Chapitre 1
L’herbe de Lior était encore humide de la rosée, imprégnée de cette odeur de terre et de liberté qui ne se trouvait nulle part ailleurs. Serena et Lyra, épuisées par leur course effrénée, s’étaient laissées tomber dans le pré, le souffle court, les yeux perdus dans l’immensité azur.
— Tu crois que les nuages savent où ils vont ? demanda Lyra, son rire s'éteignant doucement. Ou est-ce qu'ils se laissent juste porter par le vent ?
Serena ne répondit pas tout de suite. Elle fixait une nuée solitaire, ses doigts agrippant des brins d'herbe avec une force inhabituelle. Elle sentait le poids de la malle déjà bouclée dans sa chambre.
— On déménage, Lyra, murmura Serena. Dans deux semaines. Direction Kaelis.
Le silence tomba, brutal, étouffant le chant des grillons. Lyra se redressa d'un bond, ses yeux s'écarquillant, trahissant une panique pure.
— À Kaelis ? Mais… Serena, c’est impossible ! On avait tout prévu. On avait dit qu'on ouvrirait notre boutique ici, quand on serait grandes. On avait même choisi le nom : L’Éclat de Lior. On ne peut pas se séparer, pas maintenant.
— Papa a eu une promotion, coupa Serena, d'une voix trop calme, presque mécanique.
— Et alors ? supplia Lyra en attrapant les mains de son amie. Dis-lui que tu ne veux pas partir ! Dis-lui que ta vie est ici, avec moi ! Pourquoi tu ne te bats pas ?
Serena se détacha doucement, un masque de marbre sur le visage.
— C’est la vie, Lyra. Les gens comme nous… on ne choisit pas. On suit le mouvement.
— « Les gens comme nous » ? Tu parles comme une étrangère, Serena. Regarde-moi ! On est liées, non ?
— Rien ne dure éternellement, répondit Serena sans la regarder.
À partir de cet instant, une barrière invisible s'installa. Les jours suivants furent un supplice de silences. Lyra essayait de provoquer des discussions, apportait des petits cadeaux, mais Serena répondait par des monosyllabes, les yeux tournés vers une fenêtre qu'elle ne voyait plus.
Le jour du départ, le soleil de Lior semblait presque cruel dans sa splendeur. Les valises étaient chargées dans le coffre imposant de la berline des Montfort. Les deux familles étaient réunies pour un ultime adieu.
Le père de Lyra, un homme simple aux mains calleuses, tapait amicalement sur l’épaule du père de Serena, un homme tiré à quatre épingles qui semblait déjà avoir oublié l'odeur de la terre humide.
— Vous savez, Montfort, lança le père de Lyra en balayant le paysage d'un geste large, ici, on n'a peut-être pas vos chéquiers, mais on a la paix. Kaelis, c’est une autre paire de manches. Il faudra que la petite Serena s'accroche pour ne pas perdre son âme au milieu des loups.
Le père de Serena ajusta sa montre, un sourire poli, mais distant, flottant sur ses lèvres.
— C'est gentil de vous en soucier, Vance. Mais à Kaelis, la paix ne paie pas les factures. Nous avons des ambitions. Serena doit voir autre chose que ces champs si elle veut devenir quelqu'un. Le monde ne s’arrête pas aux frontières de Lior.
À quelques pas de là, les deux mères se tenaient en retrait, l'air beaucoup plus grave. La mère de Lyra, le visage fermé par une peine profonde, posait machinalement une main sur son ventre, comme pour apaiser une douleur lancinante. Elle observait sa voisine, la mère de Serena, avec un mélange de pitié et de ressentiment.
— Tu es sûre de vouloir l'emmener si loin, Elena ? murmura la mère de Lyra, la voix tremblante. Les liens qu'elles ont tissés ici... tu ne peux pas les briser comme ça, d'un simple déménagement. Elles sont comme deux sœurs.
La mère de Serena détourna le regard, fixant intensément le coffre de la voiture.
— Parfois, les liens deviennent trop étouffants, répondit-elle d'un ton sec, presque tranchant. Il est temps pour elles de grandir, chacune de son côté. Le passé doit rester à Lior, là où il a été enterré. Ce n'est pas une suggestion, c'est une nécessité.
La mère de Lyra baissa les yeux, déconcertée par la dureté de sa voisine. Elle ne savait pas que ces mots ne s'adressaient pas à la situation, mais au secret que la mère de Serena découvrit, ce qu'elle portait en elle, lourd comme une pierre.
...
Le moteur finit par vrombir, brisant le silence pesant de la cour. Serena monta à l'arrière, les mains agrippées à son sac. Elle ne répondit pas aux signes de main de Lyra. La voiture démarra, soulevant un nuage de poussière qui masqua bientôt la silhouette de son amie.
Pendant les dix premières minutes, Serena resta immobile, le regard figé sur la vitre latérale. Puis, alors que Lior disparaissait enfin derrière le premier virage de la route nationale, ses épaules commencèrent à trembler.
Un sanglot, longtemps contenu, s'échappa de sa gorge. Puis un autre, plus violent. Elle porta ses mains à sa bouche pour étouffer le bruit, les larmes coulant librement sur ses joues, gâchant son beau visage de jeune fille sage.
— C’est fini, chuchota-t-elle pour elle-même dans le silence feutré de l'habitacle.
Elle pensait à Lyra, à leur "boutique" imaginaire, à leurs rires partagés. Elle se sentait trahie par la vie, par ses parents, et surtout par ce destin qu'elle ne comprenait pas encore. Dans le rétroviseur, son père l'observa un instant, un regard froid, avant de remettre la radio.
— Arrête ça, Serena, dit-il sans même se retourner. Les larmes n'ont jamais construit d'avenir. À Kaelis, tu devras être plus forte que ça. Tu devras être sans pitié.
Serena enfouit son visage dans ses mains, pleurant non seulement pour la perte de son amie, mais pour la petite fille qu'elle était en train de tuer, kilomètre après kilomètre, vers la capitale.








