Chapitre 1 Crépuscule d’un guerrier
Moi, Valerio, Roi Lycan, une Bête Monstrueuse.
Je ne pouvais plus me mentir.
Aujourd’hui, mes forces m’abandonnaient.
Lentement.
Inexorablement.
Mes jambes refusaient presque d’avancer, pourtant je continuais de courir, mû par une volonté qui ne m’appartenait plus vraiment. Mon corps avançait par instinct, comme une machine dont le mécanisme refusait encore de s’arrêter alors que tout le reste s’était déjà éteint.
Je n’étais plus qu’une carcasse en fuite.
Le poison achevait patiemment son œuvre. Je le sentais progresser dans mes veines, grignotant ce qu’il restait de ma force. Mes muscles brûlaient sous l’effort, mon souffle se brisait à chaque inspiration, et chacune d’elles semblait lacérer un peu plus ma poitrine. Chaque pas devenait un supplice, chaque foulée un défi lancé à un corps qui ne voulait plus répondre.
Au loin, je les entendais.
Les soldats.
Leurs voix résonnaient entre les arbres, accompagnées du bruit régulier de leurs armures et de leurs bottes écrasant les feuilles mortes. Ils avançaient sans se presser.
Pourquoi l’auraient-ils fait ?
Ils savaient que je n’irais plus bien loin.
Leur mission était simple.
Me retrouver.
Et m’achever.
Ce n’était pourtant pas la première fois que l’on me traquait. Au fil des siècles, d’innombrables guerriers avaient rêvé d’inscrire leur nom dans l’Histoire en faisant tomber le Roi Lycan. Aucun n’y était parvenu.
Mais cette fois...
Cette fois, j’étais à bout.
Mon pied heurta une racine dissimulée sous les feuilles. Mon équilibre céda aussitôt. Je m’effondrai lourdement, le visage contre la terre humide.
Une douleur fulgurante traversa mon flanc.
Là où la lame m’avait transpercé.
Un râle m’échappa tandis que mes doigts s’enfonçaient dans la boue.
Je demeurai immobile quelques secondes, incapable de me relever. Puis, dans un ultime effort, je roulai lentement sur le dos.
Mon regard se perdit dans le ciel.
Il était magnifique.
D’un bleu profond qui s’effaçait peu à peu sous les teintes orangées du crépuscule. Le soleil disparaissait lentement derrière les collines.
Le jour mourait.
Et moi avec lui.
Je le savais.
Le poison avait réduit au silence la bête qui sommeillait en moi. Plus aucune régénération. Plus aucune force surnaturelle. Mes blessures continuaient de saigner sans que mon corps ne tente même de les refermer.
Mon sang quittait lentement mon corps.
Comme s’il savait déjà qu’il n’avait plus aucune raison d’y rester.
Je repassai alors en mémoire les fragments d’une vie longue. Une existence forgée dans le sang, les batailles et les sacrifices. Chaque victoire avait laissé une cicatrice. Chaque défaite m’avait arraché une part de moi-même. Rien ne m’avait jamais été offert. Tout avait dû être conquis.
J’avais triomphé là où d’autres avaient échoué, défié le destin, défié les dieux eux-mêmes parfois. Défendu mon peuple contre des ennemis innombrables. Porté une couronne dont le poids avait souvent été plus lourd que n’importe quelle armure.
J’avais accompli mon devoir.
Du moins...c’était ce que l’Histoire retiendrait de moi.
Pourtant, au seuil de la mort, cette gloire n’avait plus aucune valeur.
Elle ne réchauffait pas le cœur.
Elle ne comblait pas le vide.
Je laissai échapper un souffle tremblant.
Était-ce donc ainsi que devait s’achever l’histoire du Roi Lycan ?
Seul.
Allongé dans la boue.
Traqué comme un animal dont la seule faute avait été de survivre plus longtemps que les autres.
Je fermai lentement les yeux.
Une seule question demeurait.
La seule qui avait encore un sens.
Avais-je été heureux ?
Je fouillai ma mémoire comme on fouille les ruines d’une maison incendiée, espérant y retrouver un fragment de bonheur. Mais pas une seule image ne fit naître cette chaleur étrange que les hommes appelaient le bonheur.
Non...
Je ne l’avais jamais rencontré.
Toute ma vie, j’avais existé pour les autres.
Pourtant...
Au milieu de cette obscurité, quelques éclats de lumière refusèrent de disparaître.
Je me revis enfant.
À cette époque, le monde semblait infiniment plus vaste qu’il ne l’était réellement. Chaque forêt cachait un dragon, chaque colline promettait une aventure, et j’étais persuadé qu’un jour mon nom serait chanté par tous les bardes du royaume.
À huit ans, j’avais fabriqué une épée avec deux morceaux de bois maladroitement attachés l’un à l’autre. Fier comme un véritable chevalier, j’avais traversé le village en annonçant que j’allais débarrasser le monde de tous les monstres.
Mon premier adversaire s’était révélé être... une oie.
Une créature démoniaque, si vous vouliez mon avis.
Elle m’avait poursuivi d’un bout à l’autre du village tandis que je courais en hurlant, abandonnant mon épée derrière moi sous les éclats de rire des habitants.
Un sourire vint malgré moi étirer mes lèvres.
Plus tard, adolescent, je n’avais guère gagné en dignité. Convaincu de devenir un grand magicien, j’avais tenté d’impressionner mes amis en faisant apparaître une flamme dans ma main. Le seul problème était que la flamme avait choisi ma manche comme combustible. Quelques secondes plus tard, je plongeais tête la première dans un abreuvoir sous les yeux ébahis de tous ceux qui avaient assisté au spectacle.
En y repensant, un faible sourire traversa mes lèvres. Au moins, à cette époque, mes plus grandes batailles se terminaient avec quelques bleus et beaucoup de honte.
Alors, dans un dernier sursaut de lucidité, je pensai à elle. À ma mère. À son regard doux mais inquiet. À ses mains tremblantes posées contre mes joues d’enfant.
Autour de mon cou reposait toujours son dernier présent.
Par réflexe, ma main effleura l’amulette cachée sous ma tunique. .
Mes doigts rencontrèrent l'objet qu’elle m’avait offerte tant d’années auparavant. Malgré le froid qui engourdissait lentement mon corps, la pierre noire semblait avoir conservé une étrange chaleur. Je la serrai doucement dans ma paume, comme si ce simple contact suffisait encore à me relier à elle.
Je me souvenais parfaitement du jour où elle me l’avait confiée.
J’étais encore jeune, bien trop jeune pour comprendre l’inquiétude qui se cachait derrière son sourire. Elle s’était agenouillée devant moi, avec cette expression que je ne compris que bien des années plus tard. Ses mains tremblaient tandis qu’elle nouait délicatement la chaîne derrière mon cou. Une larme avait glissé sur sa joue, mais elle s’était empressée de l’essuyer avant que je ne puisse lui poser la moindre question.
L’amulette était d’une simplicité trompeuse. Une pierre d’un noir profond, presque aussi sombre qu’une nuit sans lune, reposait au centre d’un anneau d’argent gravé de symboles anciens. Pourtant, malgré son apparence modeste, elle dégageait une présence singulière.
Ma mère posa alors une main contre ma joue.
— Cette amulette te portera bonheur, mon fils.
Sa voix était douce, mais empreinte d’une étrange gravité.
— Elle te guidera jusqu’à ta véritable raison de vivre. Elle te montrera ce que tu cherches au plus profond de toi... mais seulement lorsque tu penseras avoir tout perdu. Le jour où tu abandonneras tout espoir, elle deviendra ta lumière dans l’obscurité. Et je sais que cela deviendra ta priorité.
À cet âge, je n’avais vu dans ses paroles qu’une belle histoire racontée par une mère à son enfant.
Mais ma mère n’inventait jamais de contes.
Elle était voyante, ma mère. De celles dont les visions se réalisaient, même si parfois trop tard. Mais alors que ma vie touchait à son crépuscule, je réalisais que la prophétie ne s’était jamais accomplie. Pourtant elle n’avait jamais failli, je me demandai avais-je seulement été heureux ? Avais-je trouvé cette fameuse “raison de vivre” qu’elle m’avait promise ? Non…
Mais peut-être allais-je la retrouver, elle, là-haut.
Cette simple pensée fit naître en moi une paix étrange, presque irréelle.
Si la prophétie ne s’était jamais accomplie ici-bas, peut-être trouverais-je enfin mes réponses au-delà du voile. Peut-être qu’après une vie entière passée à lutter, je pourrais enfin déposer les armes. Peut-être qu’il existait, quelque part, un endroit où les rois n’avaient plus à porter le poids d’un royaume, où les guerriers n’étaient plus condamnés à se battre.
Je n’avais plus la force de continuer.
Même mes griffes demeuraient prisonnières de leur forme humaine. Elles avaient toujours répondu au moindre de mes instincts. Aujourd’hui, elles refusaient de sortir. La bête était déjà partie avec le poison.
Alors, d’une main tremblante, je glissai lentement mes doigts jusqu’à la poignée de mon poignard.
Cette lame m’avait accompagné durant une grande partie de mon existence. Elle avait traversé d’innombrables batailles à mes côtés sans jamais me trahir. J’avais juré de ne la dégainer qu’en cas de véritable nécessité.
Je compris que cet instant était venu.
Ils avaient passé des années à vouloir ma tête.
Ils ne l’auraient pas.
Je refusais de leur offrir cette victoire.
Je préférais choisir ma propre fin plutôt que de leur abandonner ce dernier fragment de liberté.
Mes doigts se resserrèrent autour de la poignée.
L’acier semblait étonnamment chaud dans ma paume.
Lentement, je levai la lame et en posai la pointe contre ma poitrine, juste au-dessus de mon cœur. Je pris une longue inspiration. Le vent caressa une dernière fois mon visage tandis que les derniers rayons du soleil traversaient les branches au-dessus de moi.
C’était donc ainsi que tout s’achevait.
Je fermai les yeux.
Puis j’appuyai.
Les chants de la forêt disparurent les uns après les autres. Le vent cessa de souffler. Les voix de mes poursuivants s’évanouirent dans un silence absolu.
Tout s’effaça dans un noir profond, d’une douceur presque irréelle. Je ne sentais plus mon corps. Plus la douleur. Plus le froid. Même le poids de la couronne venait enfin de quitter mes épaules.
Je tombais.
Et, pour la première fois depuis bien longtemps...
J'étais en paix.
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premier chapitre qui met dans l'ambiance, on garde un peu de mystère. J'aime beaucoup