Chapitre 1 — Ce qu'il restait
Deux jours.
Deux jours seulement depuis que le monde de Kiara s'était fissuré en un seul appel téléphonique. Deux jours depuis qu'un policier à la voix trop calme lui avait annoncé, dans le couloir aseptisé d'un hôpital, que ses parents ne rentreraient plus jamais à la maison. L'enterrement était prévu pour le lendemain.
Elle avait cru, dans les heures qui avaient suivi, que la douleur ne pouvait pas s'aggraver. Elle s'était trompée.
L'appartement de Kyle sentait le café froid et le parfum qu'elle lui avait offert à Noël. Kiara avait gardé son double des clés — un geste tendre, autrefois, un symbole de confiance. Elle n'avait pas prévenu. Elle n'en avait pas eu la force. Elle avait seulement besoin de lui, de ses bras, de sentir que quelque chose, quelque part, tenait encore debout.
Elle poussa la porte de la chambre sans bruit, portée par cet espoir fragile qu'on n'ose jamais nommer tout à fait.
Le silence qui l'accueillit n'était pas le bon genre de silence.
Elle vit d'abord les vêtements. Les siens — non, pas les siens. Une robe qu'elle ne connaissait pas, jetée sur le fauteuil où Kyle posait habituellement sa veste. Puis les draps froissés. Puis les deux corps qui se redressaient dans un sursaut de panique, et le visage de Cindy — Cindy, sa meilleure amie depuis le lycée, celle qui l'avait serrée dans ses bras la veille, qui lui avait chuchoté je suis là pour toi, toujours.
Kiara ne cria pas. Elle resta plantée sur le seuil, incapable de faire un geste, comme si son corps refusait d'admettre ce que ses yeux venaient d'enregistrer. Il y a des trahisons si grandes qu'elles ne rentrent pas d'un coup — elles s'infiltrent lentement, comme l'eau glacée dans une plaie qu'on ne sent pas encore.
— Kiara, attends, ce n'est pas... commença Kyle, une main tendue vers elle, l'autre cherchant maladroitement un drap.
— Ce n'est pas quoi, Kyle ? finit-elle par dire, et sa propre voix lui parut étrangère, trop posée pour ce que son cœur était en train de vivre. Ce n'est pas ce que je crois ?
Il n'y avait rien à répondre à ça. Il le savait. Elle le savait. Cindy, elle, ne détourna même pas le regard. Pas une once de gêne, pas un geste pour se couvrir davantage ou s'excuser. Elle resta là, presque de marbre, comme si c'était Kiara qui n'aurait pas dû entrer.
— Deux jours, dit Kiara. Mes parents sont morts il y a deux jours, Kyle.
Il baissa les yeux, une seconde à peine. Une ombre de honte traversa son visage — la première chose sincère qu'elle lui voyait depuis qu'elle était entrée dans cette chambre. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, sans doute une excuse informe, mais Kiara n'avait déjà plus la force de l'écouter. Elle sortit son téléphone, les mains tremblantes, et appela la seule personne au monde qu'elle avait encore la force d'appeler.
Mara décrocha à la première sonnerie.
— Kiara ? Qu'est-ce qui—
— Viens. S'il te plaît. Chez Kyle. Vite.
Elle n'eut pas besoin d'en dire plus. Le ton de sa voix suffisait. Mara raccrocha sans poser de question.
Elle arriva en un temps record, le souffle court, les clés encore à la main comme si elle avait couru depuis sa voiture. Elle n'eut besoin que d'un regard — Kiara pétrifiée sur le pas de la porte, Kyle à moitié rhabillé, Cindy toujours assise dans ce lit sans la moindre trace de remords — pour comprendre.
— Vous vous foutez de moi, lâcha Mara, la voix basse et tranchante. Ses parents sont sous terre demain, et vous, vous...
— Mara, ce n'est pas—, commença Kyle.
— Ferme-la, coupa-t-elle sans même le regarder. Ferme ta gueule, Kyle.
Ce fut comme si quelque chose cédait en lui. La honte qu'il avait montrée une seconde plus tôt s'effaça d'un coup, remplacée par autre chose — un pli dur au coin de la bouche, un regard qui se durcit, cette arrogance tranquille qu'il portait comme un vêtement depuis toujours et qui ne demandait qu'à ressortir.
— Tu ne me parles pas comme ça, dit-il froidement à Mara. Dans ma propre maison.
— Ta maison ? répéta Mara avec un rire sans joie. Tu veux qu'on parle de ce que ton père paie, peut-être ? Parce que sans lui, t'es rien, Kyle. Rien du tout. Et manifestement, même avec tout son argent, il n'a pas réussi à t'apprendre les bonnes manières.
— Ça suffit, siffla-t-il, un pas en avant, le menton relevé, la voix soudain plus dure, plus vraie. Kiara sait très bien ce qu'elle a en face d'elle. On n'a rien décidé, ces choses-là arrivent, c'est comme ça. Elle va s'en remettre. Elle s'en remet toujours.
Il n'y avait plus la moindre trace de honte dans sa voix. Juste cette certitude tranquille, presque blasée, d'un homme habitué à ce que tout, toujours, finisse par s'arranger pour lui.
— Sors, dit Kiara. C'est le seul mot qu'elle réussit à formuler.
— Kiara—
— Sors ! répéta-t-elle, plus fort cette fois, et sa voix se brisa sur le dernier mot.
Cindy, elle, n'avait toujours pas prononcé un seul mot. Pas une excuse. Pas un regard de regret. Elle se contenta de remonter le drap sur elle, presque agacée par l'interruption, comme si toute cette scène n'était qu'un désagrément passager.
— Tu m'as tenu la main hier, murmura Kiara en la regardant enfin. Tu pleurais presque autant que moi. Je te croyais.
Cindy ne répondit rien. Que pouvait-elle répondre ?
Mara passa un bras autour des épaules de Kiara et l'entraîna hors de l'appartement, sans un regard en arrière, sans laisser à Kyle la moindre chance d'ajouter un mot.
Dehors, New York continuait de vivre comme si de rien n'était — les klaxons, les passants pressés, une ville immense et indifférente à la petite catastrophe qui venait de s'ajouter à toutes les autres. Kiara se laissa tomber contre l'épaule de Mara, sur le trottoir, et pour la première fois depuis l'accident, elle ne pleura pas les larmes du deuil.
Elle pleura celles de la trahison. Et d'une certaine façon, dans ce chaos, ce fut presque plus simple à comprendre : la mort, on ne peut pas lui en vouloir. Kyle et Cindy, si.
— Je suis là, murmura Mara en la serrant contre elle. Je ne bouge pas. Demain, on enterre tes parents ensemble, et après ça, je te jure que je ne les laisserai plus jamais t'approcher.
Le lendemain, sous un ciel gris et bas, Kiara enterra ses parents. Mara resta à ses côtés du premier au dernier instant, une main jamais bien loin de la sienne. Kyle et Cindy n'osèrent même pas se montrer.
Parmi les visages qu'elle connaissait à peine et ceux, familiers, venus lui présenter leurs condoléances, il y avait Hector — le frère de son père, qu'elle n'avait pas vu depuis des années, venu de Dallas avec son fils Dean. Il la serra contre lui longuement, sans un mot, comme si les mots n'avaient plus leur place ce jour-là. Dean, à côté de lui, gardait les yeux rouges, aussi dévasté qu'elle par la perte de l'oncle qu'il chérissait.
— Ma belle, murmura Hector une fois la cérémonie terminée, en gardant les deux mains de Kiara dans les siennes. Ton père était mon petit frère. Je ne peux rien réparer de ce qui s'est passé. Mais je ne te laisserai pas seule ici avec tout ça sur les épaules.
— Viens avec nous, dit Dean, la voix encore hésitante. À Dallas. Le temps qu'il faudra. On a de la place, tu ne seras jamais seule, je te le promets.
Kiara les regarda, l'un puis l'autre, sans trouver la force de répondre tout de suite. Sa vie ici venait de s'effondrer en quarante-huit heures à peine — ses parents, Kyle, Cindy, l'illusion d'une vie stable. Peut-être que partir n'était pas une fuite. Peut-être que c'était simplement respirer.
— D'accord, finit-elle par dire, dans un souffle. D'accord.
Il ne restait presque plus rien de la vie que Kiara avait construite à New York.
Presque rien.
Elle ne le savait pas encore, mais à Dallas, dans une ville qu'elle n'avait jamais eu l'intention d'habiter, quelque chose — ou quelqu'un — l'attendait déjà, sans le savoir non plus.








