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À la surface de l'eau.

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Résumé

Kaito, maître-nageur de trente ans dans une piscine municipale, voit son quotidien bouleversé lorsqu'Eiji, un homme de quarante ans à l'allure élégante, vient prendre des cours particuliers pour apprendre à nager. Derrière son assurance apparente se cache pourtant quelqu'un qui doit affronter sa peur de l'eau. Au fil des leçons, une relation inattendue naît entre eux, bien au-delà du simple apprentissage.

Statut :
il y a 9 jours
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapter 1

— Non, je veux pas aller dans l’eau ! Je sais pas nager, monsieur !

Le cri ricocha contre les murs carrelés du bassin d’apprentissage avant de se perdre dans le brouhaha feutré du centre aquatique. Quelques adultes, plus loin, tournèrent brièvement la tête avant de reprendre leurs exercices, comme habitués à ce genre de scène. Dans une piscine, les éclats de voix des enfants faisaient presque partie du décor.

Planté tout au bord du bassin, les deux pieds solidement ancrés dans le sol humide, il se tenait aussi droit qu’un petit soldat refusant d’avancer. Son bonnet de bain jaune fluorescent écrasait maladroitement ses boucles blondes qui dépassaient par endroits, tandis que sa moue boudeuse déformait son petit visage.

Ses grands yeux bleus passaient nerveusement de la surface miroitante de l’eau à mon visage, avant de revenir aussitôt vers le carrelage, comme si le simple fait de regarder le bassin risquait de l’y faire tomber dedans.

— C’est exactement pour ça que tu es ici, dis-je d’une voix douce et posée, tandis que je lui souriais et tendais lentement la main vers lui. Ne t’inquiète pas... personne ne te demande de savoir nager aujourd’hui. Si tu savais déjà le faire, ce serait moi qui serais au chômage. Tu seras tellement fier de toi quand tu verras comme tu auras été courageux aujourd’hui.

Le petit garçon secoua la tête avec une énergie farouche.

— J’ai dit non ! hurla-t-il encore plus fort, la voix vibrante de colère.

Je demeurai immobile dans l’eau chauffée du bassin pédagogique qui montait jusqu’à ma taille, diffusant une chaleur douce qui contrastait avec la fraîcheur de l’air sur mes épaules mouillées. Mon tee-shirt bleu clair, avec l’inscription marquée en grosses lettres blanches « MAÎTRE-NAGEUR » sur la poitrine, collait contre ma peau et suivait chacun de mes mouvements. Même dans l’eau, nous le gardions afin d’être immédiatement identifiables.

Le tissu alourdi par l’eau dessinait les contours de mes bras chaque fois que je levais une main, mais j’avais appris depuis longtemps à ne plus y prêter attention. Ce qui comptait, c’était le petit garçon devant moi. Je connaissais cette expression. Cette peur qui n’avait rien de raisonnable, mais qui, pour un enfant, occupait absolument toute la place. Je pris une inspiration discrète avant d’adoucir encore ma voix.

— D’accord... on ne bouge pas, répondis-je tranquillement sans la moindre précipitation en levant légèrement les paumes pour lui montrer que je ne comptais pas le forcer. Personne ne va te pousser. Tu peux respirer un grand coup, regarde... comme ça.

Je m’imais une grande inspiration, gardant un sourire calme et rassurant.Mais Milo secoua la tête encore plus vigoureusement.

— Mais je veux même pas respirer ici ! La piscine sent mauvais !

Cette réponse me tira presque un sourire. Je me retins. Si je riais, même gentiment, il risquait de croire que je me moquais de lui et donc de se refermer davantage.

— Tu sais... continua-je en restant parfaitement calme, beaucoup d’enfants me disent exactement la même chose le premier jour.

— Bah moi c’est même pas mon premier cours ! rétorqua-t-il du tac au tac, les poings serrés le long de son corps.

— C’est vrai. Mais tu sais quoi ? Après quelques séances, la plupart ne veulent plus sortir de l’eau.

— Ben moi, si ! Je veux plus sortir parce que j’y suis même pas entré d’abord ! hurla-t-il, prêt à exploser comme une petite bombe à retardement.

Il avait répondu sans la moindre hésitation, comme s’il avait préparé cette réplique depuis le début. Je hochai lentement la tête, acceptant sa logique.

— C’est vrai. Aujourd’hui, tu préfères rester au sec.

Il sembla légèrement déstabilisé par le fait que je ne cherche pas immédiatement à le contredire. Le silence retomba quelques secondes, seulement troublé par le clapotis régulier de l’eau contre mon corps.

Autour de nous, l’atmosphère feutrée du centre aquatique contrastait avec cette petite tempête. Au loin, le sifflet occasionnel d’un collègue résonna dans le grand bassin. Des éclaboussures éclatèrent contre une ligne d’eau. Des rires étouffés. Un couple en cours particulier, un groupe d’adultes, discutait pendant un exercice de flottaison.

Toute la piscine poursuivait son rythme habituel, tandis que, dans ce petit coin du bassin réservé aux débutants, il n’y avait que Milo et moi... et son refus obstiné qui semblait aspirer tout l’oxygène de la pièce. Le temps semblait suspendu autour de la peur de cet enfant de huit ans.

Mon regard parcourut rapidement le bassin à la recherche de quelque chose qui pourrait détourner son attention. Une frite en mousse ? Trop encombrante. Une planche ? Trop scolaire. Mon regard s’arrêta finalement sur une petite balle violette qui flottait paresseusement près du rebord. Parfait...

Je la récupérai du bout des doigts, l’eau glissant le long de mon avant-bras avant de retomber en une pluie de gouttelettes.

— Regarde ce que j’ai trouvé...

Milo baissa malgré lui les yeux vers la balle. Simple curiosité. C’était déjà une victoire.

— Elle est jolie, hein ? dis-je en la faisant tourner doucement entre mes mains, comme un trésor précieux.

Aucune réponse.

— Je peux te la prêter si tu veux.

Toujours rien.

— Tu pourrais même la lancer aussi loin que possible... et on irait la récupérer ensemble, ça te dit ? insistai-je, agitant doucement le jouet devant ses yeux pour capter son attention. L’eau chaude clapotait doucement contre ma taille.

Ses yeux suivirent malgré lui la balle violette. Ils ne quittèrent plus le petit objet qui tournait lentement entre mes doigts. Pendant une seconde, ses épaules semblèrent se détendre d’un rien. Même sa bouche cessa de bouder. Cette minuscule hésitation que je remarquai tout de suite suffisait à me dire que j’avais enfin trouvé une fissure dans son mur.

Et aussitôt, il se ressaisit brutalement, comme s’il se rappelait qu’il devait rester en colère et qu’il devait continuer à dire non. Il fronça violemment les sourcils, son visage se referma, et il me lança un regard noir avec ces grands yeux bleus chargés de toute la dignité blessée dont un enfant de huit ans était capable.

— J’en veux pas, grogna-t-il d’une voix agacée.

Je laissai passer une seconde. Inutile de répondre trop vite. Avec les enfants, chaque mouvement comptait autant que les mots. Je fis alors un unique pas dans l’eau. Un pas minuscule. À peine de quoi raccourcir la distance qui nous séparait. Les vaguelettes vinrent mourir contre le rebord du bassin, mais je m’arrêtai aussitôt. Plus près, je risquais de l’effrayer. Plus loin, j’aurais donné l’impression de l’abandonner.

— Tu es sûr ?

— Oui !

— Même si je te la donne ?

— Oui !

— Définitivement ?

— Oui !!

Je sentis malgré moi le coin de mes lèvres se relever. Pas un vrai sourire. Juste ce petit mouvement incontrôlable qui échappe parfois lorsque les enfants répondent avec une logique désarmante.

— Elle est pourtant violette... elle en jette ! dis-je, insistant sur la rime.

Cette fois, ses lèvres tressaillirent. Un sourire léger apparut, doucement, discrètement, vite écrasé par un froncement de sourcils, comme contrarié d’avoir failli sourire. Il repoussa violemment ma main d’un geste brusque. La balle m’échappa et rebondit mollement sur l’eau.

— Foutez-moi la paix, monsieur ! Je prends déjà des bains à la maison, pourquoi je devrais encore en prendre un ici ?

Mes épaules eurent un très léger mouvement vers le bas. Presque imperceptible. J’aurais volontiers fermé les yeux une seconde, juste une seconde, mais je n’en fis rien. Milo n’avait pas besoin de voir mon découragement.

Je récupérai calmement la petite balle qui flottait à nouveau contre le rebord du bassin.

Décidément... les enfants possédaient une logique qui leur appartenait entièrement. Chacun d’entre eux inventait sa propre façon de dire non. Certains pleuraient. D’autres négociaient. D’autres encore se réfugiaient dans le silence. Milo, lui, semblait décidé à explorer toutes les possibilités offertes par son imagination.

— Tu as raison, dis-je calmement en serrant et desserrant la balle dans ma main. Chez toi, tu prends des bains. Mais ici... ce n’est pas un bain.

Il releva la tête, surpris, et son regard se plissa, l’air méfiant.

— Ici, on apprend quelque chose qui peut servir toute la vie, expliquai-je patiemment pour la énième fois. On apprend à être en sécurité dans l’eau. À flotter. À respirer tranquillement. À nager. Et surtout... on apprend à avoir un peu moins peur. C’est mon métier d’apprendre aux gens à nager, tu comprends ? Ta maman t’a inscrit parce qu’elle veut que tu deviennes un grand garçon courageux, capable de te débrouiller.

Milo ne répondit pas mais baissa les yeux sur le carrelage humide. Pendant un instant, je crus que la carapace allait céder. Mais la résistance revint aussitôt, plus vive que jamais. Il tapa du pied avec frustration sur le carrelage humide, les yeux maintenant brillants de larmes contenues.

— Mais c’est pas moi qui veux aller dans l’eau ! Sa voix se brisa net. C’est ma maman qui veut que j’y aille !

Il inspira difficilement, la poitrine secouée de sanglots retenus.

— Moi... moi je veux rentrer... Appelez ma maman, je veux rentrer à la maison tout de suite ! hurla-t-il en tapant de nouveau du pied.

Sa voix résonna entre les murs. Milo, les poings serrés me défiait du regard, comme si ce cri pouvait faire apparaître sa mère par magie et mettre fin à ce calvaire.

Moi aussi j’aimerais rentrer, petit... Cette pensée m’effleura avec une fatigue presque ironique, comme un murmure intérieur que je n’aurais jamais laissé franchir mes lèvres.

La journée avait déjà ce goût lourd et humide propre aux longues heures passées au bord de l’eau : la surveillance incessante du grand bassin, les gestes réflexes à anticiper avant même qu’un danger n’apparaisse, les adolescents qu’il fallait rappeler à l’ordre parce qu’ils confondaient bord de piscine et terrain de jeu, les adultes distraits, les consignes de sécurité répétées jusqu’à perdre leur relief. Et maintenant, face à moi... ce petit corps immobile au bord du bassin d’apprentissage, plus fermé qu’une porte verrouillée, refusant obstinément le monde aquatique qui s’étendait à ses pieds.

J’aime ce que je fais, on me le répète souvent : ce métier exige une patience rare, et je suis heureux de la posséder. Pourtant, je ne pensais pas que donner des cours à des enfants serait aussi épuisant...

Je laissai mon regard glisser brièvement vers le grand bassin derrière nous. Là-bas, la vie continuait sans moi. Puis je revins à Milo. Je soufflai doucement, presque imperceptiblement, avant de reprendre d’une voix plus légère, comme si je tentais de repeindre le monde avec des couleurs plus douces que celles qu’il voyait.

— Tu n’es pas content d’avoir ce bassin pour toi tout seul ? fis-je en englobant d’un geste large et lent l’eau claire et peu profonde autour de moi. La surface était calme, à peine troublée par mes mouvements. Regarde, il n’y a absolument personne d’autre dans ce bassin. Et tu sais pourquoi ?

Milo ne daigna même pas lever les yeux. Son petit visage restait fermé, buté, les lèvres pincées en une ligne mince.

— Je m’en fous ! répondit-il d’un ton sec, l’expression agacée comme une armure trop grande pour lui.

La réponse claqua dans l’air humide, nette, sans appel. Je laissai un court silence s’installer, comme on laisse reposer une phrase trop lourde pour être contestée immédiatement. Tant pis, pensai-je, je vais quand même te le dire.

Je m’accroupis légèrement dans l’eau, sentant la pression chaude remonter contre mes cuisses tandis que je désignais doucement le bassin autour de nous.

— Parce qu’ici, c’est le petit bassin d’apprentissage pour les enfants. Là où on apprend. Tu as vu comme l’eau est calme ?

Je plongeai lentement les mains dans l’eau, laissant les vaguelettes fines se propager en cercles concentriques autour de mes doigts, espérant l’attirer par ce simple mouvement hypnotique. L’eau glissa sur ma peau en filets brillants, reflétant la lumière blanche des plafonniers. Un sourire volontairement exagéré, chaleureux et amical, étira mes lèvres sans montrer les dents.

— La température est même plus chaude que dans le grand bassin des adultes. C’est super, non ? demandai-je en relevant légèrement la tête vers lui, cherchant son regard sans jamais l’arracher de force.

Je savais déjà qu’il ne m’écoutait pas vraiment. Je le lisais dans sa posture rigide, dans cette façon qu’il avait de planter ses pieds comme s’il pouvait résister physiquement à ce qu’on lui demandait de ressentir. Mais parler n’était pas seulement convaincre. C’était aussi occuper l’espace, tenir une présence rassurante où la peur, peut-être, finirait un jour par se fatiguer d’elle-même.

Milo posa ses petites mains sur ses hanches dans un geste ridiculement déterminé, presque trop grand pour son corps frêle. Ses sourcils se froncèrent avec une intensité comique qu’il devait probablement croire intimidante.

— Pourquoi je dois vous regarder jusqu’à ce que maman vienne me chercher ? demanda-t-il d’une voix boudeuse.

— Euh... justement, normalement tu ne dois pas rester là à ne rien faire. Tu es ici pour apprendre à nager, tu te souviens ? répondis-je en tapotant doucement l’eau du bout des doigts, créant un petit clapotis régulier, presque hypnotique.

— Mais je veux pas ! insista-t-il en croisant violemment les bras sur sa poitrine, comme une barrière improvisée contre le monde entier.

Je restai une seconde immobile. Une seconde de trop, peut-être. La fatigue revint, discrète mais insistante, comme une vague qui se retire sans prévenir. Je crois bien que cette séance n’aura encore servi à rien... pensai-je avec une pointe d’exaspération face à son entêtement pur et dur. Je savais que je n’allais probablement pas réussir à le convaincre aujourd’hui.

Je sentis mes épaules s’alourdir légèrement. Mon regard se perdit un instant dans la surface miroitante de l’eau, où mon reflet tremblait à peine. Puis je pris une décision simple. Je sortis du bassin.

L’eau chaude glissa le long de mon corps en cascades fines et scintillantes, s’accrochant un instant au tissu détrempé de mon tee-shirt avant de retomber en gouttes lourdes sur le carrelage, formant une flaque à mes pieds. Le bruit était doux, presque intime dans le silence tendu du petit bassin.

Chaque pas vers le bord rendait le monde un peu plus solide, un peu plus froid aussi. Je posai un pied sur le sol humide, puis l’autre. Le contraste thermique me fit légèrement frissonner.

Sans me presser, je m’accroupis à la hauteur de Milo, essayant de me faire plus petit, moins menaçant. Ainsi, je n’étais plus au-dessus de lui. Je n’étais plus “le maître-nageur dominant depuis l’eau”. Juste un homme à sa hauteur.

Nos regards se rencontrèrent enfin. Le mien était fatigué, oui, marqué par les heures passées à répéter les mêmes gestes et les mêmes mots. Mais il restait plein d’un espoir patient, presque obstiné. Le sien, plein d’une défiance enfantine farouche, fragile dans ses angles, comme une vitre qu’on n’a pas encore appris à toucher sans la briser.

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