1 - Makt
Dehors, la nuit était froide et les étoiles, dans le ciel, étaient effacées par les lumières de la ville. Le dais noir était presque invisible entre les tours qui se dressaient au cœur de New Angeles. La cité qui avait remplacé Los Angeles des décennies plus tôt, après que le Big One, un tremblement de terre dévastateur, avait détruit la côte Ouest des États-Unis. Aujourd’hui, La Cité des Anges se trouvait sept-cents miles plus à l’Est de son ancienne position et elle n’avait plus rien à voir avec son ancêtre.
Makt jeta un œil en l’air, au travers de la vitre de la cabine qui le ramenait chez lui, mais il ne vit rien de plus que les façades de verre à l’éclat glacé des bâtiments.
Le bio-ascenseur s’immobilisa en douceur et Makt franchit la porte synthétique en la traversant, laissant les autres voyageurs derrière lui.
Sur le seuil du couloir, il souffla.
La journée avait été longue et ennuyeuse. Mais surtout longue. Longue pour quelqu’un comme lui qui ne rêvait que d’une chose : rentrer chez lui et plonger.
Dans son dos, le glissement chuintant des cabines qui conduisaient les habitants de la ville d’une tour à l’autre formait un fond sonore auquel il s’était habitué.
Mais bientôt il ne l’entendrait plus. Il avait hâte.
Il sourit et se remit en route.
Makt était ce que l’on appelait un ingénieur com-tech. Ce qui signifiait qu’il passait ses journées connecté à l’ordinateur central de la compagnie pour laquelle il travaillait, traitant les demandes des clients, gérant les anomalies, réparant les dysfonctionnements. Plus généralement, il était un rouage de l’énorme machine qui permettait à la ville de fonctionner. Il n’était pas le seul. Comme lui, des millions d’hommes et de femmes à travers le continent se branchaient chaque jour à un central grâce à une interface neuronale qui faisait dorénavant office d’écran et de clavier. Il était loin le temps où les humains devaient appuyer sur des boutons comme des hommes de la préhistoire pour travailler. Désormais, tout le monde utilisait cette nouvelle technologie qui vous permettait de connecter directement l’esprit à la machine.
La porte de sa capsule se profila et Makt pressa le pas. Il brûlait d’impatience à présent.
Parvenu devant le battant, il scanna son badge, et l’entrée s’effaça en silence, révélant un espace à peine assez grand pour qu’un homme adulte s’y tienne debout.
Autrefois, on aurait qualifier ça de placard ou de cercueil. Mais c’était chez lui.
Cette capsule, c’était un milieu de gamme. Makt avait économisé des années pour se l’offrir. Tout le monde n’avait pas cette chance. Dans la ville basse par exemple, beaucoup en étaient encore réduits à devoir dormir dans un lit et à manger comme des animaux. Lui n’avait plus ce problème. Tout son temps libre, il le passait ici.
Il entra, se débarrassant de son badge dans la foulée – la capsule récupérait tous les objets que lui confiait l’utilisateur et les lui restituait à la sortie – puis il se brancha avec un soupir de satisfaction tandis que l’entrée se verrouillait de nouveau.
Le reste, c’était l’ordinateur qui s’en chargeait.
Les capsules New Vibes étaient ce qui se faisait de mieux en matière d’assistance d’existence en temps réel. Une fois à l’intérieur, ces machines vérifiaient l’état de santé de l’usager, elles mesuraient ses constantes, déclenchaient un traitement médical si besoin et fournissaient à l’organisme tous les nutriments ainsi que les soins d’hygiène nécessaires. Grâce à ces capsules, les gens restaient au mieux de leur forme sans avoir à se soucier de leur alimentation ou de leur santé. La machine s’en occupait. L’ordinateur se chargeait aussi de générer et dégrader tous les accessoires à usage unique dont l’utilisateur avait besoin – vêtements, chaussures – et ce dernier n’avait plus qu’à fermer les yeux et le laisser faire.
Mais ce qui avait fait leur célébrité, ce n’était pas cela. Ce qui les avait rendu célèbres, c’était une autre fonctionnalité. Le Realivibes.
Une fois branché à l’interface neuronale de sa capsule, l’usager plongeait dans un état de phase proche du sommeil et là, il pouvait vivre le scénario de son choix pendant que l’ordinateur travaillait.
C’était pour cela que Makt rentrait chez lui en toute hâte sa journée de travail finie. C’était cela qui occupait son esprit durant les longues heures qu’il passait à son travail.
Plus vite... plus vite... Se répétait-il.
Une fois dans sa capsule, il pouvait imaginer n’importe quel monde, s’y plonger, s’y inventer une vie. Il pouvait visiter n’importe quel coin du globe, disposer de capacités hors du commun, comme savoir voler ou respirer sous l’eau s’il le voulait... Il devenait ce qu’il avait envie, il n’y avait d’autres limites que celle de son imagination.
Pour pimenter l’expérience, la société New Vibes avait rédigé des dizaines de scripts qui vous promettaient une aventure sur mesure. Ceux qui avaient les moyens pouvaient même s’en offrir des centaines.
Matk ferma les yeux et la capsule s’emplit de plasma – un élément mi-gaz, mi-liquide – tandis qu’il sombrait dans son univers favori du moment.
Ce soir, comme les autres soirs en ce moment, il serait le capitaine d’une flotte interstellaire qui explore les confins de l’univers.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il lui fallut une minute, comme chaque jour, pour se souvenir qui il était. La capsule s’était déjà chargée de ses vêtements du jour, une combinaison sans poche près du corps, et, quand il bougea, il sentit l’interface neuronale se déconnecter.
C’était fantastique... Mieux même... C’était incroyable !
Cette fois-là, Makt avait lutté contre une invasion d’extraterrestres qui s’étaient introduits à bord de son vaisseau amiral. Après plusieurs péripéties, il avait réussi à sauver son équipage et à mettre les pirates spatiaux en déroute tandis que son second, une plantureuse blonde, tombait dans ses bras en lui déclarant sa flamme.
La porte de la capsule coulissa quand il fut prêt et il sortit.
Là, il jeta un œil par la fenêtre du couloir. Dehors, le monde était gris et terne. Inintéressant.
Si seulement je n’avais pas besoin de me réveiller...
Puis il se mit en route pour aller travailler.








