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Le Petit Chaperon Rouge

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Résumé

Les contes qui ne sont pas pour les enfants l Ă©tait une fois... l'ombre đŸŒč Une collection de dark romance oĂč les contes de votre enfance se parent de noirceur, de dĂ©sirs interdits et de liaisons dangereuses. Ici, les princes ne sont pas des hĂ©ros, mais des tourments. Les chĂąteaux cachent des secrets qui Ă©corchent. Les baisers ne rĂ©veillent pas toujours... parfois, ils emprisonnent. Chaque histoire revisite un classique — La Belle et la BĂȘte, Blanche Neige, Cendrillon, La Petite SirĂšne — et le tord jusqu'Ă  ce que l’amour frĂŽle l’obsession, que la rĂ©demption se mĂ©rite dans la douleur, et que « heureux pour toujours » sente le soufre et les pĂ©tales fanĂ©s. Lisez-les dans l’ordre que vous voulez. Chaque tome est une porte dĂ©robĂ©e vers le mĂȘme labyrinthe : celui oĂč l’innocence perd et oĂč les mĂ©chants gagnent... votre cƓur. Pour celles et ceux qui ont toujours prĂ©fĂ©rĂ© la morsure du loup Ă  la chanson du berger.

Statut :
Terminé
Chapitres :
5
Rating
n/a
Classification par Ăąge :
18+

Chapitre 1

Je ronge mon frein au milieu des embouteillages de la zone industrielle. Le moteur de ma moto tousse comme un poumon crevĂ©, prĂȘt Ă  rendre l’ñme Ă  chaque feu rouge. Le guidon vibre sous mes doigts glacĂ©s. La pluie de novembre tombe en rideau serrĂ©, brouille les phares, noie les klaxons dans un hurlement Ă©touffĂ©.ï»ż

Tiens bon, encore quelques annĂ©es, s’il te plaĂźt.

Tout le monde m’appelle Rouge. À cause de ma bĂ©cane en fin de vie et de mon casque. Peut-ĂȘtre aussi Ă  cause de la nuance cuivrĂ©e de mes cheveux ou de ce caractĂšre qui prend feu pour rien. Rouge comme l’alerte, ou comme ce qu’on prĂ©fĂšre ne pas voir sur le bitume.

Une cible ambulante, un gyrophare humain sur le dos d’une moto Ă  moitiĂ© foutue.

Dans l’intercom coincĂ© dans mon casque, la voix de Sandra continue de grĂ©siller, mĂȘme coupĂ©e. Je l’entends encore :

— Trois colis en retard, Rouge. Trois. Si tu foires celui-lĂ , tu dĂ©missionnes avant que je te vire, c’est clair ?

Le clic sec de la communication coupĂ©e me tourne encore dans l’oreille.

Je souffle fort, un nuage de buĂ©e se rĂ©pand sur ma visiĂšre. Dans mon rĂ©tro fĂȘlĂ©, j’aperçois un bout de mon visage dĂ©formĂ© : bouche trop dure, yeux cernĂ©s, je ne me reconnais pas tout Ă  fait. On dirait une gamine qui joue Ă  faire la grande, une grande qui a trop jouĂ© Ă  la dure.

Je tourne la tĂȘte vers la remorque bĂąchĂ©e. Le dernier colis est lĂ , sanglĂ© au milieu par des tendeurs bleus. Un carton brun, banal au premier regard. Mais il me donne l’impression d’ĂȘtre moins un objet qu’une prĂ©sence. Le scotch fait plusieurs tours, serrĂ© au point de creuser les bords, comme un garrot.

Pas de logo. Pas de numĂ©ro. Pas d’expĂ©diteur. Bizarre!

Juste une étiquette plastifiée, collée de travers. Une adresse au feutre noir, lettres épaisses, un peu tremblées :

Mamie Delacroix – Route du Moulin – ForĂȘt des Roches – 2e maison aprĂšs le pont.

Je relis que je relis Ă  trois, comme si un dĂ©tail allait soudain se dĂ©tacher, me prĂ©venir, me dire “non”.

On dirait un dĂ©cor de vieux conte qu’on aurait laissĂ© moisir.

Et pourtant, l’affaire est belle : soixante euros cash pour une course qui en vaut douze. PayĂ© d’avance par un type en parka sombre, capuche enfoncĂ©e, odeur de tabac froid. Il a posĂ© les billets sur le comptoir comme on se dĂ©barrasse d’un truc qu’on ne veut plus toucher. Un regard furtif, Ă©paules raides. Pas un mot de trop.

Mon radar à emmerdes a clignoté rouge, trÚs rouge. Course longue, destination paumée, infos hyper floues.

Sandra, elle, a vu surtout les billets.

— Tu la prends, a-t-elle dit. Ça rattrapera un peu tes retards.

Les fins de mois m’étranglent, loyer, assurance, les dettes avec ma tante, les factures empilĂ©es sur la table de la kitchenette. Soixante balles, c’est deux semaines de bouffe et une facture en moins. Une nuit de moins Ă  faire le calcul sur mon tĂ©lĂ©phone avant de dormir.

Pour soixante balles, je livrerais un cadavre emballé dans du papier cadeau, du moment que ça paie sans discuter.

Qu’est-ce que je risque ?, je pense. Une vieille qui attend ses cachets ou ses croquettes. Au pire, un sermon. Je connais dĂ©jĂ  trop bien.

La file de voitures se remet Ă  se traĂźner. Je me faufile par la droite, grignote une place entre un SUV et un camion frigorifique, puis m’échappe enfin sur la dĂ©partementale. Les lampadaires dĂ©filent de part et d’autre, jaunes, tremblotants, avant de s’espacer.

Les entrepĂŽts deviennent de simples hangars agricoles, puis des maisons Ă©parses, fenĂȘtres Ă©teintes. La pluie se calme, laissant un ciel bas, saturĂ©, le bitume brillant renvoie des reflets d’orange et de rouge.

Un panneau brun clouté sur un poteau en bois apparaßt sur la droite :

FORÊT DES ROCHES – SITE PROTÉGÉ.

Super, je pense. Protégé de quoi ?

Je quitte la dĂ©partementale pour une route plus Ă©troite. Les lampadaires se rarĂ©fient, mal alignĂ©s, plantĂ©s trop loin les uns des autres. Certains clignotent, d’autres restent plongĂ©s dans une sorte de mort dĂ©finitive. Les derniĂšres maisons disparaissent. La route se resserre entre des talus et des haies sombres, la ligne blanche, au milieu, part en lambeaux.

Puis la forĂȘt arrive, d’un coup.

Les arbres se referment sur la route, serrĂ©s, torsadĂ©s, branches noueuses qui s’entrecroisent au-dessus de moi comme des doigts. Mes phares accrochent des troncs ruisselants, des pierres couvertes de mousse, des touffes de ronces qui dĂ©bordent sur le goudron. L’asphalte cĂšde la place Ă  un mĂ©lange douteux de gravier et de terre tassĂ©e qui craque sous mes pneus.

L’air change subitement laissant place Ă  un air plus humide, plus lourd, l’odeur d’humus gorgĂ© d’eau, de feuilles en dĂ©composition, et ce fond de terre retournĂ©e qui rappelle les cimetiĂšres. Un courant froid s’engouffre, me coupe les Ă©paules.

Je jette un coup d’Ɠil au rĂ©tro, derriĂšre : rien. Juste un couloir de noir, vaguement dĂ©coupĂ© par la faible lueur de mon feu arriĂšre.

Le monde s’est rĂ©duit Ă  un cĂŽne de lumiĂšre devant moi, Ă  ma respiration un peu trop courte dans mon casque, et au ronronnement agonisant de ma moto.

C’est là que je l’entends.

D’abord, un simple bourdonnement, trop bas pour ĂȘtre un camion, trop rĂ©gulier pour ĂȘtre le vent. Ça flotte, loin derriĂšre, puis le son se raffermit, monte dans les graves. Un moteur, beaucoup plus puissant, imposant. Pas le mien, en tout cas.

J’accĂ©lĂšre un peu, ma titine vibre, proteste. Le bruit, lui, se rapproche lentement, mais sĂ»rement. Comme si quelqu’un jouait avec l’accĂ©lĂ©rateur, juste assez pour rester dans mon sillage.

Je plisse les yeux sur le rĂ©tro. Le miroir fĂȘlĂ© dĂ©forme le peu que je vois, pas de phare visible, juste ce noir brillant que mes propres feux grignotent difficilement.

Le grondement enfle.

La premiÚre moto surgit sans prévenir.

Une masse bleue bondit dans mon rĂ©troviseur, pleine phare, et me dĂ©passe dans un hurlement qui me vrille les tympans. Ma moto se met Ă  vibrer de partout, comme si le moteur voulait se dĂ©crocher du cadre. Je serre le guidon, sentant un souffle brĂ»lant me lĂ©cher la jambe. L’odeur d’essence pure, de mĂ©tal chauffĂ©, de cuir trempĂ© me claque au visage, me prend Ă  la gorge.

La bĂ©cane est basse, longue, menaçante, blouson de cuir usĂ© jusqu’au nerf, coutures blanchies. Gants sans doigts, phalanges Ă©paisses tatouĂ©es. Casque noir intĂ©gral, lisse, sans un autocollant, sans un Ă©clat, comme une tĂȘte coupĂ©e qu’on aurait vernie.

Le pilote ne tourne pas la tĂȘte, il accĂ©lĂšre encore. Le rugissement grossit, puis dĂ©croche, emportĂ© dans le virage. Je me retrouve brutalement dans un silence coupĂ© net, et le bruit asthmatique de ma 125 qui essaie de faire croire qu’elle tient encore le coup.

Je serre la mĂąchoire.

— Connard, que je lñche, plus pour reprendre la main que par conviction.

La pluie recommence, fine, acĂ©rĂ©e, ma visiĂšre est couverte de perles. J’essuie du gant, le geste nerveux, mon cƓur bat trop vite pour une simple frayeur de dĂ©passement.

Ça ira, je pense. Un biker pressĂ©. Ça existe.

Je n’ai mĂȘme pas le temps de finir ma phrase intĂ©rieure.

Un deuxiÚme moteur se fait entendre, pas derriÚre, cette fois sur le cÎté.

Un grondement Ă©touffĂ©, comme si la moto roulait sur un autre sol, plus meuble. Un bruit de gravier dĂ©placĂ©, puis quelque chose jaillit d’un renfoncement Ă  droite, entre deux arbres, lĂ  oĂč la visibilitĂ© est nulle.

La deuxiĂšme moto surgit d’un chemin de terre masquĂ© par les branches, projette une gerbe de boue, et se coule sur la route avec une facilitĂ© insolente. En un instant, elle est lĂ , Ă  ma hauteur.

Je sursaute, ma roue arriĂšre glisse lĂ©gĂšrement, mord dans une orniĂšre, se rattrape. Un putain m’échappe entre les dents serrĂ©es.

La moto noire vient se caler à ma gauche, parfaitement parallùle. Ni devant, ni derriùre mais dans mon champ de vision. Un animal qui se met au pas de sa proie, le temps de l’observer.

MĂȘme blouson tannĂ© par la pluie, mĂȘmes gants sans doigts, la silhouette est diffĂ©rente, toute en finesse, plus souple. Une mĂšche blonde s’échappe Ă  l’arriĂšre du casque, plaquĂ©e sur la nuque par l’eau, traçant une ligne pĂąle sur le cuir. Sous le faisceau de mes phares, cette mĂšche accroche la lumiĂšre un bref instant, comme un Ă©clat de mĂ©tal clair.

La moto se maintient Ă  mon rythme, sans effort visible, comme si tout ça n’était qu’une promenade.

Je sens la tension remonter le long de ma colonne. Je garde les yeux fixĂ©s sur la route par principe ou par orgueil idiot. Ne pas leur montrer qu’ils ont rĂ©ussi Ă  me faire peur.

Mais la prĂ©sence Ă  ma gauche devient oppressive, il y a la chaleur du moteur, bien sĂ»r, nĂ©anmoins ce n’est pas pareil. La prĂ©sence, comme un regard qui persiste et cherche Ă  ĂȘtre soutenu. Un corps Ă  quelques centimĂštres du mien, sĂ©parĂ© seulement par des couches de cuir, de tissu, de pluie. Une odeur diffĂ©rente, Ă  peine perceptible derriĂšre celle de l’essence : quelque chose de plus sec, plus chaud, qui m’évoque vaguement un souvenir flou de soirĂ©e enfumĂ©e et de sueur dans un bar bondĂ©.

Je finis par tourner la tĂȘte.

Le pilote me regarde déjà.

Geste calme : il lĂšve une main, paume vers moi, comme pour dire “tranquille”, zĂ©ro d’agitation, aucune menace flagrante, un pressentiment qu’il contrĂŽle la scĂšne.

Puis, trĂšs lentement, il remonte sa visiĂšre.

Mes phares accrochent seulement en reflets glissant sur son casque noir. Quelque chose ne va pas, un truc qui dit : “Je sais exactement ce que je fais.”

Je sens mon ventre se contracter de peur, oui, mais pas que. Mon corps envoie des signaux contradictoires, comme s’il ne savait pas dans quelle case ranger ce mec : danger, ou attraction peut-ĂȘtre les deux, sĂ»rement les deux.

La main gantĂ©e se soulĂšve encore, en salut. Ni vraiment moqueur, ni vraiment amical. Une sorte de promesse silencieuse : je t’ai dans mon viseur.

Puis la visiĂšre retombe dans un petit claquement sec, il baisse la tĂȘte d’un millimĂštre, donne un coup de gaz.

La moto noire me frĂŽle pour me dĂ©passer, un souffle brĂ»lant effleure mon bras. Je sens la chaleur Ă  travers la couche dĂ©trempĂ©e de mon blouson, jusqu’à la peau avec ce simple passage, et pourtant mon corps rĂ©agit comme Ă  un contact.

Quelques secondes plus tard, les deux feux arriÚre se retrouvent devant, puis disparaissent dans la courbe suivante. Avalés par la route et le défilement des arbres.

Le silence retombe trop vite.

Je lĂąche un juron que je ne prends mĂȘme pas la peine d’articuler. Un grognement qui reste coincĂ© dans mon casque.

Mon pouls cogne dans mes tempes. Le faisceau de mes phares me paraĂźt plus Ă©troit qu’avant. Le poids du colis, derriĂšre, s’alourdit d’un coup dans ma tĂȘte, je sais qu’il n’a pas bougĂ© d’un gramme, mais tout mon corps me dit l’inverse.

J’inspire, j’essaie de raisonner.

Deux bikers qui s’amusent Ă  faire flipper la livreuse perdue. Ça arrive. Les routes de forĂȘt ont l’air d’ĂȘtre leur terrain de jeu. Rien qui mĂ©rite que j’appelle qui que ce soit, qui justifie que je retourne me faire dĂ©gommer par Sandra en rendant les billets.

Mon cerveau en est convaincu mais mon corps, pas du tout.

Les poils de mes avant-bras se dressent sous ma veste, une sensation de sueur froide, malgrĂ© le froid ambiant. Le nƓud dur, trĂšs bas dans mon ventre, qui ne veut pas se dissoudre.

Je jette un Ɠil au rĂ©tro, toujours rien. La route derriĂšre moi n’est qu’un trou noir, pourtant, chaque fois que je cligne des yeux, je crois deviner un Ă©clat, une lumiĂšre, un reflet qui n’existe pas.

J’ai la sensation trĂšs nette que quelque chose s’est mis en marche, que ça ne dĂ©pend plus de moi.

Les motos. L’adresse foireuse. Le type louche au dĂ©pĂŽt. Le paiement en liquide. Et merde, je suis trop conne !

Les piĂšces commencent Ă  s’emboĂźter, mĂȘme si je refuse encore de regarder le puzzle en face.

Ce n’était pas un hasard. C’est rĂ©glĂ©, clairement anticipĂ©.

Une traque vient de commencer, une vraie, ce n’est pas une mĂ©taphore pour me faire peur.

Et avec mon casque rouge sur cette route noyée de nuit, je sais déjà une chose :

Je ne suis plus seulement une livreuse en retard. Je suis devenue la proie qui ignore encore qui tient la laisse, ni Ă  quoi ressemblent exactement les crocs.

Des bruits de moteur que je n’avais pas entendu jusque-là se mettent à ronronner. C’est à ce moment que je devine que je ne suis plus malheureusement seule.

Dites Ă  Mona Bensandil ce que vous avez pensĂ© de ce chapitre !
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