La rupture de la symétrie
NOTE DE L’AUTEUR
Ce roman s’inspire de faits divers et de défis viraux sur les réseaux sociaux. L’histoire qui suit relève de la fiction horrifique. Le « Jeu de Minuit » n’est ni un divertissement, ni un canular. En raison de sa noirceur, cet ouvrage s’adresse à un public averti. Ne tentez sous aucun prétexte de reproduire ce qui est décrit dans ces pages. Les miroirs ne montrent pas toujours ce que l’on croit...
I. LA LUEUR AU-DESSUS DU LAVABO
Ils avaient monté les escaliers quatre à quatre, étouffant des rires nerveux dans le couloir sombre de l’appartement.
— Je te jure que si on dépasse pas les cent mille spectateurs, je vous fais tous payer le trajet, lançait Marcus en poussant la porte avec son coude.
— On va faire un million de vues, Marcus, détends-toi, avait répliqué Léa en secouant sa chevelure sombre devant la caméra. La miniature est folle. Et puis, je suis la seule du campus à avoir le cran de le faire en direct.
— On devrait peut-être vérifier si le réseau passe bien..., avait murmuré Noah, son téléphone déjà calé dans son stabilisateur, les yeux rivés sur les jauges de signal.
Puis, la porte de la salle de bains s’était refermée. Et le silence s’était installé.
23 h 58.
L’air était devenu lourd, suffocant, saturé par la cire chaude et un fort parfum de lavande. Léa ajusta la bougie rouge sur le rebord de céramique blanche. La flamme projetait des ombres difformes contre le carrelage mat. Autour d’eux, l’obscurité était totale, scellée par la serviette que Noah avait coincée sous la porte.
— Tu es sûre que le Live tourne ? chuchota Léa sans quitter son propre reflet des yeux.
Derrière elle, serré dans l’angle étroit de la pièce, Noah ajusta la lentille. Le voyant rouge d’enregistrement clignotait, projetant une lueur sanguine sur sa tempe.
— Ça tourne, murmura-t-il, les doigts moites sur l’appareil. Les spectateurs arrivent en masse... Mais Léa, t’es vraiment sûre de toi ? Tu sais ce qu’on raconte sur la bougie rouge.
— Arrête de flipper, Noah, cracha Marcus, adossé à la baignoire avec cet air arrogant qui ne le quittait jamais. Elle va pas reculer maintenant. On a vendu le truc toute la semaine comme le défi ultime.
Marcus faisait le frimeur, mais ses bras croisés traduisaient une légère tension. Léa, elle, voulait prouver qu’elle n’était pas juste la « suiveuse » du groupe. Elle voulait marquer le coup.
— Selon la légende, reprit Léa d’une voix plus grave, en caressant du bout du doigt la cire moulée, le rituel est né sur un forum obscur en 1998 après le suicide d’une fille dans un pensionnat. La bougie rouge symbolise le sang de l’hôte, et minuit est l’heure où la frontière entre les dimensions s’amenuise. La règle est simple : fixer la glace sans ciller pendant le changement d’heure.
Pourtant, à mesure que les secondes s’égrenaient sur le cadran du téléphone, une fraîcheur anormale rampa le long de ses chevilles. Ce n’était pas un courant d’air. C’était un froid sec, minéral, comme si la pièce venait d’être immergée au fond d’un puits.
— C’est l’heure, chuchota Marcus, son ton narquois s’émoussant soudain.
II. L’INVOCATION
00 h 00.
Léa se rapprocha du verre. Éclairé par en dessous, son visage paraissait creusé de cernes sombres. Elle fixa le fond de ses propres pupilles dans la surface réfléchissante.
— Ce qui est de l’autre côté, écoute ma voix, déclara-t-elle.
Sa voix sonna étrangement creuse entre les murs de faïence.
— Ce qui est dans l’ombre, prends ma lumière.
Noah retint son souffle. Sur l’écran, le chat défilait à une vitesse folle, mais aucun des trois n’y prêtait plus attention.
— Ce qui me ressemble... prends ma place.
Un silence absolu s’abattit sur la pièce.
Le bruit de la circulation au loin s’éteignit d’un coup. Le grésillement de la mèche cessa. La pièce venait d’être littéralement coupée du monde.
— Bon..., lâcha Marcus avec un rire forcé. On aura au moins réussi le décor.
— Attends, le coupa Noah, la voix subitement étranglée. Regarde la flamme.
La mèche de la bougie rouge s’était couchée à l’horizontale.
Elle ne vacillait plus. Elle s’étirait à 90 degrés vers le miroir, parfaitement immobile, comme attirée par un aimant invisible logé sous la surface vitrée.
III. L’ANOMALIE
Léa voulut reculer. Tout son corps lui hurlait de faire un pas en arrière et d’allumer la lumière du plafond.
Mais ses jambes étaient clouées au sol.
Dans la glace, le reflet de Léa ne cillait plus. Alors que la véritable Léa laissait échapper une inspiration saccadée, le torse lourd de panique, l’image dans le miroir demeurait d’une immobilité spectrale. La poitrine du reflet ne se soulevait pas.
— Léa..., balbutia Noah derrière elle, la main tremblant si fort que la caméra sautait. Léa, bouge... bordel, bouge !
Léa tenta de tourner la tête, mais ses yeux restaient rivés sur son double.
C’est alors que le reflet sourit.
Ce n’était pas un sourire humain. C’était un étirement mécanique des lèvres, trop large, montant jusqu’aux pommettes, dévoilant deux rangées de dents d’une blancheur cadavérique. Et ses yeux... ses yeux ne reflétaient plus la bougie. Ils étaient devenus deux trous noirs.
L’image de l’autre côté du verre leva lentement sa main droite.
Le bras de la vraie Léa, lui, restait paralysé le long de son corps. La créature dans la surface réfléchissante replia ses doigts, forma un poing, et frappa doucement.
De l’intérieur.
Tock. Tock. Tock.
Le son était lourd, étouffé, comme une pierre tapant contre une stèle sous l’eau.
IV. LE PIÈGE DU NOIR
— Éteins le téléphone ! hurla Marcus en se jetant vers la sortie, toute son arrogance envolée. Noah, éteins tout de suite !
Marcus agrippa la poignée de la salle de bains. Elle refusa de tourner. Blocage total.
Dans la glace, le double de Léa colla son visage contre la paroi. La pression de sa chair contre le verre laissa une trace blanchâtre qui se mit immédiatement à givrer. La chose entrebâilla ses lèvres déformées et murmura une syllabe ancienne qui fit exploser la bougie rouge dans une gerbe d’étincelles sombres.
Ténèbres absolues.
Un craquement effroyable de verre qui se lézarde déchira le noir, suivi du choc d’un corps s’effondrant sur le carrelage et d’un râle étouffé. Puis, des hurlements de terreur pure — ceux de Marcus et Noah — résonnèrent dans l’espace réduit, coupés par le bruit de doigts grattant désespérément la faïence.
Noir.
Au matin, quand la porte céda enfin sous la pression des premiers rayons du soleil traversant la lucarne, un silence de mort régnait dans la pièce.
Marcus et Noah étaient prostrés dans le fond de la baignoire, les yeux vides, répétant la même phrase en boucle dans un murmure insensé : « Ce n’est pas elle... ce n’est pas la vraie... »
Au centre de la pièce, assise sur le sol froid, Léa les observait. Elle ne parlait pas. Elle souriait légèrement, un sourire trop large, immobile. Ses ongles étaient arrachés, incrustés d’éclats de verre.
Et sur le miroir au-dessus du lavabo, une trace de main humide demeurait imprimée.
Dessinée de l’intérieur.