Chapitre 1
La Bascule
Capucine, 17 ans
— Tu n'étais qu'un pari.
Au milieu de la cour de récréation du lycée, tout le monde se moque de moi, me montrant du doigt. Je suis là, tétanisée, ne sachant que faire. Aucun mot ne sort. Je fixe le bitume de la cour, espérant qu'un gouffre s'ouvre sous mes pieds pour m'engloutir, mais le miracle ne vient pas. Les rires redoublent de plus belle, parce que je ne dis rien. Moi, la première de classe, Capucine De La Valière, mon nom à particule, la fierté de mes ancêtres aristocratiques, vient d'en prendre un coup.
— Oh, la duchesse a perdu de sa superbe !
— Elle croyait quoi, l'intello ?
— Elle est tellement moche, elle pensait brancher le bad boy du lycée. J'espère qu'il l'a baisée avant de la jeter comme une malpropre. T'inquiète, elle s'en remettra, la baronne.
Je suis devenue la risée du lycée à cause de lui, Xavier Dupré. Il m'a menti, manipulée et tournée en ridicule devant tout le monde. J'y ai cru, tellement cru que je tombe de haut.
Mon cœur a explosé en mille morceaux, tout comme ma fierté. Voilà comment il me remercie pour tout le travail que j'ai abattu avec lui pour qu'il obtienne son fichu bac.
Maintenant qu'il l'a eu, il se pavane et me traîne dans la boue. Le bad boy de l'école m'a eue et m'a détruit le cœur.
Non, je n'ai pas craqué parce qu'il est beau à se damner, encore moins pour son corps divinement sculpté pour son âge. Je n'ai pas non plus été attirée par son regard d'un marron foncé envoûtant qui, lorsqu'il se fixe sur vous, vous transperce de part en part. Son sex appeal, son côté animal qui toise de haut les pauvres humains que nous sommes...
Avant de l'aimer, je l'évitais sans y prêter attention, et ce fut ma première erreur. Toutes les filles en pâmoison sur lui, acceptant toutes ses frasques. J'étais la seule à ne lui accorder aucune attention, et ça, monsieur ne l'encaissait pas. Lorsque notre professeur principal nous a imposé, à lui comme à moi, que je m'en occupe pour l'aider à remonter ses notes, j'ai refusé catégoriquement.
Ce fut ma seconde erreur. L'affront que je lui ai jeté au visage m'a mis une cible dans le dos.
Au milieu de cette cour de récréation, je me refais tout le film de cette histoire. À cet instant, je comprends chacune de mes erreurs, sans parler de ma crédulité. Il s'est foutu de ma gueule pour m'anéantir, il a gagné.
Mes poings fermés, toujours immobile, impossible d'hurler, de bouger mon corps. Je suis sous le choc. Ces mots ne font que se répéter en boucle dans ma tête. Son regard glacial, son attitude dégoûtée en me regardant. Il m'a toisée de tout son être en me crachant la haine qu'il ressentait à mon égard, moi, le « sang bleu » de cette école.
Je reprends enfin le dessus en me répétant que oui, je suis une noble, que j'ai un titre. Pour qui se prend-il de me traiter de la sorte ?
Dans un autre temps, il serait à mon service et serait obligé de m'obéir au doigt et à l'œil. Sortie de mon mutisme, je me redresse comme si rien ne s'était passé. Je prends l'air hautain de mon rang. Je regarde les élèves hilares droit dans les yeux, j'y mets tout le dédain qu'ils m'inspirent à l'instant. Je me recoiffe d'un simple geste, ma grâce naturelle s'installe comme je sais si bien le faire. Les cours de maintien reçus me servent enfin. À l'école, j'étais cool, loin de mon monde, de mon éducation. J'ai pris les codes de chacun pour me fondre dans la foule. Là, c'est terminé. Les rires s'estompent.
Un pied devant l'autre, j'avance la tête droite, fière, me répétant en boucle : « Je suis intouchable, il n'est rien, ils ne sont rien. »
Plus personne ne se moque de moi. J'entre dans la classe la première, je me place devant, surtout ne pas me cacher. Des messes basses sur mon passage me crèvent le cœur, mais je ne le montre pas. Xavier fait son apparition. J'ose le regarder droit dans les yeux, son regard surpris me fait jubiler intérieurement. J'ai beau avoir mal, hors de question qu'il savoure son succès. Oui, il a gagné une manche, mais pas la guerre qu'il vient de déclencher. Une drôle d'étincelle s'invite rapidement dans son regard noir, je ne saurais l'analyser correctement. Le silence de la classe est glacial. Tout le monde est assis, ils me scrutent, me détaillent. J'ai envie d'hurler, mais je ne donnerai cette satisfaction à personne. Encore une heure de cours et cette journée sera terminée. Je devrais remercier Xavier d'avoir balancé ça à la fin de cette journée. S'il avait agi ce matin, je n'aurais jamais su tenir toute la journée. Le cours s'éternise, je n'ai pu m'empêcher d'envoyer un message d'alerte à mon garde du corps.
En plus d'être une aristocrate, mes parents sont millionnaires et, depuis que j'ai été kidnappée lors de ma sixième année, je ne fais pas un pas sans mon garde du corps. La seule chose que j'ai su négocier avec mes parents, c'est que David, mon charmant garde du corps, reste en dehors de l'école et qu'il ne se montre que si je lui envoie une alerte, comme celle que je viens de lui envoyer, évoquant un harcèlement des autres élèves. David interviendra à la fin de ce cours, il obéit à tous mes besoins et mes caprices, ordre de mes parents et dans les limites du respectable.
La fin des cours sonne enfin. Je récupère mon sac à la volée, je quitte la classe la première sans me faire prier. Je trace dans les couloirs telle une tornade. Hors de question de m'attarder ici, mon air hautain enclenché pour mieux camoufler mon désarroi intérieur. Xavier m'a piétiné le cœur sans sourciller, il m'a humiliée, ce qui est inacceptable pour mon ego de noble. Le sol semble aspirer ma force, et l'angoisse de la solitude me gagne.
Chaque pas vers la sortie est une lutte, une peur panique de me retrouver seule, comme j'ai pu l'être si longtemps.
Il me le paiera d'une manière ou d'une autre, j'en fais le serment. Les élèves continuent à se moquer de moi. Lorsque j'aperçois enfin la grille pour quitter ces lieux, j'aperçois David, vêtu de son costume noir style Men in Black qui met en évidence sa carrure et ses muscles saillants. Je ne vais pas le cacher, mon garde du corps est robuste, fort, il me rassure. Trois ans qu'il me suit partout sans me quitter de ses yeux émeraude. Il n'est pas aussi attirant que l'est Xavier, mais il n'est pas mal dans son genre.
Xavier n'a jamais réellement eu l'occasion de découvrir l'existence de David à mes côtés, celui-ci me suit à distance sans se montrer. Son expérience dans les commandos de la marine lui sert à se rendre invisible aux yeux des autres. Je sens simplement sa présence rassurante non loin de moi. Petite, je me promenais avec ma nourrice, lorsqu'une camionnette noire s'est arrêtée à notre hauteur. Trois hommes cagoulés et vêtus de noir en sont sortis. Ils ont assommé ma nourrice sous mes yeux. J'entends encore son corps tomber à côté de moi. J'ai cru qu'ils l'avaient tuée. Malgré mes hurlements, ils m'ont embarquée, ligotée et bâillonnée. J'ai attendu deux semaines pour être libérée. Je pleurais chaque jour, me débattais, hurlais, mais personne ne m'entendait.
Je me souviens encore de l'odeur de cette pièce dans laquelle j'étais enfermée, le froid, le noir, la nausée qui ne me quittait jamais. Plongée dans mes anciens souvenirs, je me suis rapprochée de mon garde du corps qui remarque immédiatement que quelque chose ne va pas. Inquiet, il regarde autour de nous. Je vais pour lui dire que tout va bien, lorsque le groupe de pimbêches de ma classe, le fan club de Xavier, vient pour me bousculer. Immédiatement, David s'interpose, ce qui surprend les filles. Moi, je jubile. Leurs regards, auparavant moqueurs, se chargent d'un mélange de surprise et d'une curiosité presque respectueuse, comme si ma nouvelle armure les déstabilisait. Je tourne la tête pour croiser le regard sombre et haineux de celui qui m'a jetée dans la cage aux lions.
— Tu n'étais qu'un pari, ses mots me reviennent. Mon cœur se brise encore et encore, à force je n'en aurai plus. Comment ai-je pu me faire avoir par ce mec que je fuyais au début de l'année ? Ce rapprochement entre nous que j'ai cru sincère. Je l'ai cru, lui, cet enfoiré. David vire tout le monde autour de nous. Il me presse de le suivre.
— C'est qui lui ? Se demandent ils tous.
— Son mec ?
J'ai envie de sourire face à leur curiosité. S'ils savaient qui je suis réellement, ils n'auraient jamais eu l'idée de venir me harceler, et Xavier m'aurait traitée différemment, peut-être même se serait-il tenu à l'écart. Je suis sans tergiverser les ordres de mon garde du corps qui, furieux, me sort de cette situation périlleuse pour moi. Je n'ai qu'une envie : pleurer maintenant que je ne suis plus seule, mais je m'y refuse.
Je sens le regard de Xavier posé sur moi, je feins de l'ignorer comme avant. Nous ne sommes plus rien, il m'a trahie en piétinant mon cœur et mes sentiments. David me met en sécurité dans la voiture. Il démarre sans un mot. Je craque enfin. Mes larmes dévalent sur mes joues. David me surveille en me fixant régulièrement dans le rétroviseur.
Mon téléphone ne cesse de recevoir des notifications. Ma curiosité me pousse à regarder, et je découvre une photo de moi et de David me protégeant. Tout le monde se demande qui il est. J'ai envie de sourire à toutes leurs indiscrétions. S'ils savaient... Lorsqu'un message attire mon attention :
« Pas si intouchable la noble ? Tu n'étais qu'un pion. Une erreur de casting. Xavier»
Xavier, une fois de plus, revient à la charge. J'ai l'impression d'être plongée en plein cauchemar. Vais-je savoir affronter l'école demain ? Non ! Pourtant, je devrai, mais en serai-je au moins capable ?
— Tu n'étais qu'un pari.
Toute la nuit, sa voix m'a empêchée de dormir. Mon père a été averti par David qu'il y avait un souci à l'école. Je ne peux en vouloir à mon garde du corps, sa mission est de tout dire sur ma vie. C'est le deal. David sait très bien qui est Xavier. Lorsque j'ai commencé à lui donner des cours particuliers, David m'avait dit avec sa voix autoritaire :
— Mademoiselle Capucine, faites attention à vous, je n'aime pas ce garçon.
Il m'avait prévenue, je n'ai pas écouté, pendant que je savais tout mieux que tout le monde. J'ai du mal à l'avouer, mais David avait raison.
Mon père est mon héros, mais il est également féroce, surtout lorsque l'on me fait du mal. Ce qui est le cas actuellement. Je tourne dans mon lit pour tenter de chasser mes mauvaises pensées, mais en vain. L'image de Xavier est scellée à mes pupilles, m'obligeant à revivre cette scène indéfiniment.
Après le dîner, mon père a tranché. Je n'irai plus à l'école, j'y retournerai pour passer le bac à condition que David soit présent.
— C'est non négociable.
Lorsque mon père sort cet argument, je sais pertinemment que ce n'est pas la peine de revenir en arrière. Je bataille avec mon drap, j'ai chaud, ensuite froid, je ne cesse de gesticuler. Toute cette histoire me pèse, tout allait trop bien. Qu'est-ce qui m'a traversé l'esprit pour craquer pour cet enfoiré de Xavier ?
Ne soyons pas hypocrites, je sais ce qui m'a traversé l'esprit : j'ai découvert un autre Xavier, plus accessible, d'une grande gentillesse. Il était si différent de celui du lycée que j'ai fini par craquer. J'étais loin de me douter que tout ceci n'était qu'un horrible mensonge. De nouvelles larmes perlent sur mes joues et je m'en veux d'avoir été aussi crédule.