Chapitre 1
Deux silhouettes d’enfants fendaient la végétation. Une chevelure blonde, une autre follement rousse. Leurs rires purs piquaient l'air chaud de l'été, mêlés au bruit sec des tiges cassées et aux pas précipités qui piétinaient les hautes herbes du jardin.
— Attends-moi !
L’une d’elles, poussée par une énergie débordante, distançait largement sa camarade. Elle fonçait droit vers un chêne centenaire dont le tronc titanesque semblait s'élever jusqu'au ciel à leurs yeux de petites filles.
— Je vais être la première tout en haut ! s’écria-t-elle en agrippant déjà la première écorce rugueuse.
Mais ces mots agirent comme une étincelle obscure. Au lieu de la griser, ils firent naître une onde de choc glacée dans le sang de son amie. Un pressentiment lourd, viscéral.
— On va se faire gronder !
— Seulement si tu vas cafter, Ana !
Malgré ce ton taquin, le mauvais présage ne fit que s’amplifier, serrant la poitrine d'Ana dans un étau à peine supportable. L'air vint à manquer. Ses yeux révulsés restèrent rivés sur la silhouette déjà perchée à trois mètres du sol.
— Él… attention !
Le cri lui arracha la gorge. Dans un réflexe désespéré, elle tendit ses bras vers le haut au moment exact où le pied de son amie glissa dans le vide. La prise lâcha. La chute s'amorça.
Puis, l'air explosa. Une gerbe d'étincelles aveuglantes fendit l'espace entre elles dans un claquement sourd, brisant le décor en mille morceaux.
Le vide. L'immersion totale dans un noir absolu.
•••
Un coup de poignard dans le thorax.
Solène d'un coup de rein violent arracha son corps au matelas, l'air s'engouffrant dans ses poumons avec un sifflement rauque, comme si elle venait d'échapper à la noyade. Son cœur martelait sa cage thoracique à un rythme effréné, secouant ses épaules. Une goutte d'eau glacée — de la sueur pure — glissa le long de sa tempe droite pour finir sa course dans le creux de son cou, lui donnant un frisson d'horreur.
Sa vision balaya la pénombre, confuse, incapable de reconnaître les angles familiers de la pièce pendant plusieurs secondes d'angoisse.
— Encore ce foutu rêve…, croassa-t-elle, la voix brisée par le choc.
Elle plaqua une main moite sur son visage, le paume tremblante, essayant de stopper le tangage du décor. Les couvertures n'étaient plus qu'un piège étouffant, un poids mort sur ses jambes qu'elle repoussa brutalement. Ses pieds nus frappèrent le sol glacé — un choc thermique bienvenu qui la réancra légèrement dans la réalité.
Elle se leva, la tête lourde, le corps balancé par un tangage nauséeux, et se traîna jusqu'à la salle de bains. Comme après chaque crise, chaque résurgence de cette nuit-là, elle finit par s'échouer contre le meuble, ses doigts se crispant sur la porcelaine froide de l'évier jusqu'à en faire blanchir ses articulations.
Dans la pénombre du miroir, deux yeux effrayés la fixaient.
Ana.
C'était le nom qu'on lui criait autrefois. Celui d'une vie effacée, d'une petite fille qui n'existait plus. Aujourd'hui, elle s'appelait Solène. Un prénom plat, lisse, parfait pour passer sous les radars et glisser dans la foule sans laisser de traces.
D'un geste brusque, elle ouvrit le robinet au maximum. L'eau glacée jaillit. Elle en ramassa une brassée au creux de ses mains et s'en frappât le visage avec violence, rejetant en arrière ses longues mèches rousses trempées.
— Idiote…, cracha-t-elle à son propre reflet.
Fuyant le miroir, elle regagna sa chambre à tâtons, poussée par une urgence absurde. Ses mains fouillèrent aveuglément sous le lit, puis sous l'oreiller, jusqu'à ce que ses doigts rencontrent la coque fraîche de son téléphone.
Elle se laissa tomber en diagonale sur le lit et déverrouilla l'appareil. La lumière crue du cadran lui brûla les rétines.
05:30.
— Génial… ma nuit est foutue, souffla-t-elle.
Elle foudroya du regard les pixels jaunis de son écran, bloqué en mode Nuit, avant de laisser glisser l'appareil sur sa poitrine. Le poids de la fatigue retomba d'un coup, lourd, plombant ses paupières. Elle rabattit son avant-bras sur ses yeux pour se replonger artificiellement dans le noir, le cœur encore lourd de cette décharge d'adrénaline inutilisée.
Son réveil était réglé pour six heures. Trente minutes. Trente ridicules petites minutes à attendre que le monde se réveille, coincée avec ses fantômes.
•••
L'amphithéâtre de la faculté de psychologie était déjà plongé dans une pénombre studieuse, seulement éclairé par la lueur bleue du rétroprojecteur et les dizaines d'écrans d'ordinateurs allumés. Au tableau, le professeur de psychopathologie parlait déjà d'une voix monocorde.
La porte lourde grinça à peine lorsque Solène se glissa à l'intérieur.
Elle détestait ça. Attirer l'attention était son pire cauchemar, et aujourd'hui, elle offrait un spectacle parfait. Courbée en deux, son sac de cours serré contre sa poitrine comme un bouclier, elle commença à gravir les marches en ciment de l'allée latérale. Ses baskets crissaient légèrement sur le sol en linoléum.
Tout en grimpant, son regard de future psychologue fit ce qu'il savait faire de mieux : analyser le terrain.
Au troisième rang, Sandra la fixa, un sourire mielleux aux lèvres, feignant une surprise presque théâtrale en tapotant sa montre imaginaire. Juste derrière elle, Maxime ne manqua pas de relever la tête de sa tablette. Solène capta le pli infime au coin de ses lèvres — un micro-signal de satisfaction. La fille parfaite a enfin un raté.
Solène l'ignora superbement et continua de monter jusqu'au fond de l'amphi, là où les ombres étaient plus denses, vers sa place habituelle.
— Eh bien, alors ? C’est une première, murmura Élise en poussant son sac pour lui faire de la place sur la banquette en bois.
— Tu as eu une panne de réveil, la sérieuse ? glissa Maxime, qui s’était tourné vers elle, la voix basse mais teintée d'une ironie mal dissimulée.
— Un simple problème de réveil, oui, répondit Solène d’un ton parfaitement neutre en sortant ses affaires.
Elle s'efforça de caler sa respiration sur un rythme régulier, mais la mention du réveil agit comme un déclencheur physique.
Soudain, le cours de psychologie s'effaça. Les murmures de l'amphi devinrent un bourdonnement lointain.
Un flash.
L'odeur de la terre humide après la pluie. Ses paupières d'enfant de huit ans qui se rouvrent après le grand trou noir. Elle avait cru aider. Elle avait tendu les mains pour sauver, pas pour détruire. Mais en baissant les yeux, il n'y avait que le corps de l'autre petite fille immobile sur l'herbe. Et tout autour, ces visages d'adultes défigurés par la haine et l'effroi. Ces bouches qui hurlaient le même mot, encore et encore, comme un verdict de mort : monstre.
Un frisson violent remonta le long de sa colonne vertébrale, lui dressant les poils sur les bras. Sous la table, ses doigts se crispèrent si fort sur son stylo que ses phalanges en devinrent blanches. Une infime pulsation de chaleur naquit au creux de sa paume.
Respire. Contrôle-toi.
Elle ferma les yeux une seconde, visualisa une boîte en acier, y jeta le souvenir et verrouilla le cadenas.
Maxime la scruta un instant de ses yeux sombres, analytiques. Le pli ironique sur ses lèvres s'adoucit pour laisser place à une expression plus sérieuse, presque attentive. Il nota la pâleur de ses joues, la tension imperceptible dans ses épaules. Il savait qu'elle travaillait de nuit au bar ; il n'était pas stupide.
Au troisième rang, Sandra se retourna à demi, jetant un coup d'œil en arrière avec un petit rire étouffé, espérant sans doute que Maxime continue de titiller Solène sur son retard. Mais Maxime l'ignora superbement. Il se réinstalla face au tableau, coupant court à la scène avant que Sandra ne puisse s'en mêler.
Aussi agaçant qu'il soit à vouloir toujours la surpasser, Maxime avait une éthique. Il voulait battre Solène sur le terrain des notes, pas sur celui des coups bas. Entre eux, c'était un jeu d'échecs silencieux et respectueux. Et d'une certaine manière, cette rivalité saine était la chose la plus normale et la plus ancrée dans le présent que Solène possédait à l'université.
Quand elle rouvrit les yeux, son visage avait retrouvé son masque d'indifférence clinique. Elle offrit un sourire poli mais distant à Élise, ignora le dernier regard inquisiteur de Maxime, et commença à taper ses notes comme si de rien n'était.
Le soleil de la mi-journée tapait fort sur les pavés de Benevento, écrasant la ville sous une chaleur lourde qui faisait grésiller l'air. À la sortie des cours, Solène et Élise avaient fui l'étouffement de la faculté pour s'enfoncer dans les ruelles ombragées du centre historique, à la recherche d'une petite sandwicherie artisanale qu'Élise affectionnait.
— … et là, il m’envoie ce message, tu te rends compte ? « On s'appelle ? » comme si de rien n'était !
Élise gesticulait, un grand sourire aux lèvres, tout en évitant de justesse un scooter qui pétaradait dans la ruelle étroite. Elle ne semblait pas du tout perturbée par la chaleur, contrairement à Solène qui appréciait l'ombre relative des vieux balcons en fer forgé.
— Je veux dire, on a passé une soirée sympa, d'accord, mais j'ai un mémoire de recherche à boucler, je n'ai pas le temps de décoder des textos de trois mots. Tu en penses quoi, toi ?
Élise n'attendit pas la réponse. Elle poussa la porte de la sandwicherie dans un tintement de clochette cuivrée. L'odeur réconfortante de la foccacia chaude, du prosciutto, du basilic frais et du pecorino les enveloppa instantanément.
— Deux panini aubergines-mozzarella di bufala, s'il vous plaît, lança Élise au serveur avec un grand sourire, avant de se tourner à nouveau vers Solène. Bref, je lui ai répondu que j'étais occupée. Mais il a insisté. Les hommes, plus tu les ignores, plus ils s'accrochent, c'est scientifique. Tu devrais essayer d'ailleurs, ça te changerait de tes bouquins !
Solène laissa échapper un faible sourire, presque imperceptible. Elle aimait bien Élise. Précisément pour ça. Élise était un moulin à paroles qui n'exigeait rien en retour. Elle pouvait combler le silence à elle seule pendant des heures sans jamais s'offusquer du mutisme de Solène. Pour quelqu'un qui passait son temps à surveiller ses moindres faits et gestes et à verrouiller ses émotions, la logorrhée inoffensive d'Élise était une véritable bénédiction. C'était reposant.
— Je suis très bien avec mes bouquins, répliqua doucement Solène en tendant quelques billets au serveur pour payer sa part.
— Rabat-joie, taquina Élise en récupérant son sandwich fumant enveloppé dans du papier kraft.
Elles ressortirent dans la rue, cherchant un coin d'ombre près d'une petite fontaine en pierre un peu plus loin. Tout en écoutant Élise entamer un nouveau chapitre sur les qualités et les défauts comparés de sa dernière conquête, Solène laissa son regard errer sur les passants, les touristes qui prenaient des photos, et les locaux qui discutaient sur le pas de leur porte.
Elle prit une bouchée de son sandwich. Pour la première fois depuis son réveil en sursaut à 5h30, la tension dans ses épaules commença doucement à se relâcher. La routine reprenait ses droits. Rien n'avait changé. Elle était Solène, une étudiante presque normale, mangeant un morceau avec une amie dans une ruelle d'Italie.
Elles reprirent le chemin de la faculté sous le soleil de plomb, Élise toujours lancée dans son monologue, son panino à moitié entamé dans une main.
Alors qu'elles franchissaient les grandes portes en verre du bâtiment principal, Solène ressentit un picotement désagréable à la base de la nuque. Une sensation diffuse, persistante, comme si un regard invisible pesait physiquement sur ses épaules. Son rythme cardiaque s'accéléra d'un coup. Ce sixième sens la trompait rarement, mais en bonne étudiante en psychologie, elle s'efforça de rationaliser. C'est l'effet de mes études, se disait-elle. À force de passer ses journées à décrypter le langage corporel des autres et à analyser la moindre micro-expression, elle finissait par faire de la paranoïa clinique et voir des observateurs partout.
Pourtant, en balayant machinalement le hall bondé du regard, ses yeux accrochèrent immédiatement ceux de Sandra.
Cette dernière était adossée à un pilier, entourée de deux autres filles de leur promotion. En croisant le regard de Solène, Sandra ne se détourna pas. Elle soutint le contact visuel en affichant ce petit sourire en coin, venimeux et hypocrite, qui la caractérisait si bien.
Solène détourna les yeux, presque lassée. Bien sûr. C'était elle.
Elle mit cette sensation d'oppression sur le compte de sa rivale, certaine que Sandra était encore en train de fomenter un coup bas insignifiant pour tenter de la déstabiliser. Franchement, cela lui passait bien au-dessus de la tête. Elle avait des problèmes bien plus réels à gérer qu'une gamine rancunière de vingt-quatre ans.
Tout en continuant de marcher, feignant d'écouter Élise qui abordait maintenant les détails techniques du prochain devoir de groupe, Solène se rappela comment toute cette absurdité avait commencé.
À l'origine, il y avait ce garçon, un certain Luka, étudiant en droit. Un garçon un peu paumé, écrasé par la personnalité étouffante et possessive de Sandra. Solène s'était contentée de travailler avec lui sur un projet interdisciplinaire pendant deux semaines. Elle s'était montrée calme, à l'écoute — sa posture habituelle d'observatrice silencieuse. Luka avait pris cette distance polie pour de la maturité et du mystère. Il avait fini par rompre brutalement avec Sandra, lui avouant maladroitement qu'il aspirait à une relation plus saine, avec quelqu'un "comme Solène".
Solène n'avait jamais adressé la parole à Luka depuis, n'ayant absolument aucun intérêt pour lui. Mais pour Sandra, le verdict était tombé : Solène était une manipulatrice silencieuse, une briseuse de ménage qui agissait dans l'ombre. Depuis ce jour, chaque sourire de Sandra était une déclaration de guerre passive-agressive.
— … et du coup, j'ai pensé qu'on pourrait se mettre ensemble avec Maxime pour le dossier de psycho-pathologie, tu en penses quoi ?
La voix d'Élise ramena Solène à la réalité. Elles arrivaient devant la porte de leur salle de cours. Solène chassa Sandra de ses pensées, ajusta la sangle de son sac sur son épaule, et s'apprêta à affronter le reste de sa journée.
L'après-midi défila à un rythme étonnamment rapide, rythmée par le bruit des stylos sur le papier, des tapotements sur clavier et le bourdonnement des néons de l'université. Comme Élise l'avait suggéré, ils s'étaient finalement mis d'accord pour travailler tous les trois sur le fameux dossier de psychopathologie. Maxime avait accepté sans sourciller, ravi de pouvoir confronter ses théories à l'esprit acéré de Solène.
Le seul problème de l'équation restait l'emploi du temps de cette dernière. Avec ses cours la journée et ses gardes interminables au bar la nuit, le temps libre de Solène était une denrée inexistante. Hors de question de sacrifier ses heures de sommeil déjà bien trop courtes.
— Rejoignez-moi directement là-bas, leur avait-elle proposé d'un ton sans réplique en rangeant ses affaires à la fin du dernier cours. Je commence à dix-neuf heures. Installez-vous à une table, on travaillera entre deux commandes.
Élise avait un peu tiqué, craignant de la déranger, mais Solène l'avait vite rassurée. Elle avait l'habitude. Sa capacité à compartimenter son esprit était l'une de ses plus grandes forces. Même en portant des plateaux et en encaissant des additions, elle pouvait très bien prêter l'oreille à leurs débats, analyser leurs arguments et donner ses avis cliniques entre deux services.
De toute façon, Gérald ne lui en voudrait pas. Son patron la connaissait par cœur ; il savait qu'elle était d'une efficacité redoutable et qu'elle savait mener de front son boulot et ses études sans jamais laisser traîner une commande ou faire une erreur de caisse. Pour lui, tant que les clients étaient servis avec le sourire et que les verres étaient pleins, Solène pouvait bien résoudre des cas cliniques de mémoire.
C’est ainsi qu'à dix-neuf heures trente, alors que le Vicolo Cieco commençait doucement à se remplir de ses premiers clients de la soirée, Solène attacha son tablier noir autour de sa taille. Elle jeta un coup d'œil vers la table d'angle, un peu en retrait près de la fenêtre, où Élise et Maxime venaient tout juste de s'installer en sortant leurs ordinateurs.
La soirée pouvait commencer.
•••
Pendant près de quatre heures, Solène livra une véritable performance d’équilibriste.
Le Vicolo Cieco n’avait jamais été aussi plein. Ce soir-là, l'établissement accueillait un jeune groupe de rock indépendant de la région qui commençait doucement à faire parler d’eux. Bien qu'ils cumulent déjà des milliers d’écoutes sur YouTube et les plateformes de streaming, ces adolescents avaient compris une vérité essentielle : rien ne remplaçait la sueur, les yeux dans les yeux et l’énergie brute d’un concert de bar pour fidéliser un public. Le pari était réussi. Le pub débordait de monde, l’air était saturé de rires, de fumée et de vibrations électriques.
Au milieu de ce chaos organisé, Solène flottait avec une aisance presque insolente.
Plateau calé sur l'avant-bras, elle glissait entre les tables serrées, esquivant les coudes des clients et les bousculades d'un pas fluide. Et à chaque fois qu’elle passait près de la table d'angle où Élise et Maxime l'attendaient, elle se transformait en étudiante de Master sans perdre une seconde.
— ... et pour le cas de paranoïa de la section trois, je pense qu'on devrait se focaliser sur l'illusion de persécution, expliquait Maxime, la voix haute pour couvrir le son de la batterie.
Solène s'arrêta une fraction de seconde, posant deux bières fraîches sur la table voisine tout en jetant un coup d'œil sur l'écran de Maxime.
— C'est trop simpliste, Maxime. Regarde plutôt du côté de l'anosognosie. Le sujet ne se contente pas de fuir, il nie sa propre altération cognitive. C'est ça qui bloque sa thérapie.
Elle n'attendit pas de voir l'air à la fois bluffé et agacé de Maxime. Elle était déjà repartie vers le comptoir, un sourire professionnel aux lèvres pour prendre la commande d'un groupe d'étudiants.
— Elle est incroyable, murmura Élise, fascinée, en tapotant sur son clavier. Elle fait ça comme si elle respirait.
Gérald, derrière son comptoir, observait sa serveuse fétiche avec un hochement de tête approbateur. Solène était une machine de précision. Elle ne perdait jamais un plateau, ne se trompait jamais dans ses comptes et gardait en tête les théories cliniques de Freud ou de Lacan tout en servant des pintes de bière.
Puis, la soirée entama son dernier tiers. La fatigue commençait à peser sur ses paupières, mais son masque de contrôle restait impeccable.
Solène s'approcha de la machine à café professionnelle pour préparer un espresso double, bien serré et brûlant, commandé par un client au comptoir. La vapeur monta dans un sifflement aigu, libérant l'arôme puissant et amer du café typiquement italien. Elle prit la petite tasse en porcelaine blanche, la posa sur sa soucoupe avec précaution et se retourna pour servir.
Mais, pour la toute première fois de sa vie, son radar tomba en panne.
Ce sixième sens qui la prévenait toujours du moindre mouvement autour d'elle, cette intuition qui lui avait fait repérer le regard de Sandra quelques heures plus tôt, fut totalement muet. Rien. Pas un souffle, pas une vibration, pas le moindre avertissement. Comme si l'espace derrière elle était un vide absolu.
L'impact fut inévitable.
Elle percuta de plein fouet un torse large et solide. La tasse bascula instantanément. Dans un réflexe désespéré, Solène tenta de rattraper le plateau, mais le liquide sombre et fumant vola en éclats, se déversant directement sur la chemise sombre de l'inconnu.
Le bruit de la porcelaine se brisant sur le sol résonna dans sa tête comme un coup de tonnerre, éclipsant d'un coup la musique du groupe de rock.
— Oh, mon Dieu... Je suis désolée, bafouilla Solène, son sang ne faisant qu'un tour.
Elle leva les yeux, les excuses figées sur ses lèvres.
L'homme qui se tenait devant elle n'avait pas bronché. Malgré la brûlure du café qui devait traverser son vêtement, il ne montrait aucun signe de douleur. Ses yeux — d'un gris d'orage, profonds et d'une clarté presque irréelle — étaient fixés sur elle. Un courant d'air inexplicablement glacé sembla traverser le bar, balayant la chaleur étouffante de la pièce pendant une seconde infinie.
Sous sa peau, au bout de ses doigts tremblants, la magie de Solène s'agita violemment, comme si elle venait de heurter un mur d'énergie invisible.








