Chapitre 1
Chapitre 1 — Flamme indélébile
Brune était différente des autres élèves.
Les nombreux tests d'intelligence qu'elle avait passés la plaçaient bien au-dessus de la moyenne nationale. Cela ne l'empêchait pourtant pas de rester, aux yeux des autres, cette fille étrange qu'ils avaient fini par surnommer « Brume ».
Ou, pour les moins subtils, « Smog ».
Ce matin-là, le professeur d'anglais entra dans la classe, une pile de copies sous le bras.
À peine eut-il commencé à les distribuer qu'une voix s'éleva du fond de la salle.
— Pas la peine, monsieur ! On sait déjà qui a la meilleure note.
Quelques rires étouffés lui répondirent.
Le professeur releva les yeux.
— Cela suffit.
— Quoi ? C'est vrai ! C'est encore Brume. Elle a combien, cette fois ? Plus que vous ?
Les rires reprirent.
Brune ne répondit pas. Elle croisa simplement les bras sur son bureau, y posa la tête et enfouit son visage entre eux.
Le professeur déposa sa copie devant elle.
Encore la meilleure note.
Personne ne parut surpris. Brune encore moins.
Quelques années plus tôt.
Laurent rentrait de trois jours de pêche au thon lorsque la tempête les rattrapa.
La mer, déjà mauvaise depuis plusieurs heures, était devenue méconnaissable. Le ciel s'était assombri jusqu'à prendre la couleur du charbon et, par moments, les éclairs découpaient l'horizon avant de venir frapper les ondulations noires de l'eau.
Au milieu de ce chaos, une petite barque sans attache dérivait paisiblement. Personne ne l'avait remarquée.
À bord du thonier, l'équipage était épuisé par trois nuits de travail. Certains fumaient, d'autres mangeaient. Quelques-uns avaient trouvé un endroit où s'allonger et dormaient malgré le roulis.
Pour Laurent, en revanche, le véritable travail venait à peine de commencer.
Dans son ciré jaune, les bottes en caoutchouc plantées sur le pont détrempé, il vidait et découpait les prises avant de les ranger dans les dernières caisses.
Il n'avait qu'une envie : terminer et rentrer chez lui.
D'un coup de machette, il tranchait une tête. D'un autre, une queue. Ses grosses mains gantées plongeaient ensuite dans les chairs ouvertes pour en arracher les entrailles qu'il rejetait directement à la mer.
Les poissons mangeraient les poissons. Cette pensée lui traversa l'esprit. Eux pouvaient être cannibales sans que cela dérange personne.
— Quelle idée saugrenue...
Il abattit sa machette sur la tête d'un énorme thon, ouvrit le ventre et en arracha les boyaux d'une main ferme.
Il les jeta par-dessus bord, puis se figea.
Les entrailles ne tombèrent pas. Elles restèrent suspendues quelques instants au-dessus de l'eau.
Laurent écarquilla les yeux.
Les abats s'élevèrent lentement dans les airs, ballottés par le vent sans jamais retomber, puis partirent dans une direction précise. Vers la petite barque.
Laurent ne bougea plus.
La fatigue.
Forcément.
Trois nuits presque sans dormir pouvaient jouer de sacrés tours.
Il avait encore la machette à la main lorsqu'il porta son poignet à son visage et se frotta brutalement les yeux, manquant de peu de se cogner le front avec la lame. Il s'en moquait. Du sang et des restes de poisson lui badigeonnèrent la peau.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, les entrailles avaient disparu.
— Ce n'est rien... J'ai dû rêver. Je manque de sommeil, c'est tout.
Il se remit au travail. Un autre thon, la lame, le ventre ouvert, les entrailles. Laurent les jeta à la mer sans même regarder.
Cette fois, quelque chose attira son attention du coin de l'œil. Il tourna lentement la tête.
Les abats remontaient. Ils quittèrent la surface de l'eau et s'élevèrent devant lui.
Laurent les suivit des yeux. Ils flottèrent un instant dans le vide avant de partir, eux aussi, vers la petite barque.
Cette fois, il avait vu. Et cette fois, il était réveillé.
— Nom de...
Il recula, et une botte heurta la bassine remplie d'eau sanguinolente derrière lui. Il perdit l'équilibre, tomba lourdement sur le pont, et sa machette lui échappa des mains.
Laurent tenta de se relever, mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Il chercha ses coéquipiers du regard. Ils étaient de l'autre côté du bateau, occupés à leurs tâches, indifférents à ce qui venait de se produire.
Il voulut les appeler.
Aucun son ne sortit.
Alors il se gifla. Une fois. La douleur lui arracha une grimace.
— Je suis réveillé...
Un rire éclata. Laurent se raidit. Un rire d'enfant — non, un rire de bébé.
Il tourna la tête de tous les côtés.
Rien.
Puis le rire revint. Laurent sursauta et lâcha un cri qui n'avait rien de très courageux.
La voix venait de la petite barque.
— Qui est là ?
Il attendit.
— Minou, minou ? Il y a quelqu'un ?
Un nouveau petit rire lui parvint. Laurent resta bouche bée, puis une voix claire répondit :
— N'ayez pas peur, monsieur. Je ne suis qu'un bébé.
Laurent cligna des yeux.
— Quoi ?
— Merci de m'avoir nourrie. J'ai essayé de le faire moi-même, mais je n'arrive à attraper que des toutes petites bêtes. Je crois que je suis trop loin de l'endroit où vivent les gros poissons.
Laurent fixa la barque. Il avait peur. Très peur. Mais la curiosité commençait malgré lui à prendre un peu de place.
— Qu'est-ce que tu veux de moi ?
— Si vous me sortez de là, je vous promets de tout vous expliquer, monsieur.
Laurent secoua immédiatement la tête.
— Ah ça, non !
— Pourquoi ?
— Je vais certainement pas aller chercher un bébé dans une barque qui parle et qui fait voler les choses que je jette à la mer !
Un petit silence.
— Si. Vous le ferez.
Laurent fronça les sourcils.
— Non. Je le ferai pas.
— Moi, je dis que si.
— Et pourquoi je le ferais, d'abord ?
La réponse arriva avec le plus grand naturel.
— Parce que je suis toujours un bébé. Alors si vous ne venez pas me chercher, je vais pleurer dans vos oreilles jusqu'à ce que vous le fassiez.
Laurent resta interdit.
— Ah bon ? Ça, c'est pas gentil.
Un premier gémissement lui parvint, puis un deuxième. Le bébé inspira profondément.
Laurent leva immédiatement les deux mains.
— Non, non, non ! Pleure pas !
Silence.
— D'accord. Alors promettez-moi que vous viendrez me chercher après votre travail. Ce sera notre secret.
Laurent resta un instant sans répondre. Il se gratta la tête sous son béret. Il regarda la petite barque, puis ses coéquipiers, puis de nouveau la barque.
— D'accord. Attends-moi là. Je finis et je viens te chercher.
Un petit cri de joie lui répondit.
— Ouais !
Laurent soupira.
— Et... je peux vous appeler papa ?
Il se redressa aussitôt.
— Oh, gamine ! N'exagérons rien. Je suis pas ton père. Tu viens de me menacer pour que je vienne te chercher !
Quelques secondes de réflexion semblèrent suffire au bébé pour régler le problème.
— Ça va. Alors il vaut mieux dire que je suis votre fille. Comme ça, il n'y aura plus de problème. Nous serons une famille.
Laurent regarda la barque avec stupéfaction.
— Tu crois pas que tu vas un peu vite en besogne, ma petite ?
Il fronça les sourcils.
— Ça fait des années que je vis seul. Tout le monde sait que j'ai pas de femme, et encore moins d'enfant. Surtout pas une fille. Toutes des pleureuses.
— Alors là, non !
La protestation fut immédiate.
Laurent haussa les sourcils.
— Quoi ?
— Les filles ne sont pas des pleureuses. Ce sont les garçons.
Laurent eut un petit rictus.
— Si tu le dis.
Il récupéra sa machette et retourna vers les thons.
— Maintenant, laisse-moi finir de travailler si tu veux que je vienne te récupérer dans ta barque.
Pour la première fois depuis plusieurs minutes, la petite voix se tut.
Laurent reprit sa machette. Au-dessus de lui, le tonnerre gronda. Il leva brièvement les yeux vers le ciel noir, puis vers cette minuscule barque qui, au milieu d'une mer déchaînée, continuait étrangement de dériver sans chavirer.
Laurent l'ignorait encore, mais cette tempête venait de lui apporter bien plus qu'une enfant.









Je suis emballée. Une rencontre intriguante, undébut très prometteur. Evidemment, on attend la suite avec impatience. On voit déjà la petite fille en classe, sous les huées des jamoux, que fera-t-elle, adulte ?