Mon voisin saigne
Je me suis dit : ça va aller. Les cartons sont là, les clés sont dans ma poche, et la résidence Les Ormes sent le chèvrefeuille et le vieux parquet ciré. J’ai vérifié l’état de la cuisine, la pression de l’eau, la solidité de la tringle à rideaux. Tout allait bien. Je contrôlais.
C’est là que Thibaut est arrivé.
Il n’était pas seul. Évidemment. Il avait une femme avec lui vingt-quatre ans, pas plus, cheveux cuivrés, jupe moulante et ce sourire satisfait de quelqu’un qui sait exactement l’effet qu’elle produit. Elle tenait une boîte en carton dans les bras. Mes livres, je crois. Ou peut-être ses affaires à lui. À un moment donné, la frontière entre les deux était devenue floue.
Je me suis plantée dans l’encadrement de ma porte d’entrée et je les ai regardés traverser le hall. Trois voisines que je ne connaissais pas encore avaient ouvert leurs fenêtres à l’étage. Je l’ai su au bruit le petit clic de battants qu’on retient pour ne pas faire de bruit en les ouvrant. Sauf que les vieilles fenêtres en bois de la résidence ne coopèrent pas.
“Zoé.” Thibaut a posé la boîte sur le sol et il s’est redressé. Il avait l’air fatigué. Peut-être qu’il l’était sincèrement. Peut-être que c’était calculé. Après quatre ans de mariage, je ne savais plus vraiment faire la différence. “Je suis désolé de passer comme ça. Mélanie avait besoin de venir prendre...”
“Non.” J’ai levé une main. “Tu n’es pas désolé. Tu sais très bien ce que tu fais.” Je lui ai souri. Très proprement. “Prends tes affaires et celle de Mélanie. Tu peux les laisser dans le hall, le gardien les remontera.”
Il a voulu parler. Je suis rentrée dans mon appartement et j’ai refermé la porte.
Voilà. Très bien. Parfait. J’ai appuyé mon dos contre le bois et j’ai attendu que mes mains arrêtent de trembler.
Il m’a fallu six minutes. Je comptais mentalement. C’est une technique que j’ai apprise dans l’une de ces émissions que tout le monde regarde et que personne n’avoue regarder. Respirer. Compter. Ne pas hurler.
Mon chat, Kafka un british shorthair gris qui me déteste affectueusement depuis trois ans a levé les yeux de son coussin, m’a regardée avec ce mépris serein qui lui est propre, et s’est rendormi. Merci, Kafka. Tu es un soutien émotionnel irremplaçable.
J’ai débouché une bouteille de vin blanc, je me suis installée sur le parquet du salon les cartons n’étaient pas encore ouverts, je n’avais pas de chaise et j’ai décidé que la soirée ne pouvait qu’aller mieux.
J’avais tort.
Le premier bruit est arrivé vers minuit.
Pas un bruit d’appartement normal fauteuil qu’on tire, télé trop forte, voisin qui fait ses abdominaux. Un grognement. Sourd, profond, venu du plafond, et suffisamment animal pour que j’oublie instantanément le verre que j’avais à la main.
Je l’ai posé très lentement sur le parquet.
Silence.
Puis d’autres bruits. Des pas. Lourds, inégaux, comme quelqu’un qui boite. Qui traîne quelque chose. Ou qui est traîné. Le plafond de mon appartement est bas, les murs épais c’est une résidence des années soixante-dix, construite pour durer, pas pour l’acoustique. Et pourtant j’entendais.
Kafka avait ouvert les yeux. Il fixait le plafond avec une attention que je ne lui avais encore jamais vue. Pas de mépris. De l’attention pure.
Un choc. Fort. Comme quelqu’un qui tombe ou qui est plaqué contre une surface.
“C’est pas mon problème,” j’ai dit à voix haute.
Kafka a miaulé.
“Non.”
Il a re-miaulé.
J’ai regardé le plafond. J’ai regardé le vin. J’ai regardé Kafka. J’ai soupiré très fort, pour moi seule, dans un appartement vide que je ne connaissais pas encore, dans une résidence où je n’avais parlé à personne, le soir même où mon ex-mari était venu me présenter sa nouvelle conquête avec un sourire contrit calculé au millimètre.
Et je me suis levée pour aller voir.
Voilà ce que c’est, être ancienne journaliste d’investigation. Ce n’est pas une profession. C’est une pathologie. Quelque chose se passe, et ton cerveau dit : il faut que tu saches.
L’escalier de la résidence Les Ormes est en bois sombre, avec une rampe en fer forgé et des appliques murales qui datent de l’époque où on pensait que l’ambre était une couleur élégante. À minuit, avec une seule lampe sur deux qui fonctionnait, il ressemblait à l’entrée d’un film d’horreur.
J’avais mes chaussettes. Pas de chaussures. Je me suis dit que si je devais fuir, ça serait dans les chaussettes, et que c’était acceptable.
J’ai monté les marches jusqu’au deuxième étage.
Et là.
La porte du palier s’est ouverte.
Des pas lourds descendent les marches. Je retiens mon souffle contre le mur de la cage d’escalier. Une silhouette apparaît dans la pénombre. Quelque chose dégoutte sur le bois. Du sang.








