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Les Racines du Devenir

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Résumé

"On a toujours le choix, même quand l'autre option semble merdique." Imagine le Cameroun des années 50. Imagine une société noire sous domination blanche. Imagine une époque où le mariage n'est pas un choix féminin. Imagine tout ce qui pousse une femme à croire qu'elle n'a pas le choix. Puis imagine Rukia. Une jeune femme venue d'un petit village, décidée à déjouer les pronostics et à refuser le destin qu'on semble avoir écrit pour elle. À travers son parcours, ce roman explore les héritages invisibles, les loyautés familiales et les croyances qui façonnent nos vies de génération en génération. Car parfois, le plus grand bouleversement consiste simplement à envisager qu'un autre choix est possible.

Statut :
Terminé
Chapitres :
4
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Chapter 1

Aujourd’hui nous sommes en janvier 1947 et j’ai 14 ans. Je ne sais pas exactement quel jour on est, la semaine a été rude et remplie d’émotions.

Certains diront que le moment est arrivé, d’autres que j’ai encore le temps mais, mes préoccupations sont ailleurs.

On n’en est pas encore là, chaque chose en son temps. J’ai envie de te raconter mon histoire aujourd’hui parce que je suis convaincue que la vie est faite de choix, on a toujours le choix ! Oui, même quand c’est compliqué, même quand l’autre option nous semble vraiment merdique, même quand tout nous paraît fatalement tracé, on a toujours le choix.

Alors installe toi bien confortablement et laisse-moi te faire voyager avec moi.

*******

Je m’appelle Rukia et je suis née à Bafia, une ville du centre du Cameroun, en 1933. Ou du moins le gars qui travaille au centre de recueil a décidé que ce serait mon année de naissance. Il faut dire qu’on n’est pas très scrupuleux sur ce genre de détails, les parents n’ont pas vraiment l’habitude de déclarer les naissances au moment où elles arrivent. Ce qui nous vient naturellement c’est plutôt de l’annoncer oralement à nos proches. Donc au dernier recensement, l’agent m’a observé et, après avoir posé quelques questions à mon père, il a déduit que je suis née cette année-là.

Je vis avec mes parents ainsi que mes frères et ma soeur. Je suis la deuxième née. J’adore ma maison. Elle n’est pas très grande, si je la compare à d’autres que je peux voir dans le village, mais elle m’est tellement confortable ! Il y a trois chambres : celle de mes parents, celle de mes frères et celle que je partage avec ma soeur. Enfin, celle que je partageais avec ma soeur. Ça fait quelques années qu’elle est partie mais je nous entends encore refaire le monde et rigoler pendant des heures. Le souvenir est si vif que j’ai souvent l’impression que ça s’est passé hier.

La maison est entourée d’une immense cour, en tout cas elle semble immense pour moi. Il y a différentes sortes d’arbres, une petite dizaine je dirais, et des plantes en tout genre. Papa me répète que ce sont ses outils de travail. Il m’a déjà parlé de certaines plantes qu’il prend soin de cultiver et quand je m’impatiente pour connaître les autres il me répète que la patience est un ingrédient précieux dans son travail. Je devrais donc être patiente si un jour je veux prendre sa succession. Et c’est ce que je veux, même si je ne le dis pas trop fort parce que ce n’est pas vraiment très bien vu par chez moi pour une femme d’avoir autant d’ambition.

Mon père est tradipraticien. Certains l’appellent « marabout », d’autres « guérisseur ». Pour moi, il accompagne les âmes et les corps égarés qui viennent lui demander de l’aide en utilisant un savoir traditionnel. J’apprends énormément auprès de lui. Il connaît tellement de choses ! Il excelle dans la compréhension de la psychologie humaine tout autant que dans la confection de remèdes à base des plantes de notre cour. J’entends souvent les gens en ville parler de lui en l’appelant le « Grand Sorcier » mais pour moi ce n’est pas ce qu’il est. L’homme a besoin de cases, de catégories pour ranger tout ce qui l’entoure sinon il a l’impression que quelque chose lui échappe. Alors je les laisse utiliser les catégories qui les rassurent.

Je suis très proche de mon père. C’est pourquoi, même si j’ai des petits frères, donc les héritiers légitimes, c’est quand même à moi qu’il apprend comment entretenir son jardin et l’utiliser à bon escient. Tout ce qu’il m’enseigne est absolument fascinant et j’ai parfois envie de continuer à l’écouter pendant des heures. Alors je lui pose des questions, des centaines de questions. En écrivant ça comme ça, je comprends enfin pourquoi il me répète d’intégrer la patience dans mon apprentissage. La vérité c’est que j’aime tellement apprendre auprès de lui. Il a cette aura apaisante qui me fait me sentir en sécurité et j’adore la lueur de fierté que je vois briller au coin de ses yeux quand je parviens à le challenger en lui posant des questions particulièrement pertinentes.

Mais bon, pour être honnête, je sais qu’il doit se reposer parce que je ne suis pas la seule à bénéficier de ses enseignements. Il a commencé à enseigner les bases à mes frères, mais ils sont encore très jeunes et ont d’autres préoccupations comme se bagarrer entre eux ou avec des copains, découvrir que les filles peuvent être jolies et faire des cabrioles en sautant d’arbres en arbres. Ils ne voient pas encore l’importance de ce que mon père a à offrir. Alors j’en profite pour rester auprès de lui et apprendre tout ce que je peux.

Tu te demandes peut-être si Sue aussi profitais de l’enseignement de mon père. La réponse est : non. Quand elle était à la maison, elle était plus souvent avec ma mère pour apprendre l’art d’être une bonne maîtresse de maison et une bonne épouse. Je les entendais parfois rigoler à propos de subtilités que je ne comprenais pas vraiment. Mais Sue ne vit plus vraiment avec nous puisqu’elle s’est mariée il y a deux ou trois ans déjà.

Son mari est très gentil, en tout cas il a toujours une petite attention pour moi quand ils viennent nous rendre visite. Mais ils viennent beaucoup moins régulièrement maintenant que Sue est maman d’un adorable petit garçon.

Je me souviens du tumulte qu’il y avait à la maison quand elle s’est mariée. Pendant plusieurs jours, le mari de Sue est venu, accompagné de plusieurs hommes, pour parler avec mon père. Mes oncles aussi étaient présents. Je voulais tellement y assister mais apparemment en tant que femme, mon rôle est de rester avec les femmes. Alors j’ai aidé ma mère à préparer les repas pour les accueillir « comme il se doit ». J’ai aussi aidé ma soeur à se préparer et faut dire qu’elle était absolument magnifique ! Avec le tissu choisi pour l’occasion, elle s’était fait une jupe droite qui s’évase à partir des genoux. Pour ses manches, à partir de ses épaules, elle avait ajouté de la tulle blanche, ce qui ajoutait une touche de transparence particulièrement élégante. Ses cheveux étaient tressés et coiffés avec des cauris, elle avait de grandes boucles d’oreilles qui retombaient sur ses épaules et de grandes chaines en perles autour de sa taille. Elle ressemblait à une vraie reine.

Ces hommes n’étaient pas venus les mains vides mais avec de nombreux cadeaux qu’ils ont déposés dans la cour juste devant la maison. Au moment de leur arrivée, j’étais avec Sue, dans notre chambre. Notre chambre n’est pas très grande, et là, avec les affaires éparpillées de ma soeur sur nos deux petits lits et un peu aussi sur le sol en ciment, elle me semblait microscopique. J’ai dû user de toute mon agilité pour ne pas tomber quand Sue m’a demandé de guetter par la fenêtre pour lui raconter l’arrivée de sa belle-famille. Notre chambre est juste à côté du salon et c’est donc la seule autre pièce de la maison depuis laquelle on peut voir toutes personnes arriver chez nous. Je ne saurais pas trop dire si ma soeur était nerveuse ou juste incroyablement impatiente, mais le fait est qu’elle ne voulait pas regarder elle-même parce que, traditionnellement, le futur marié ne doit pas voir sa future épouse avant le moment opportun. Donc elle m’encourageait à lui décrire en détail chacun de leurs mouvements.

Pour être franche, ça m’a beaucoup amusée de lui raconter l’arrivée des quatre moutons dont l’un, particulièrement belliqueux, s’amusait à s’asseoir, sauter, tourner sur lui-même pour repousser l’inévitable moment où il serait à son tour attaché à un arbre à côté de ses frères. Je me suis demandé s’il était humainement possible pour une famille de notre taille de consommer autant de nourriture ou peut-être que c’était censé durer une vie entière. Maman, qui nous a rejoint à ce moment-là, s’était gentiment moqué de moi me disant qu’à la fin de la journée nous allions partager le tout avec les familles de mes oncles et tantes. Il y avait tellement de nourriture qui jonchait le sol de la cour que les voisins aussi semblaient émerveillés. En même temps il y avait de quoi !

Il y avait, à vu d’oeil, une dizaine de sacs de riz de 10 kilos chacun, au moins 6 ou 7 énormes bras de plantains, 3 ou 4 gros sacs d’oignons jaunes et bien sûr une tonne d’ananas de Bafia, bien plus que je n’ai pu compter. Il y avait également plusieurs mètres de tissu pagnes enroulés qui semblaient être d’excellente qualité et d’autres choses mais je n’ai pas eu le temps de tout voir parce que Maman m’a demandé d’arrêter de jouer à la guetteuse. Je peux comprendre, même si les hommes étaient bien occupés à tout déposer et recompter, Maman craignait que l’un d’eux finisse par lever les yeux pour m’apercevoir à la fenêtre.

Une fois tous les « cadeaux » déposés dans la cour, les hommes étaient entrés pour s’installer au salon. Les murs ne sont pas très épais donc on les entendait parler en métaphore de leurs généalogies. Maman nous expliquait que ça fait partie de la coutume d’utiliser des images particulièrement fleuries et de se vanter des exploits de sa lignée, pour justifier la valeur du futur époux. En plus, je te disais tout à l’heure que les registres de la ville ne sont pas les plus explicites, alors c’est important de faire le point sur les généalogies de chacune des familles pour s’assurer qu’il n’y pas un lien qui empêcherait l’union.

Après plusieurs heures à les écouter parler, le moment était finalement venu pour Sue, et donc moi aussi, de sortir de la chambre et rejoindre l’assemblée au salon. Elle a été accueillie par des chants entonnés gaiement par mes tantes. On lui a demandé de confirmer son envie de s’unir à cet homme et à la seconde où elle avait accepté, des « youyous » bruyants ont retentis faisant trembler de joie les murs de la maison. À la suite de ça on avait dansé, mangé, chanté, célébré cette nouvelle union. Cette nuit-là, on n’a pas beaucoup dormi, on était conscientes que c’était la fin d’une époque et que ce serait la dernière fois qu’on passerait la nuit ensemble dans la même chambre. Alors une dernière fois on a refait le monde, imaginant ce que serait sa vie dans sa nouvelle maison. On a ri, on a pleuré puis on s’est effondrées de fatigue, mais on nous a réveillées deux heures plus tard. Il était temps pour Sue de se préparer une dernière fois dans cette chambre que nous avons partagé avant qu’on ne l’accompagne dans sa nouvelle maison. Je me souviens que j’étais tellement heureuse pour elle !

De mon côté, je n’ai jamais envisagé la vie maritale comme une fin en soi. Je rêve de voyage et d’aventures mais, surtout je rêve de passer une vie à apprendre et à m’émerveiller. C’est en grande partie mon père le responsable.

Il a toujours mis un accent particulier sur mon esprit, ma manière de raisonner. Mon père aime me mettre au défi intellectuellement parce qu’il sait que j’en suis capable et surtout parce qu’il sait que j’en aurais besoin. « Être une femme intelligente et ambitieuse dans un monde où l’on n’attend de toi que soumission et maison bien tenue est une bataille de fond pour laquelle il est vital d’être bien armée » me disait-il.

Un jour, il m’a confié que si ça ne tenait qu’à lui, il me garderait avec lui à la maison. Pas parce que je suis sa fille chérie et que pour une obscure raison il ne voudrait pas me partager. Mais, justement parce qu’il sait que je suis capable de tellement plus que la place qu’un mariage à notre époque pourrait vouloir m’imposer.

Mais, je suis bien consciente que la Vie peut être une petite blagueuse. Parfois elle nous impose des choix, mais l’option qu’on voudrait ne fait pas partie de la liste. On verra bien ce que la Vie me réserve.

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