Chapter l'appel du matin
Chapitre 1 — L’appel du matin
Le téléphone vibra une première fois sur la table de nuit, puis une seconde, avant de tirer QWERTY hors de son sommeil. Elle ouvrit les yeux lentement, encore prise dans cette frontière floue entre la nuit et le matin. La lumière grise passait déjà à travers les rideaux, douce et froide à la fois, typique de ces matins où tout semblait encore suspendu.
Elle tendit la main, attrapa son téléphone, plissa les yeux en regardant l’écran.
FIKE.
Pendant une seconde, elle resta immobile, puis elle se redressa brusquement.
— Mais il est malade, lui… murmura-t-elle avant de décrocher.
— Bonjour à toi aussi, dit la voix de FIKE, amusée.
QWERTY laissa échapper un soupir, mi-agacé, mi-sourire.
— Tu sais quelle heure il est ?
— Oui.
— Alors pourquoi tu m’appelles à cette heure-là ?
— Parce que je viens de rentrer.
Elle s’arrêta net.
— De voyage ?
— Oui. Tu crois que je t’appellerais à six heures du matin juste pour te déranger gratuitement ?
— Honnêtement ? Oui.
Il rit doucement au bout du fil. Ce rire-là avait quelque chose de facile, de familier, comme s’il appartenait déjà à sa journée avant même qu’elle soit vraiment réveillée.
— Je suis rentré cette nuit, dit-il. Enfin, ce matin. Je voulais juste te le dire.
QWERTY se laissa retomber sur son oreiller.
— Tu ne pouvais pas attendre une heure normale ?
— Et te laisser commencer la journée sans moi ? Impossible.
— FIKE.
— Quoi ? Je sais que t’aimes ça.
Elle ferma les yeux un instant, exaspérée.
— Tu es impossible.
— Tu me connais.
Elle ne répondit pas tout de suite. Ce genre de phrase la touchait plus qu’elle ne voulait l’admettre, surtout venant de lui. FIKE parlait comme si sa présence allait de soi, comme si sa voix avait naturellement sa place dans son matin. Et le pire, c’est qu’elle laissait faire.
— Ton voyage s’est bien passé ? demanda-t-elle finalement.
— Aussi bien qu’un voyage d’affaires peut se passer.
— Donc mal.
— Donc fatigant.
— C’est pareil.
— Avec toi, oui.
Elle sourit malgré elle, puis se leva du lit en gardant le téléphone contre son oreille.
— Tu as mangé ? demanda-t-elle.
— Pas encore.
— FIKE.
— Je savais que tu allais poser cette question.
— Parce que tu ne réponds jamais correctement.
— Je vais manger.
— Tu dis toujours ça.
— Et tu fais toujours semblant de ne pas aimer t’en soucier.
QWERTY traversa la chambre, ouvrit les rideaux. La lumière pâle du matin entra doucement, éclairant son visage encore fatigué. Elle resta un instant devant la fenêtre, le téléphone toujours collé à l’oreille.
— Tu comptes rester longtemps au téléphone ? demanda-t-elle.
— Si tu veux, oui.
— Je n’ai pas dit ça.
— Mais tu ne m’as pas raccroché au nez.
— Je vais y penser.
— Tu mens mal le matin.
Elle souffla, presque un rire.
— Tu es vraiment impossible.
— Et pourtant tu continues de me répondre.
Elle alla dans la cuisine en silence, posa le téléphone sur le comptoir et ouvrit le placard pour sortir une tasse. La conversation restait légère, mais il y avait entre eux cette familiarité discrète, cette manière de parler comme s’ils reprenaient quelque chose qui n’avait jamais vraiment été interrompu.
— Tu fais quoi aujourd’hui ? demanda FIKE.
— Cours, puis je dois voir Bunz.
— Et Midori ?
— Peut-être.
— “Peut-être” ? Ça sent la journée compliquée.
— Ça sent surtout Midori.
FIKE rit doucement.
— Donc elle est toujours aussi intense.
— Plus que jamais.
QWERTY fit couler un peu d’eau chaude, puis s’assit à la table de la cuisine avec sa tasse entre les mains. Elle avait encore le visage un peu froissé par le sommeil, mais ses pensées étaient déjà en mouvement.
— Je voulais juste te dire que je suis rentré, dit FIKE après un court silence.
— Mmh.
— C’est tout ?
— Tu attendais quoi ? Un discours ?
— Un peu d’enthousiasme, au moins.
— Je suis encore réveillée depuis trois minutes.
— Et déjà désagréable.
— Déjà honnête.
Il rit de nouveau.
— Ça me va.
QWERTY baissa les yeux vers sa tasse sans rien dire. Son cœur battait un peu plus vite qu’il ne l’aurait fallu pour une simple conversation matinale. Elle le savait. Elle détestait le savoir. Mais elle préférait encore ça à l’idée d’avoir à le nommer.
— Je te laisse te préparer, dit finalement FIKE. J’imagine que tu as une journée sérieuse devant toi.
— Oui.
— Tu m’appelleras plus tard ?
Elle hésita une fraction de seconde.
— Peut-être.
— Donc oui.
— J’ai dit peut-être.
— Ce qui veut dire oui.
— Tu interprètes trop.
— Et toi pas assez.
QWERTY leva les yeux au ciel, même s’il ne pouvait pas la voir.
— Va dormir un peu.
— Tu t’inquiètes pour moi maintenant ?
— Je me demande surtout comment tu fais pour survivre à tes propres horaires.
— Grâce à toi.
Elle se figea une seconde. Il avait dit ça naturellement, sans insister, sans faire exprès d’en faire quelque chose de grand. C’était précisément ce qui la troublait.
— FIKE, dit-elle plus doucement.
— Quoi ?
— Arrête d’être bizarre le matin.
— C’est toi qui rends ça bizarre.
Elle secoua la tête en silence.
— À plus tard, dit-elle finalement.
— À plus tard, QWERTY.
Elle raccrocha et resta un moment sans bouger, le téléphone encore dans la main.
Le silence revenait doucement dans l’appartement, mais il n’avait plus la même forme. QWERTY fixa sa tasse quelques secondes avant de reprendre sa routine. Elle se lava, s’habilla, choisit des vêtements simples et confortables. Ce matin-là, elle prit le temps d’ajuster chaque détail comme elle le faisait souvent, plus par habitude que par besoin. Son corps lui demandait parfois une attention particulière, et elle avait appris à lui répondre sans en faire un drame.
Quand elle fut prête, elle attrapa son sac et quitta l’appartement pour rejoindre l’université.
L’air dehors était frais, légèrement humide. Les rues commençaient à s’animer, les vitrines encore calmes reflétaient les passants pressés, et la ville avançait déjà dans son rythme du jour. QWERTY marchait d’un pas tranquille, ses pensées glissant parfois vers FIKE malgré elle.
Elle ne devait pas trop y penser. Pas si tôt. Pas maintenant.
À l’université, tout reprit son mouvement habituel. Les étudiants se croisaient dans les couloirs, certains encore fatigués, d’autres déjà bruyants. QWERTY rejoignit Bunz près de l’entrée du bâtiment principal, là où elles avaient convenu de se retrouver.
Bunz lui sourit dès qu’elle la vit.
— Enfin, dit-elle. J’ai cru que tu allais me poser un lapin.
QWERTY leva un sourcil.
— Je suis à l’heure.
— Pour toi, ça compte presque comme un retard.
— Tu exagères.
— Peut-être un peu.
Elles commencèrent à marcher côte à côte dans le couloir.
— T’as l’air fatiguée, remarqua Bunz.
— J’ai juste mal dormi.
— Ou tu as pensé trop fort à quelque chose.
QWERTY tourna les yeux vers elle.
— Tu inventes maintenant ?
— Non. J’observe.
Elle ne répondit pas. Bunz la connaissait suffisamment pour savoir quand ne pas insister tout de suite.
Elles s’installèrent dans une salle avant le début du cours. Quelques étudiants parlaient déjà autour d’elles, mais l’espace restait encore assez calme.
C’est à ce moment-là que Midori arriva presque en courant, son sac glissant d’une épaule à l’autre.
— Vous êtes là, vous ! lança-t-elle en prenant place sans demander.
— Bonjour, dit Bunz avec un sourire patient.
— J’ai pas le temps ce matin.
— Tu n’as jamais le temps, répondit QWERTY.
Midori prit un air faussement offensé.
— C’est faux. J’ai du temps pour les choses importantes.
— Et la politesse n’en fait pas partie, ajouta Bunz.
— Exactement.
QWERTY secoua la tête, déjà résignée à l’énergie de Midori.
— Alors ? reprit cette dernière avec un sourire trop curieux. Vous avez vu le nouveau magasin, en ville ?
Bunz haussa légèrement les sourcils.
— Le nouveau magasin ?
— Oui, celui où il est apparu.
QWERTY baissa presque imperceptiblement les yeux vers son cahier.
Midori poursuivit, déjà lancée :
— Fikimiliano. Tu sais, le truc dont tout le monde parle. Il y était hier, en vrai. Pas juste pour une photo. En chair et en os, si je puis dire.
— En chair et en os ? répéta Bunz en riant doucement.
— Mais oui. Et apparemment, le magasin était plein à craquer.
QWERTY garda le silence. Elle fit glisser lentement son stylo entre ses doigts, comme si la conversation ne la concernait pas vraiment.
Midori la regarda du coin de l’œil.
— Toi, tu fais encore cette tête-là.
— Quelle tête ? demanda QWERTY.
— Celle de quelqu’un qui prétend s’en foutre alors qu’elle écoute très bien.
— Je t’écoute parce que tu parles trop.
— Hmm. Mauvaise foi.
Bunz observa la scène sans intervenir, un léger sourire au coin des lèvres. Elle connaissait Midori assez pour savoir qu’elle aimait pousser les gens dans leurs retranchements, mais elle connaissait aussi QWERTY assez pour sentir qu’elle retenait quelque chose.
— Franchement, continua Midori, je ne comprends pas comment certaines personnes peuvent rester calmes quand Fikimiliano passe quelque part.
QWERTY haussa légèrement les épaules.
— Certaines personnes le peuvent.
— Non. Pas vraiment.
— Tu généralises.
— Je constate.
Midori s’étira sur sa chaise et posa ses coudes sur la table.
— Il avait l’air encore mieux en vrai, paraît-il.
— “Paraît-il” ? demanda Bunz.
— Oui, je n’étais pas là. Mais j’ai vu les vidéos.
QWERTY baissa les yeux sur ses notes, feignant l’attention.
— Et alors ? demanda-t-elle d’une voix égale.
Midori se tourna immédiatement vers elle, trop vite pour que ce soit innocent.
— Et alors, quoi ?
— Tu en parles comme si c’était un événement historique.
— Pour certaines, peut-être que ça l’est.
Bunz laissa échapper un petit rire.
QWERTY, elle, ne répondit pas. Elle savait mieux que de s’engager dans cette discussion. Chaque mot de trop pouvait réveiller des choses qu’elle gardait soigneusement à l’intérieur.
— Tu ne trouves pas qu’il a quelque chose de particulier ? demanda Midori, les yeux brillants.
— Je ne sais pas, répondit QWERTY avec prudence.
— “Je ne sais pas” ? Toi, tu ne sais pas ?
— Non.
— Intéressant.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Rien. Absolument rien.
Mais Midori souriait d’un air trop satisfait pour être honnête. QWERTY la connaissait assez pour comprendre qu’elle se construisait déjà une idée dans sa tête.
Le professeur entra peu après, mettant fin à la conversation. Les cours commencèrent, et pendant un moment, le silence de travail prit la place des paroles.
Mais QWERTY n’écoutait pas tout de suite comme elle l’aurait dû. Dans son esprit, l’appel du matin revenait encore par fragments. La voix de FIKE. Son rire. Sa façon de parler comme s’il venait de quelque part où elle avait toujours eu sa place.
Elle prit une inspiration discrète, recentra son attention sur le tableau, puis sur ses notes.
Il fallait qu’elle continue comme si de rien n’était.
Et c’était précisément ce qui rendait tout cela si difficile.
Le reste du cours passa dans une sorte de brouillard pour QWERTY.
Au début, elle essaya de se concentrer. Elle fixa le tableau, nota deux ou trois choses par réflexe, hocha même la tête quand le professeur insista sur une explication qu’elle connaissait déjà. Mais très vite, son attention glissa ailleurs. Une gêne sourde s’installait en elle, discrète d’abord, puis plus nette, plus insistante. Elle reconnut aussitôt ce signal intérieur, ce type de malaise qu’elle redoutait toujours de voir apparaître au mauvais moment.
Elle redressa imperceptiblement les épaules.
Pas maintenant.
Elle inspira doucement, comme si le fait de contrôler sa respiration pouvait faire reculer la sensation. Son visage resta calme, presque impassible, mais à l’intérieur elle sentait déjà cette tension familière se refermer sur elle. Le plus difficile, dans ces moments-là, n’était même pas la douleur elle-même. C’était tout ce qu’elle devait faire pour avoir l’air normale.
Elle bougea légèrement sur sa chaise.
Erreur.
La sensation revint aussitôt, plus sèche, plus nette. QWERTY serra sa mâchoire, les doigts crispés autour de son stylo. Elle baissa les yeux sur son cahier, comme si écrire allait l’aider à traverser les minutes restantes sans rien laisser paraître.
À côté d’elle, Bunz tourna la tête.
Ce fut d’abord un regard rapide, presque banal. Puis son expression changea à peine, juste assez pour montrer qu’elle avait remarqué. Bunz ne dit rien tout de suite. Elle connaissait QWERTY assez bien pour lire dans sa posture les signes qu’elle tentait d’effacer.
QWERTY se raidit encore un peu.
Bunz pencha très légèrement la tête vers elle.
— Ça va ? murmura-t-elle à peine.
QWERTY hocha la tête trop vite.
— Oui.
Mais sa voix était plus courte qu’elle ne l’aurait voulu.
Bunz ne répondit pas immédiatement. Elle la regarda encore une seconde, attentive, prudente. Puis elle reporta son attention vers le professeur, sans insister. QWERTY lui en fut presque reconnaissante, même si elle aurait préféré ne rien avoir à reconnaître du tout.
Quelques minutes plus tard, la douleur devint plus précise, suivie de ce léger écoulement qui lui donnait toujours cette même sensation d’urgence silencieuse. Rien de spectaculaire. Rien qui se voie vraiment de l’extérieur. Et pourtant, pour elle, tout son corps changeait d’un coup.
Elle se raidit davantage.
Son dos resta droit, trop droit. Ses jambes se serrèrent légèrement. Elle garda les mains immobiles pour ne pas trahir la crispation dans ses doigts.
Bunz le vit immédiatement.
Cette fois, elle n’eut pas besoin de demander. Elle savait.
Le cours continua encore un peu, mais QWERTY n’entendait déjà plus que par fragments. Elle attendait seulement la fin, ou au moins une pause. Son unique pensée était devenue simple : sortir, respirer, rentrer, disparaître un moment.
Lorsque le professeur termina enfin, le bruit des chaises, des sacs et des voix lui sembla presque trop fort.
— Tu veux qu’on t’accompagne ? demanda Bunz aussitôt, à voix basse, en rangeant ses affaires.
QWERTY secoua la tête.
— Non.
— QWERTY—
— Je vais rentrer.
Bunz la fixa avec une inquiétude à peine masquée.
— Tu es sûre ?
— Oui.
Elle répondit trop vite encore une fois. Trop sèchement aussi. Pas par agacement contre Bunz, mais parce qu’elle avait besoin de se lever, de quitter la salle, de ne plus sentir cette lourdeur discrète qui la faisait se raidir davantage à chaque minute.
Midori, elle, refermait déjà son carnet avec un soupir.
— Vous avez vu l’heure ? J’ai l’impression d’avoir vieilli pendant ce cours.
— Tu vieillis dès que tu t’assieds, répondit Bunz.
— C’est méchant.
— C’est exact.
Midori eut un petit rire, puis regarda QWERTY.
— Toi, t’as pas l’air bien.
QWERTY força une expression neutre.
— Je suis fatiguée.
— Tu es surtout bizarre depuis ce matin.
— Je te rassure, c’est mon état normal.
Midori plissa les yeux, pas totalement convaincue, mais déjà distraite par autre chose.
À ce moment-là, Hans apparut à l’entrée de la salle. Il salua rapidement le groupe du regard avant de s’approcher de Bunz avec cette discrétion tranquille qui le caractérisait.
— Salut, dit-il doucement. Je t’attends dehors.
Bunz se tourna vers lui, et son visage s’adoucit immédiatement.
— Déjà ?
— Oui. J’ai fini plus tôt que prévu.
— D’accord.
Elle rangea son sac avec une lenteur légèrement inhabituelle, comme si elle n’avait pas envie de laisser QWERTY seule tout de suite.
Hans lança un bref regard à QWERTY, puis à Bunz. Il comprit sans qu’on lui explique qu’il y avait quelque chose dans l’air, même s’il ne savait pas quoi exactement.
— Tout va bien ? demanda-t-il simplement.
Bunz répondit avant QWERTY.
— Pas vraiment.
QWERTY leva les yeux vers elle, surprise par cette honnêteté trop directe.
Bunz haussa légèrement les épaules, comme pour dire qu’elle n’allait pas faire semblant.
— Je peux rentrer avec toi, proposa-t-elle à QWERTY.
— Non.
— QWERTY.
— J’ai juste besoin de rentrer.
Bunz la regarda encore un moment. Elle savait qu’insister trop fort ne servirait à rien. QWERTY se fermait toujours davantage quand elle se sentait prise en charge au mauvais moment.
Alors Bunz s’approcha juste un peu, assez pour que sa voix reste douce.
— Tu m’appelles si ça va pas.
QWERTY hocha la tête.
— Oui.
Mais son visage disait autre chose : elle voulait surtout partir vite.
Hans passa un bras léger autour de la taille de Bunz.
— Viens, dit-il doucement.
Bunz ne bougea pas tout de suite. Son regard restait fixé sur QWERTY, comme si elle espérait encore un signe plus clair, un aveu, une phrase qui l’autoriserait à rester.
— Vraiment, tu es sûre ? demanda-t-elle une dernière fois.
QWERTY fit oui de la tête.
— Je suis sûre.
Midori, elle, regardait la scène avec moins de gravité, plus de curiosité que de compréhension.
— Bon, si tout le monde se met à devenir bizarre, moi je vais finir seule aussi, dit-elle à moitié pour plaisanter.
QWERTY esquissa un sourire faible.
— Toi, seule ? Ça n’arrive jamais.
— Exactement. C’est pour ça que j’ai peur.
Un petit souffle de rire passa dans le groupe, mais QWERTY ne s’y accrocha pas vraiment. Elle sentait encore son corps raidi, cette impression d’être tenue de l’intérieur par quelque chose d’inconfortable, de vouloir s’éloigner avant que cela ne se voie davantage.
Bunz remit finalement son sac sur son épaule.
— Écris-moi quand tu arrives.
— Oui.
— Promets-le.
QWERTY détourna un instant le regard.
— Je vais rentrer.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Elle soutint enfin ses yeux.
— Je t’écris.
Bunz accepta cette réponse avec un léger hochement de tête, puis s’approcha pour déposer une main brève sur son bras.
Ce contact était discret, presque rien pour les autres. Mais QWERTY le sentit immédiatement. Bunz ne disait rien de plus, pourtant tout était là : elle avait compris. Pas tout, peut-être. Pas forcément les détails. Mais suffisamment pour savoir que QWERTY avait besoin de s’échapper avant que son malaise ne s’aggrave ou ne se voie trop.
— À plus tard, dit Bunz.
— À plus tard.
Hans l’emmena dehors, et la porte se referma derrière eux.
Midori resta encore un instant avec QWERTY, puis attrapa ses affaires avec son habituel mélange de nonchalance et d’énergie.
— Moi aussi je dois y aller, dit-elle. Mais toi, t’as vraiment une drôle de tête.
— Merci.
— Je ne dis pas ça méchamment.
— Je sais.
Midori la scruta encore un peu, puis haussa les épaules.
— Bon. Repose-toi, alors. Et ne disparaît pas dans un trou noir sans prévenir.
QWERTY répondit par un petit signe de tête.
— Je vais rentrer.
— Oui, tu l’as déjà dit.
— Parce que c’est ce que je vais faire.
Midori lui lança un dernier regard, curieux mais pas assez pour insister davantage, puis elle partit à son tour.
Et soudain, QWERTY se retrouva seule.
Le bruit du couloir lui parvenait déjà comme quelque chose d’éloigné. Les étudiants passaient, parlaient, riaient, refermaient des portes. Tout continuait autour d’elle comme si rien n’avait changé. Pourtant, pour elle, le monde s’était resserré.
Elle inspira lentement et se leva.
Le mouvement lui arracha une légère crispation qu’elle masqua aussitôt. Elle prit son sac, rangea ses affaires avec soin, puis quitta la salle d’un pas mesuré. De l’extérieur, elle devait certainement paraître simplement fatiguée. À l’intérieur, elle comptait seulement les minutes jusqu’à chez elle.
Dans le couloir, elle ralentit à peine pour laisser passer quelques étudiants. La sensation n’avait pas disparu. Elle restait là, présente, assez pour lui rappeler qu’elle devait rentrer vite, se mettre à l’abri, se changer, prendre ce qu’il fallait, et retrouver un peu de calme.
Elle traversa le hall, ouvrit la porte principale, puis fut accueillie par l’air froid du dehors.
Le contraste lui fit du bien, mais pas suffisamment pour effacer complètement la gêne.
Elle descendit les marches de l’université, s’éloigna des groupes d’étudiants, puis prit le chemin du retour seule, les épaules légèrement raides, le regard fixé devant elle. Chaque pas la rapprochait un peu de l’appartement, un peu de la solitude, un peu du moment où elle pourrait enfin relâcher le masque.
Une fois dans le tram, elle trouva une place près de la fenêtre et posa le front contre la vitre froide pendant une seconde. Les vibrations du véhicule l’emportèrent un peu ailleurs, et elle ferma brièvement les yeux QWERTY rouvrit les paupières quand son téléphone vibra.
Le nom affiché à l’écran lui arracha un léger mouvement du visage.
FIKE.
Le message était bref.
FIKE : Rentré. Hinnie en mode pipelette. Et toi ?
Un très léger sourire passa sur son visage avant qu’elle ne le retienne aussitôt. Hinnie en mode pipelette. Bien sûr. Elle s’imagina sans peine la scène, et cette pensée l’adoucit un peu malgré elle.
Elle tapa une réponse après un court silence.
QWERTY : Contente que tu sois rentré.
Elle hésita, puis ajouta :
QWERTY : Dis à Hinnie d’arrêter de parler autant.
La réponse de FIKE arriva presque immédiatement.
FIKE : Trop tard. C’est impossible.
QWERTY laissa échapper un souffle discret, presque un rire, avant de poser son téléphone sur la table de chevet et d’éteindre l’écran.
Elle n’avait pas l’énergie de continuer à échanger.
Et, de toute façon, sa douleur revenait déjà.
Elle se tourna légèrement sur le côté, le corps encore tendu, les épaules raides. La sensation qu’elle essayait de tenir à distance réapparut avec une précision agaçante, plus nette maintenant que le silence était revenu autour d’elle. Ce n’était pas violent, mais suffisant pour la contraindre à se concentrer entièrement dessus.
Elle ferma les yeux.
Respira lentement.
Puis, comme elle le faisait souvent dans ces moments-là, elle essaya simplement de tenir.
Pas pour les autres.
Pas pour FIKE.
Pas pour le monde extérieur.
Seulement pour elle-même








