Uncharted Waters
Le soleil du matin apportait habituellement un sentiment de calme dans le petit appartement de Luciel. À vingt-cinq ans, sa vie était une mosaïque soigneusement construite de routines tranquilles : l’odeur du café fraîchement moulu de ses services de barista, le bourdonnement prévisible du réfrigérateur et le confort de sa propre solitude.
Mais aujourd'hui, la routine a volé en éclats.
Luciel se tenait devant le miroir de sa salle de bain, boutonnant sa chemise de travail blanche et amidonnée. Alors qu'il attrapait le col, une étrange humidité localisée sur son torse le fit s'arrêter. Il fronça les sourcils en baissant les yeux. Une petite tache humide et translucide s'étalait directement au-dessus de son sein gauche.
« C'est quoi ce bordel... ? » grommela-t-il en déboutonnant sa chemise pour regarder de plus près.
Il s'essuya la poitrine du revers de la main. C'était visqueux. Une goutte perlée de liquide blanc s'écoula lentement de son téton gauche, attrapant la lumière de la pièce.
« De la sueur ? » murmura-t-il, un rire nerveux lui échappant. « Je transpire du lait maintenant ? Super. Juste ce qu'il fallait pour mon anxiété. »
Il attrapa une serviette pour se sécher, mais quelques secondes après avoir remis sa chemise, le tissu était à nouveau humide. L'humidité froide contre sa peau lui envoya un frisson bizarre le long de la colonne vertébrale. La panique, chaude et frénétique, commença à lui nouer l'estomac.
Poussé par une curiosité soudaine et désespérée de comprendre ce qui arrivait à son corps, Luciel pinça son téton gauche entre son pouce et son index.
« Ah— ! »
Une douleur hypersensible et inattendue le traversa, arrachant un gémissement doux et essoufflé à sa gorge. Ses genoux se dérobèrent légèrement et ses mains agrippèrent le rebord du lavabo. Mais ce n'était pas seulement l'intensité de la sensation qui faisait s'écarquiller ses yeux d'horreur ; c'était le résultat.
Une goutte épaisse et blanche de lait véritable pointait à l'extrémité.
« Non, non, non. C’est dingue. Je rêve », chuchota Luciel, la voix tremblante. Il fixa son reflet : cheveux blonds en bataille, grands yeux bleus écarquillés par une panique totale, les taches de rousseur sur ses joues pâles tournant au cramoisi.
Pour se prouver qu’il avait tort, pour se prouver que son esprit lui jouait des tours, il saisit fermement ses deux tétons et pressa fort.
Un hoquet aigu lui déchira les lèvres lorsqu'une pression soudaine et lourde se libéra de sa poitrine. Au lieu de quelques gouttes, deux jets de lait tièdes et constants jaillirent, éclaboussant directement le miroir de la salle de bain et ses mains.
Luciel se figea, les mains encore suspendues au-dessus de sa poitrine, sa respiration saccadée. Les traces blanches glissaient lentement le long de la vitre.
« Je produis du lait », souffla-t-il, la réalité le percutant de plein fouet. « Je suis un homme de vingt-cinq ans, et je produis littéralement du lait. »
Une heure plus tard, Luciel était assis sur une table d'examen recouverte de papier bruyant, serrant sa veste contre sa poitrine comme si quelqu'un risquait de lui voler son secret.
Le Dr Evans, un médecin expérimenté au comportement remarquablement calme, parcourut les dossiers avant de tapoter son stylo sur son bureau.
« Eh bien, Luciel », commença le Dr Evans en ajustant ses lunettes. « Vos analyses de sang confirment exactement ce que vous avez décrit. Physiquement, vous êtes un homme, mais votre système endocrinien nous joue un sale tour. »
« Un sale tour ? » la voix de Luciel grimaça. Il s'éclaircit la gorge, essayant de retrouver un peu de dignité. « Docteur, j'ai repeint le miroir de ma salle de bain ce matin. Ce n'est pas un tour, c'est un bug biologique. »
Le Dr Evans offrit un sourire compatissant, quoique légèrement amusé. « C'est une anomalie médicale inhabituelle, oui, mais pas totalement inconnue. Vos résultats montrent que votre hypophyse produit une quantité massive et inhabituelle de prolactine. »
« Prolactine », répéta Luciel, le mot semblant lourd et étranger sur sa langue.
« Oui. C’est l’hormone responsable de la production de lait », expliqua le Dr Evans en faisant des gestes avec ses mains. « Dans votre cas, les niveaux sont si élevés que votre corps réagit exactement comme celui d'une femme en fin de grossesse ou en post-partum. Vous êtes, à toutes fins utiles, en pleine lactation. »
Luciel s'affaissa contre la table d'examen, se massant les tempes. « Alors... qu'est-ce qu'on fait ? Il existe une pilule ? Une opération ? Un bouton arrêt ? »
« Nous pouvons commencer un traitement avec des agonistes de la dopamine pour aider à supprimer les niveaux de prolactine », dit le médecin en se tournant vers son ordinateur pour rédiger une ordonnance. « Cependant, comme vos taux sont exceptionnellement élevés, il faudra du temps pour que votre corps s'adapte. En attendant, vous devrez gérer les symptômes. »
« Les gérer ? » Luciel parut horrifié. « Comment je fais pour "gérer" le fait de tremper mes chemises dans un café ? »
« Je suggère d'acheter des coussinets d'allaitement », dit le Dr Evans avec désinvolture, comme s'il recommandait une marque de vitamines. « Ils se glissent dans vos sous-vêtements et absorbent l'humidité. Et Luciel ? Essayez de ne pas presser ou exprimer le lait, sauf si la pression devient trop douloureuse. Stimuler la zone ne fera qu'envoyer le signal à votre cerveau d'en produire davantage. »
Luciel cacha son visage dans ses mains, sa peau pâle brûlante. « Des coussinets d'allaitement. Génial. Je vais être le seul barista masculin de la ville à traîner dans le rayon puériculture. »
« Voyez le bon côté des choses », plaisanta gentiment le Dr Evans en lui tendant l'ordonnance. « Vous êtes par ailleurs en parfaite santé. Juste... un peu plus nourricier que l'homme moyen en ce moment. »
En sortant de la clinique, Luciel serrait le morceau de papier comme une bouée de sauvetage, l'esprit en ébullition. Il lui suffisait de récupérer ses médicaments, d'acheter les fameux coussinets embarrassants pour garder ses chemises sèches, et de reprendre sa vie tranquille et prévisible. Personne n'avait besoin de savoir.
Il ne se doutait pas que, dans son appartement, une tempête attendait déjà de faire voler en éclats sa vie prévisible.








