Chapitre 1 : Les Mains Vides
Je compte les minutes entre deux contacts. Pas par choix. Par survie.
Le matin commence toujours pareil. Je me réveille avant l’aube. La gorge sèche, la peau qui tire. Je pose la main sur ma propre cuisse et je vérifie. Rien. Pas de fièvre étrangère, pas de brûlure qui ne m’appartient pas. C’est bon signe. Ça veut dire que j’ai tenu la nuit sans que personne ne frappe.
Je suis guérisseuse de campagne. C’est le mot propre. Les gens du village disent "la femme aux mains froides". D’autres ne disent rien du tout. Ils baissent juste les yeux quand je passe.
Mon pouvoir n’a pas de nom compliqué. Je touche, j’absorbe. La douleur quitte le corps de l’autre. Elle vient sur moi. Une entorse devient une crampe dans mon mollet. Une fièvre devient des frissons sous ma peau. Une plaie ouverte devient une brûlure qui me réveille la nuit. Soulagement pour eux. Fissures pour moi.
Les premières années, je croyais que c’était un don. Je courais vers tous ceux qui saignaient. Je voulais sauver. J’ai sauvé. J’ai aussi arrêté de dormir. J’ai arrêté de rêver autre chose que des cris.
Alors j’ai appris les règles. Règle numéro 1 : personne ne me touche. Pas d’embrassade, pas de main posée sur l’épaule pour me remercier. Rien. Règle numéro 2 : je choisis qui je soigne. Règle numéro 3 : après trois patients dans la même journée, je ferme ma porte. Même si dehors ils pleurent. Surtout si dehors ils pleurent.
Ma maison est à l’écart. Pierre grise, toit bas, jardin envahi par la menthe sauvage et les mauvaises herbes que Mara m’apporte. Mara a soixante ans et des mains noueuses d’herboriste. Elle ne frappe jamais. Elle pose des paniers devant ma porte. Tisane pour les nerfs. Bouillon gras pour "reprendre des forces". Elle sait. Elle ne demande jamais comment je vais vraiment. C’est pour ça que je l’aime bien.
Joren est l’autre. Forgeron. Grand, bruyant, avec des bras comme des troncs. Lui il crie. "Elyra ! T’as besoin de bandages ! Je t’en laisse vingt ! Viens pas me dire non !" Il les accroche à ma barrière. Il repart avant que j’aie le temps de répondre.
On ne se parle jamais longtemps. On ne se touche jamais. C’est notre accord silencieux. Ils me laissent vivre. Je les laisse en vie quand ils ont besoin de moi.
Le reste du temps je suis seule. Vraiment seule.
Aujourd’hui, c’était un enfant. Sept ans. Jambe coincée sous une poutre. Son père l’a portée jusqu’ici en courant. J’ai vu la jambe. L’os cassé, la peau ouverte, le sang qui ne s’arrêtait pas. Le gamin serrait les dents pour ne pas crier. Il m’a regardée et il a dit "Fais comme si j’étais fort".
J’ai posé mes mains. La douleur est montée d’un coup. Chaude, sale, avec le goût du métal dans la bouche. J’ai senti l’os se remettre en place sous mes doigts. J’ai senti son corps lâcher, enfin. Il a soupiré. Il a ri deux secondes après. "Ça gratte", il a dit.
Moi j’ai fermé les yeux. La brûlure a pris ma cuisse. Exactement là où était sa fracture. Comme si on avait planté un fer rouge dans ma chair.
Le père a voulu me payer. J’ai refusé. J’ai juste dit "Ne le fais pas courir pendant un mois". Il a hoché la tête. Il est parti vite. Ils partent tous vite après. La gratitude rend les gens maladroits. Ils veulent toucher, remercier, retenir. Je ne peux pas.
La nuit est tombée. J’ai vidé trois seaux d’eau froide sur ma jambe. L’eau ne fait rien contre la douleur. Elle donne juste l’illusion du contrôle. Je me suis assise contre le mur, les genoux contre la poitrine. J’ai compté mes respirations. Une. Deux. Jusqu’à cent.
Je connais chaque craquement de cette maison. Le bois qui travaille. Le vent dans la cheminée. Le silence après.
Je suis habituée à être seule. Habituée à avoir mal à la place des autres. Habituée à ce que mon corps soit un grenier à souffrances que personne ne voit.
Demain il y aura d’autres mains tendues. D’autres douleurs à porter. D’autres nuits blanches.
Je ferme les yeux et je pense à rien. C’est ma seule défense. Penser à rien.
Je ne sais pas encore que demain, quelqu’un va frapper à ma porte. Pas pour une jambe cassée. Pas pour une fièvre.
Pour lui.
Et que pour la première fois de ma vie, quand je poserai mes mains, la douleur ne restera pas.
Que pour la première fois, je comprendrai ce que c’est de toucher sans mourir un peu.








