l’eau sur la pierre. Il y a des cerfs quelque part au nord ; trois, peut-être quatre. Leur odeur est faible, mais impossible à ignorer. Un lapin fouille la terre non loin, parmi d’autres animaux tapis sous le sol, leurs cœurs battant la chamade, gagnés par une peur instinctive alors que je n’ai même pas bougé. Ils savent qu’un prédateur est tout près...
Je montre les crocs dans ce qui ressemblerait à un sourire si les loups savaient sourire, puis je cours. La forêt s’ouvre devant moi comme une promesse. Mes pattes dévorent le sol, mes muscles puissants me propulsent en avant avec une vitesse qu’aucun humain ne pourrait égaler. Les branches défilent, frôlant à peine ma fourrure. Je saute par-dessus une souche sans ralentir, atterris avec souplesse et continue ma course. Le vent s’engouffre dans mon pelage, frais contre ma peau, porteur de mille histoires que je commence à peine à déchiffrer.
C’est ça, la liberté. C’est ce que la malédiction nous a donné, même si elle a tout pris en échange. Je ralentis en atteignant une petite clairière, les flancs haletants, la langue pendante. Le soleil filtre à travers la canopée, tachetant le sol d’or et d’ombre. Fin août dans le Dakota du Sud ; l’air garde la chaleur de l’été, mais il y a comme un changement. L’automne approche. Et les cours reprennent lundi.
Mon estomac se noue et je secoue vivement la tête, mes oreilles battant l’air. Je ne veux pas penser à l’école. Ni au fait de débarquer à Huntsville High avec mon blouson de cuir, mes tatouages et cette réputation qui me précède, que je le veuille ou non. Le petit nouveau. Le mec bizarre. Le gamin dont la famille a fui la ville il y a plus de vingt ans et qui revient la queue entre les jambes, pour des raisons que personne ne comprendra.
Sauf qu’on ne revient pas la queue entre les jambes. On revient pour se battre. Je trottine jusqu’au ruisseau, baisse le museau et bois. L’eau est fraîche et pure, elle a un goût de pierre et de ciel. Mon reflet ondule à la surface : un immense loup noir aux yeux couleur d’or en fusion. Ces yeux sont la seule chose qui ne change pas, que je sois humain ou loup. Ma mère dit que c’est la marque de la malédiction, un rappel de ce que nous sommes. Ce que Rose Nelson a fait de nous.
Ce nom fait gronder un grognement dans ma poitrine avant que je puisse le réprimer. Rose Nelson, la sorcière qui a maudit ma famille il y a trois siècles parce qu’un Garret lui avait brisé le cœur. L’avait trompée. Trahie. Et au lieu de jeter un sort sur lui uniquement, elle a maudit toute sa lignée. Chaque Garret né depuis porte le loup en lui, forcé de se transformer à la pleine lune, incapable de mener une vie vraiment normale.
Les monstres ne peuvent pas vivre normalement. C’est ce qu’elle a dit, d’après les histoires transmises de génération en génération. Elle voulait nous voir souffrir. Que nous soyons des parias. Que nous sachions ce que ça fait d’être trahi par son propre corps, par sa propre nature. Et ça a marché !
Mes parents ont quitté Huntsville avant ma naissance, désespérés d’échapper à la malédiction. Ils ont déménagé à Seattle, puis à Portland, et enfin à Denver. Espérant que la distance affaiblirait la magie. Mais le loup nous a suivis partout. Les transformations sont devenues plus difficiles, plus fréquentes. Mon père a commencé à avoir des trous noirs, s’oubliant lui-même quand la lune était noire. Ma mère ne pouvait plus dormir, hantée par les rêves de la sorcière qui a tout déclenché.
Finalement, il y a six mois, ils ont pris une décision. Nous devions revenir. Affronter le problème. Parce que la famille Thorton vit toujours ici. Les descendants de Rose Nelson. La lignée qui détient l’autre bout de la malédiction, qu’ils le sachent ou non. Mes parents pensent qu’il y a un moyen de briser ça. Une faille, un rituel, quelque chose qui nous libérera. Ils font des recherches depuis des années, fouillant les vieux grimoires et l’histoire de notre famille. Et chaque chemin mène ici. À Huntsville. Aux sorciers qui ont fait de nous des monstres.
Je ne sais pas si je les crois. Mais je suis là quand même... Je relève la tête du ruisseau et hume à nouveau l’air. La ville est au sud-ouest, peut-être à trois kilomètres à travers les arbres. Je peux la sentir, très légèrement : les gaz d’échappement, l’herbe coupée et la douceur grasse du fast-food. La civilisation. L’humanité. Le monde que je devrai réintégrer dans quelques heures quand je retrouverai forme humaine et que je rentrerai chez moi comme un gamin de dix-huit ans ordinaire.
Sauf que je ne suis pas ordinaire. Je ne le serai jamais... Je me détourne de l’odeur de la ville pour m’enfoncer plus profondément dans les bois. J’ai besoin de connaître ce territoire, chaque centimètre. Si les choses tournent mal – non, quand elles tourneront mal – il me faudra des cachettes. Des zones de chasse. Des endroits où être le loup sans que personne ne me voie.
La forêt se densifie à mesure que j’avance, les broussailles s’emmêlant autour de chênes et d’érables centenaires. Je marque mon passage comme le font les loups, revendiquant cet espace. Ça me fait du bien, c’est primitif. C’est pour ça que je suis fait. Pas pour les salles de classe, les devoirs ou faire semblant de m’intéresser aux matchs de football et aux bals de fin d’année.
Je trouve une crête surplombant une petite vallée et m’arrête, haletant. De là, je vois la lisière de la ville, les toits qui percent à travers les arbres. Huntsville. 3 000 habitants. Endormie. Ennuyeuse. Le genre d’endroit où tout le monde connaît tout le monde et où les secrets ne restent pas enfouis longtemps.
On va secouer cette ville. Je le sens dans mes os, dans la malédiction qui coule dans mes veines. Quelque chose approche. Quelque chose est en train de basculer. Mes parents le sentent aussi, même s’ils ne le disent pas à voix haute. Il y a une raison pour laquelle la malédiction nous a ramenés ici maintenant, après toutes ces années. Quelque chose ou quelqu’un nous attend.
Un frisson parcourt ma fourrure malgré la chaleur. Je pense à lundi. Entrer dans ce lycée. Avoir des profs qui regarderont mes tatouages et mes piercings et décideront que je suis un fauteur de troubles avant même que j’ouvre la bouche.
Et quelque part dans ce bâtiment, peut-être assis dans un de mes cours, peut-être en train de me croiser dans le couloir... il y aura un Thorton. Je ne sais pas s’il en reste de mon âge. Je ne sais pas s’ils ont la moindre idée de ce que leur ancêtre a fait à la mienne. Mais je vais le découvrir. Je le dois.
Le soleil décline, teintant le ciel de nuances d’orange et de rose. Je cours depuis des heures, et mes muscles commencent à me faire souffrir, de cette bonne fatigue. Il est temps de rentrer. D’être humain à nouveau, même si je ne le veux pas.
Mais je fais demi-tour, reprenant mon chemin à travers la forêt. Les odeurs me sont familières maintenant, mes propres marques me guident jusqu’à la maison. Quand j’atteins la lisière des bois où j’ai laissé mes vêtements, le ciel devient violet. Les étoiles commencent à percer à travers l’obscurité grandissante tandis que je reprends ma forme humaine.
C’est pire que de se transformer en loup. Mon corps lutte, veut rester dans cette forme qui semble la plus vraie. Mais je force le changement, suffoquant tandis que mes os craquent et se remodèlent, que la fourrure s’efface et que la peau s’étire sur mes muscles d’humain. Je me retrouve à quatre pattes dans la terre, nu et tremblant, la sueur coulant le long de ma colonne vertébrale. « Putain », je grommelle, ma voix rauque et étrange après des heures de silence.
J’attrape mon jean et l’enfile, puis mon t-shirt et mon blouson. Le cuir semble oppressant après la liberté de la fourrure, mais je remonte la fermeture éclair quand même. Mes bottes sont là où je les avais laissées, et je glisse mes pieds dedans sans prendre la peine de lacer les chaussures. Le chemin du retour est court. Nous louons une maison en périphérie de la ville, assez proche pour être pratique, mais assez éloignée pour que les voisins ne remarquent pas quand l’un de nous disparaît dans les bois à des heures indues. Les lumières sont allumées quand j’arrive, chaudes et jaunes à travers les fenêtres. La maison… enfin, en quelque sorte.
Je pousse la porte d’entrée et trouve ma mère dans la cuisine, en train de remuer quelque chose sur le feu qui sent la tomate et l’ail. Elle lève les yeux quand j’entre, son regard scrutant mon visage. « Bonne course ? » demande-t-elle.
« Ouais. » Je m’appuie contre le comptoir, soudain épuisé. « Les bois sont bien. Il y a de l’espace. »
Elle hoche la tête, satisfaite. « Ton père est dans son bureau. Il a trouvé quelque chose dans l’un des vieux journaux. Il veut te parler après le dîner. » Évidemment.
« D’accord », je dis. Elle retourne à ses fourneaux, et je monte prendre une douche. L’eau chaude fait du bien sur mes muscles douloureux, lavant la terre, la sueur et les dernières traces du loup. Une fois propre et habillé, je me sens presque humain à nouveau. Presque.
Le dîner est calme. On mange les pâtes de ma mère en parlant de choses sans importance : la maison, la météo, et si l’épicerie en ville est correcte. On ne parle pas de la malédiction. On ne parle pas des Thorton. Et surtout, on ne parle pas de ce qui arrivera lundi quand je franchirai la porte de ce lycée et que tout basculera. Mais ça plane au-dessus de nous, lourd et inévitable.
Après le dîner, je trouve mon père dans le bureau, comme maman l’avait dit. Il est entouré de livres, de vieux journaux reliés en cuir et d’impressions modernes éparpillées sur le bureau. Il lève les yeux quand je frappe à l’encadrement de la porte, et son expression est sombre. « Wolf, dit-il. Entre. Assieds-toi. »
C’est ce que je fais, m’affaissant sur la chaise en face de lui. Il fait glisser un journal sur le bureau. Les pages sont jaunies, l’écriture est en pattes de mouche et démodée. « Lis ça », dit-il en désignant un passage près du bas. Je me penche en avant et lis.
La malédiction ne peut être brisée par la force ou la magie. Elle ne peut être qu’acceptée. Le loup et la sorcière doivent choisir librement leur nature, ou rester liés à jamais.
Je penche la tête et hausse un sourcil percé, l’air interrogateur, en regardant mon père. « Ça veut dire quoi ? »
« Je ne sais pas encore, admet-il. Mais je pense que ça signifie qu’on ne cherche pas un moyen de détruire la malédiction. On cherche un moyen de... la transformer. De faire la paix avec. »
« En trouvant les Thorton », je dis lentement.
Il hoche la tête. « En trouvant les Thorton. » Je m’adosse, mon esprit en ébullition. Les Thorton. Une famille qui ne sait peut-être même pas ce qu’elle est, ce que sa lignée a fait. Quelqu’un que je vais rencontrer lundi. Je le sens, aussi sûrement que l’attraction de la lune. « Ok, je dis finalement. Ok. »
Mon père se penche par-dessus le bureau et me serre l’épaule. « On va trouver une solution, Wolf. Ensemble. »
Je hoche la tête, mais je ne le crois pas. Parce qu’au fond, je connais la vérité. Il ne sera pas question de briser la malédiction. Il sera question de lui survivre. Et lundi, tout commencera à s’effondrer.