Ce qui Manque
Le silence de l’appartement pesait son poids. Un poids lourd, presque physique, qui m’écrasait la poitrine depuis tellement longtemps que je me souvenais même plus quand cela avait commencé. À côté, dans la chambre, le bruit régulier de la respiration d’Hugo aurait dû me bercer. C’était le rythme de ma vie. Un rythme sans accroc, sans surprise. Parfait.
Alors pourquoi avais-je l’impression d’étouffer ?
Je m’assis dans le noir du salon, la lueur blafarde de mon ordinateur éclairant mes traits. Mes doigts tremblèrent légèrement sur le pavé tactile. À l’écran, l’interface sombre du site libertin brillait comme un interdit, mais aussi comme un dernier espoir. Je ne devais pas être là, et pourtant, c’était pour nous que je le faisais. Pour lui. J’étais fiancée. J’aimais Hugo. Depuis toujours. Je me devais de trouver les réponses au vide installé en moi.
Dans ce cas, pourquoi, chaque nuit, le sommeil semblait me fuir, balayant mes certitudes ?
Je parcourus le forum, les yeux grands ouverts. Je cherchais des réponses à des interrogations que je n’osais même pas nommer à voix haute. Qu’est-ce qui me manquait ? Pourquoi est-ce que ce blocage me donnait l’impression d’être enfermée dans ma propre vie ? J’observais les discussions, j’apprenais ce monde de l’ombre, invisible et pourtant si vibrant, à des années-lumière de mes conversations du dimanche.
Puis, une petite icône s’alluma en bas à droite. Un point vert.
M. B était en ligne.
Mon estomac se noua instantanément et un frisson parcourut ma colonne vertébrale.
Je réalisai soudain que j’avais arrêté de respirer.
La bulle de discussion s’ouvrit.
M. B. : Tu n’es pas au lit, Nymphéa ? Il est tard pourtant.
Ses mots étaient simples, presque anodins, pourtant, leur impact fut puissant, coupant comme une lame à double tranchant. Il y avait cette autorité naturelle dans sa façon d’écrire, cette manière de prendre le contrôle à distance, sans même me voir. Mes doigts hésitèrent au-dessus du clavier, puis je tapai, le cœur battant à tout rompre.
Nymphéa : je n’arrive pas à dormir.
M. B : encore ? Laisse-moi deviner. Tu passes trop de temps à réfléchir, à écouter ton cerveau au lieu de ton corps ?
Ma gorge se serra. C’était trop précis. Trop direct. Mon cœur s’accéléra, cognant contre mes côtes comme un animal en cage. Cet homme me mettait à nu à travers un écran de pixels, il lisait en moi comme dans un livre ouvert alors qu’il ignorait tout de ma vie.
Je m’apprêtais à répondre, les mains moites, complètement hypnotisée par sa présence virtuelle...
— Nini ? Qu’est-ce que tu fais ?
Je sursautai si violemment que mon genou percuta le dessous du bureau. Dans un réflexe de pure panique, je rabattis l’écran de mon ordinateur. Le claquement du plastique résonna dans le salon comme un coup de feu.
Je me tournai, le sang glacé dans mes veines, essayant de masquer les battements désordonnés de mon cœur.
Hugo était debout à l’entrée du couloir, la silhouette floue, les cheveux ébouriffés et l’air encore lourd de sommeil. Il se frotta les yeux, un petit sourire tendre et innocent se formant sur ses lèvres. Sa vue me coupa le souffle. Il était tellement mignon, tellement parfait que c’en était presque terrifiant. Un sentiment de honte m’enveloppa. Il s’inquiétait tandis que moi, je cherchais à allumer un brasier sur un site plus que tendancieux. Quelle idiote.
Je forçai mes muscles à se détendre et j’esquissai un sourire que j’espérais naturel.
— Rien, ne t’inquiète pas, murmurai-je, ma voix tremblant à peine. Je n’arrivais pas à dormir.
Il afficha un air fatigué, bailla longuement et me tendit la main. Je l’acceptai sans protester, me laissant guider par sa chaleur rassurante.
— Toujours tes insomnies ? demanda-t-il doucement.
— Oui, voilà.
— Je connais un moyen d’y remédier.
Il m’adressa un sourire malicieux. Je frissonnai. Je connaissais ce sourire. Je le connaissais par cœur. Je savais exactement ce qui allait arriver.
Il me tira jusqu’à la pénombre de la chambre et m’allongea délicatement sur le lit. Je me laissai faire, docile, alors que sa bouche vint trouver mes lèvres dans un baiser d’abord tendre, puis plus affamé.
Je répondis avec ferveur, mettant tout mon cœur dans cette étreinte. Il avait les lèvres douces, les bras puissants. Je me sentais en sécurité, je me sentais aimé. Hugo se fit plus pressant, plus aventureux. Sa langue partit à la conquête de la mienne et il se pressa contre moi dans un grognement bourru. Ses mains glissèrent sous mon pyjama pour m’en déshabiller. À chaque vêtement qui tombait, c’était une barrière de plus qui s’écroulait, me laissant doublement vulnérable. Je répondis à ses caresses, mes mains accrochées à ses épaules, le cœur débordant d’un amour immense pour lui.
— Tu es si belle, Nini, grogna-t-il en posant sa bouche sur mon sein.
Je soupirai sous ses caresses, me cambrai contre lui, me focalisant sur la preuve évidente de son désir pour moi, que je sentais grossir contre ma cuisse, impatiente. Pourtant, à l’intérieur, je pleurais déjà ma propre impuissance. Mon âme hurlait son affection, tandis que mon corps restait de marbre, désespérément muet sous ses doigts.
Il me regarda droit dans les yeux lorsqu’il me pénétra. Je gémis en même temps que lui, bougeant mon corps, m’accrochant à son rythme. Ses halètements rythmés envahirent l’espace feutré de la chambre, transformant le silence en un hymne à sa propre passion. Pour lui faire honneur, pour ne pas briser ce lien sacré, je joignis mes cris aux siens. Et lorsqu’il grogna, lorsque son orgasme le frappa, je contrefis les tremblements de l’extase, camouflant le désert de mes sensations sous le bruit d’une tempête artificielle. Il s’écroula finalement sur moi, heureux, repu, et je le berçai doucement, lui caressant les cheveux, perdue dans mon désespoir.
Lorsqu’il s’endormit enfin, je gardai les yeux grands ouverts dans le noir. La honte m’enserra la gorge. Ma propre simulation me dégoûtait. Je fixai le plafond, terrifiée, me demandant une fois de plus ce qui n’allait pas chez moi.
J’attendis de longs instants que son sommeil soit total, puis je me relevai sans un bruit, ramassant mes affaires au passage, que je me remis dessus, essuyant les dernières traces de notre amour. Ou plutôt du sien.
Mes pieds nus effleurèrent le parquet froid jusqu’au salon. Mon cœur battait à nouveau la chamade, lourd d’une étrange attente. Je rouvris doucement l’ordinateur.
La pastille verte avait disparu. M. B n’était plus là.
Je poussai un long soupir de déception et refermai définitivement l’appareil. La noirceur qui déformait mon bonheur, l’unique responsable de ce fiasco, c’était moi. Il fallait juste que je l’accepte.
J’étais frigide.
Dépossédée de toute libido.
Alors que je rêvais de ressentir la même passion dévorante qu’Hugo, à l’intérieur de mon être, il n’y avait que le vide. Une absence sidérale de désir. Je n’avais plus le choix. Pour nous, pour sauver notre amour et l’avenir dont je l’avais privé ce soir, je devais y remédier. Je devais trouver une solution, peu importe le prix.
Ce fut une nouvelle nuit sans sommeil qui m’attendit. Je retournai m’installer sur le canapé et errai encore un peu sur ce site libertin, le regard embrumé par la fatigue. Je posai quelques questions sur le forum, cherchant désespérément des témoignages de femmes qui me ressemblaient, et finis par m’assoupir le matin, la tête calée contre un coussin.
Je fus réveillée par Hugo, qui me déposa un baiser doux sur le front. Je sursautai en ouvrant les yeux, le cœur instantanément au bord des lèvres.
— Je vais finir par croire que tu ne veux plus de moi, plaisanta-t-il en se redressant, un sourire aux lèvres.
Mon cœur loupa un battement et la panique s’engouffra dans mes veines.
— Quoi ? Pas du tout ! m’offusquai-je, la voix un peu trop aiguë. C’est juste qu’en ce moment j’ai...
— Calme-toi, Nini, c’était une blague, m’interrompit-il doucement en posant ses mains sur mes épaules.
Il m’observa un instant, son regard débordant d’une sollicitude qui me piqua les yeux.
— C’est depuis ta promotion que tu ne dors plus, tu sais. Le stress du nouveau poste commence à peser ?
Je fermai la bouche. Non. Ce n’était pas ça, rien à voir, mais je hochai malgré tout la tête, trop lâche pour lui avouer la vérité. Il soupira, une pointe de regret dans la voix.
— Tu es sûre que tu ne veux pas aller voir le médecin ?
— Non, ça va passer. C’est bon.
Il n’insista pas. Il connaissait mon entêtement et préféra changer de sujet, jetant un coup d’œil à sa montre.
— Bon, tu te prépares la première ou j’y vais ?
— Me préparer pour quoi ? demandai-je, l’esprit encore embrumé.
Il m’observa, les yeux ronds, visiblement incrédule.
— Le repas...
Merde.
Le déjeuner familial pour l’anniversaire de mon frère. J’avais complètement oublié.
— Tu as vraiment oublié ? s’étonna-t-il.
— Oui ! avouai-je, le rouge me montant aux joues. J’avoue que je n’y étais pas du tout... Je n’ai même rien acheté et...
— T’en fais pas, j’ai pris quelque chose hier en rentrant du boulot, me coupa-t-il avec un clin d’œil.
Le soulagement fut si intense que je lui sautai au cou, lui enserrant les épaules de toutes mes forces pour masquer la honte qui me rongeait encore.
— T’es le meilleur.
— Oui, je sais, rit-il doucement en me serrant contre lui.
Il s’écarta d’un centimètre, ses yeux plantés dans les miens, une lueur plus sombre et pressante brillant soudain dans son regard.
— Bon. Parlons sérieusement. On prend notre douche ensemble ?
***
Quelques heures plus tard, nous sortions de la voiture. La main d’Hugo gagna le creux de mon dos alors que nous remontions l’allée, et il frappa à la porte.
Mon père nous ouvrit presque instantanément, un large sourire aux lèvres.
— Ah, mes enfants préférés !
Il nous accueillit avec un bonheur non dissimulé. Il attrapa Hugo par l’épaule pour l’embrasser chaleureusement, lui ébouriffant les cheveux au passage avec cette familiarité tendre qu’ils avaient toujours partagée. Mon frère arriva aussitôt derrière lui, une bière à la main, et je me jetai dans ses bras pour lui souhaiter un bon anniversaire. Pendant que je le serrais contre moi, la voix d’Hugo s’éleva dans le couloir, s’adressant à mon père :
— Papa ne vient pas, finalement ?
— Non, répondit mon père en secouant la tête. Mathieu a eu un empêchement de dernière minute au boulot, je crois.
— Il a toujours un empêchement de dernière minute, grogna Hugo, un air boudeur s’affichant aussitôt sur son visage.
Sa déception était flagrante, presque enfantine. Je m’approchai doucement de lui et lui pressai la main pour le réconforter, mes doigts se serrant sur les siens, et il m’adressa un doux sourire.
— J’ai une super nouvelle à vous partager, annonça aussitôt Nathan en me poussant vers la salle à manger.
— Ninon aussi, renchérit Hugo en me lançant un petit sourire.
— Je déménage à Londres ! le coupa Nathan avec une brutalité surexcitée.
— Tu... quoi ? bredouillai-je, les yeux ronds, choquée.








