Les yeux dans le rétro

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Summary

Mao conduit le taxi de son père malade la nuit pour sauver sa famille. Entre les livraisons dangereuses imposées par un caïd de la cité et les rencontres sulfureuses au cœur de Paris, elle découvre un monde où le désir et la violence se mêlent. Entre soumission et pouvoir, honte et jouissance, jusqu’où ira-t-elle pour protéger les siens… et pour s’appartenir enfin ?

Status
Complete
Chapters
19
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
18+

Mao des Lilas

Je m’appelle Mao. Oui, je sais, comme le leader chinois des années 50. Un vieux reste du passé communiste de mon père, qui avait collé cette affiche de Mao sur le mur du salon pendant des années, juste à côté du poster de Che Guevara que ma mère avait fini par recouvrir d’un calendrier des pompiers. Il trouvait ça drôle, à l’époque. Moi, j’ai grandi avec ce prénom comme un caillou dans ma basket : moitié blague, moitié fardeau. Heureusement qu’ils ne m’ont pas appelé Ché.

Je suis née il y a vingt-deux ans, pile ici, au premier étage du bâtiment A de la cité des Lilas, juste au-dessus de la loge de concierge que ma mère occupe depuis vingt-cinq ans cette année. La cité des Lilas, c’est ce grand ensemble des années 70, construit à la va-vite à la sortie de la ville, quand on pensait encore que béton et optimisme suffiraient à loger les ouvriers et les immigrés qui arrivaient par vagues. Quatre barres identiques, grises et jaunâtres, disposées en U autour d’une vaste cour bitumée qui sert de terrain de foot, de parking sauvage et de scène à tous les drames du quartier. Les façades sont striées de traînées noires laissées par les pluies acides et les fuites des gouttières. Les balcons en saillie, rouillés par endroits, débordent de paraboles, de draps qui sèchent, de vélos enchaînés et de plantes en plastique décolorées. Au rez-de-chaussée, les caves sentent l’urine, la moisissure et parfois le shit froid. Au dernier étage, les antennes de télé vibrent au vent comme des drapeaux fatigués. La nuit, les lampadaires orange jettent une lumière sale sur les murs tagués et sur les carcasses de scooters brûlés qui traînent parfois près des poubelles.

L’immeuble A, c’est le nôtre. Entrée C, cage d’escalier qui pue le shit froid, la Javel et le graillon des fritures. Les boîtes aux lettres sont taguées, cabossées, la peinture des murs écaillée en longues plaques beigeâtres. L’ascenseur est souvent en panne, et quand il marche, il tremble comme un vieillard asthmatique. Ma mère, Maria, concierge depuis un quart de siècle, connaît chaque habitant par son prénom, ses emmerdes et ses secrets. Elle lave les parties communes tous les matins à six heures, ramasse les seringues dans les buissons, engueule les dealers trop bruyants et console les vieilles dames qui ont peur de sortir après 20 heures. Elle est petite, sèche, la peau mate et les cheveux noirs toujours tirés en chignon strict. Espagnole de Cordoue, elle a gardé l’accent chantant, la fierté farouche et cette façon bien à elle de vous regarder droit dans les yeux en vous disant vos quatre vérités.

Mon père, Marek, est chauffeur de taxi. Enfin… était. Polonais jusqu’au bout des ongles : grand, taiseux, les épaules larges et les mains abîmées par des années de volant. Il travaillait surtout de nuit, ce qui faisait qu’on le voyait peu à la maison. Il rentrait vers huit ou neuf heures du matin, sentait le tabac froid, le café brûlé des stations-service et parfois un reste de parfum bon marché laissé par une cliente. Il posait ses clés sur la table de la cuisine avec un bruit sec, enlevait ses chaussures et s’affalait dans le canapé en grognant. Quand il parlait, c’était souvent pour râler contre les embouteillages, les clients qui vomissaient sur la banquette arrière, les « collègues arabes qui roulent comme des fous » ou les courses qui ne rapportaient rien à cause des applications de VTC. Les soirs de nostalgie, il racontait encore comment il était arrivé en France avec une valise en carton et l’espoir d’une vie meilleure.

Mais tout ça, c’est fini.

Papa a arrêté de travailler il y a trois semaines. Le diagnostic est tombé comme un coup de massue : cancer du poumon. Stade deux, ont dit les médecins. Il tousse beaucoup maintenant, une toux grasse, rauque, qui lui déchire la poitrine et qui résonne dans tout l’appartement. Il parle moins. Il reste affalé dans son vieux fauteuil du salon, le regard perdu vers la fenêtre qui donne sur le périphérique. On voit les feux arrière des voitures filer comme des traînées rouges dans la nuit. Avant, ce bruit de circulation constante le berçait. Aujourd’hui, il le fixe comme s’il y voyait défiler sa propre vie qui s’échappe.

C’était notre respiration financière, ce taxi. Sans lui, les factures s’accumulent : le loyer de l’appartement, les courses, les médicaments qui coûtent une fortune, les traites de la voiture. La peur s’installe doucement dans la maison, comme une odeur tenace qu’on n’arrive plus à chasser.

C’est moi qui ai proposé.

Un soir, après le dîner, la voix plus ferme que je ne le pensais, j’ai lancé :

— Je peux prendre le relais. Je connais déjà le quartier, Paris, je sais conduire. Je ferai les nuits. Ça paiera mieux.

Maman avait hoché la tête sans trop me regarder, trop occupée à gérer l’immeuble et à faire comme si tout allait bien. Papa, lui, avait serré la mâchoire si fort que j’ai vu les muscles de ses joues trembler.

— Pas la nuit, Mao. Pas toi.

Mais on n’avait pas le choix.

Alors hier soir, j’ai pris le volant pour la première fois en tant que conductrice officielle. Et ce soir, je vais recommencer.

Le pire, c’est à la maison. Quand j’entre dans le salon avec mon blouson en cuir un peu trop grand pour moi, prête à partir, papa relève la tête. Ses yeux bleu-vert, les mêmes que les miens, sont voilés par la fatigue et la douleur.

— Tu vas vraiment y aller ?

Sa voix est rauque, fatiguée, mais encore pleine de cette autorité polonaise qui ne s’efface pas.

— Oui, papa. Il faut bien que quelqu’un fasse tourner le taxi.

— Paris la nuit, c’est pas pour toi. Les trafics, les putes sous le périph’, les Roumains dans leurs bidonvilles, les clients bourrés qui te parlent mal… Tu sais pas dans quoi tu mets les pieds.

Je serre les dents. Il veut me protéger du monde extérieur, alors que c’est exactement ce monde qui m’attire maintenant. Ces rues sombres, ces lumières lointaines de Paris, ces clients anonymes qui ne savent rien de moi, de la cité, de mon prénom bizarre. Pour la première fois, je vais pouvoir sortir du regard permanent de l’immeuble, échapper à la surveillance constante des voisins, des vieux sur le banc, des jeunes de la cour.

Maman passe avec son seau et sa serpillière, terre-à-terre comme toujours, un peu aveugle aux émotions qui pèsent dans l’air.

— Laisse-la, elle est grande et elle sait se défendre.

Kévin, mon petit frère, sort de sa chambre en traînant des pieds. Il évite mon regard. Il traîne de plus en plus avec les grands du quartier, ceux qui parlent bas, qui ont toujours un téléphone qui sonne, qui portent des survêts impeccables et des chaînes en or. Hier il est rentré avec une nouvelle paire de baskets hors de prix et une odeur de shit dans les cheveux. Il veut exister, impressionner. Il ne voit pas encore le danger, ou peut-être qu’il s’en fout.

Je prends les clés du taxi, le cœur un peu plus serré.

— Je reviens vers 6h.

Papa tousse violemment, une quinte qui le plie en deux. Maman ne répond pas, elle continue son chemin vers la cuisine. Kévin disparaît déjà dans le couloir.

En descendant les escaliers, je sens l’immeuble dans mon dos. Il respire avec nous. Il entend tout. Il sait tout. Les murs gris, humides, marqués par des années de vie collective. Les voisins qui chuchotent derrière leurs portes. Les jeunes qui me regardent partir depuis la cour, avec ce mélange de surprise et de curiosité nouvelle dans les yeux.

Dehors, la voiture m’attend dans la rue étroite, garée entre deux bennes à ordures. Une vieille Skoda noire aux portières légèrement rayées, avec le panneau taxi sur le toit. Je m’installe au volant, ajuste le siège, respire un grand coup. L’odeur de tabac froid et de désodorisant bon marché me prend à la gorge.

Et moi, pour la première fois, je vais plonger dans la nuit parisienne. Le périphérique qui ronfle comme un animal fatigué, les feux qui clignotent, les ombres qui bougent entre les bidonvilles et les trottoirs où les filles attendent, la ville lumière avec ses touristes, ses grands boulevards et ses monuments qui brillent au loin.

Je ne sais pas encore ce que je vais y trouver.

Mais je sais déjà que je ne serai plus tout à fait la même en rentrant.

Je démarre. Le moteur ronronne, un peu rauque, comme mon père quand il tousse. Je passe devant le banc où les vieux du quartier passent leurs journées à commenter la vie des autres. M. Fernandez, M. Diop et le vieux Rachid sont déjà là, même s’il est encore tôt. Ils me regardent partir. Leurs regards sont différents depuis quelque temps. Moins paternels, plus lourds. Ils savent que je conduis la nuit maintenant. Ils imaginent déjà ce que ça implique.

Je prends la direction du périphérique. La cité des Lilas s’éloigne dans le rétroviseur, grise et massive, comme une prison de béton que je quitte pour quelques heures. Mais je sais qu’elle m’attend. Elle attend toujours.

La nuit parisienne m’avale progressivement. Les lumières orange du périphérique défilent, hypnotiques. Les camions grondent en changeant de file. Je roule, les mains sur le volant, le cœur serré par un mélange d’excitation et d’angoisse.

Je ne suis plus seulement la fille de la gardienne.

Je suis Mao, vingt-deux ans, qui plonge dans l’inconnu pour sauver ce qui reste de sa famille.

Et quelque chose me dit que cette nuit ne sera pas comme les autres.