1.
À quelques mètres en face de Mariani, la porte d'entrée de la maison semblait lui tendre les bras dans cette nuit noire, mais elle y arriverait difficilement avec le fardeau qu'elle portait.
- Et je te l'ai toujours dit ! S'écria Trixie avec une voix déformée par son état d'ébriété. Les hommes... Ne valent... Rien !
Après avoir jeté sa mère sur le lit de la chambre de celle-ci, Mariani poussa un long soupir en la regardant chercher une position confortable malgré le manque de forces et les vertiges dont elle souffrait certainement.
- Ferme la porte ! Lâcha Trixie en remontant sa couverture jusqu'à son front.
Mariani sortit et ferma la porte derrière elle, laissant la chambre de sa mère dans la plus totale obscurité, à sa demande. Elle n'y avait pas cru lorsqu'elle avait reçu l'appel du barman qui lui avait demandé de venir récupérer sa mère qui, pour la énième fois, avait bu comme un trou. Elle ne voulait pas non plus penser aux raisons pour lesquelles sa robe était si sexy et son maquillage si extravagant. Force était de constater qu'elle faisait honneur à la réputation si peu reluisante dont avaient toujours joui les Taemore dans tout le village.
***
Au réveil, l'aube mettait toujours à nu le piteux état de leur maison. La moisissure attaquait le plafond qui n'allait certainement pas tarder à laisser passer des gouttelettes d'eau pendant les jours de pluie. Les problèmes de plomberie n'étaient pas non plus en reste et l'espace était restreint, même pour deux personnes.
- Quel mal de tête !
Mariani, qui se brossait les dents en face du miroir de la salle de bains, entendit les pas et les plaintes de sa mère. Elle n'y prêta pas attention et décida de se concentrer sur son reflet. Ses cheveux châtains semblaient ternes et elle avait des cernes sous les yeux. Elle travaillait certainement trop, mais il fallait bien qu'au moins une personne soit responsable sous ce toit !
Après s'être apprêtée pour le travail, Mariani entra dans la cuisine pour affronter sa génitrice. Trixie était assise au bout de la table centrale, sirotant une boisson pour faire passer sa gueule de bois. Ses cheveux étaient en bataille et son maquillage s'était irrégulièrement répandu sur tout son visage.
- Je ne peux me montrer comme ça sans crainte que devant toi. Lança Trixie entre deux gorgées, n'affichant aucun remords.
- J'espère au moins que tu t'es bien amusée hier. Rétorqua ironiquement Mariani. Et ne compte pas sur moi pour t'aider la prochaine fois !
- Oh ! Ma chérie ! Ces derniers temps tu pars sans préparer le petit-déjeuner et nous n'avons pas le temps de discuter parce que tu ne fais que me réprimander...
- Discutons si c'est ce que tu veux ! Interrompit Mariani en s'approchant de l'autre bout de la table. De ta liaison avec M. Peterson par exemple.
Trixie manqua de s'étouffer en entendant sa fille évoquer la rumeur qui circulait dans tout le village.
- Tu ne vas pas me dire que tu y crois ! S'offusqua-t-elle en déposant doucement sa tasse. Tu me fends le cœur, Mariani !
- Je ne dis pas que j'y crois. Répondit-elle en partant. Je dis que si c'est vrai, tu es tombée bien bas !
***
Le café CH n'était pas qu'un lieu de travail pour elle. Il était aussi l'endroit parfait pour déstresser, pour oublier ses problèmes. Mais à cause du comportement irresponsable de sa mère, ses collègues lui jetaient des regards gênants alors qu'ils travaillaient en cuisine. Au milieu du vacarme des batteurs électriques et du claquement des pâtes lourdes projetées sur les plans de travail en granit, l'ambiance de la cuisine était survoltée.
- Soyons plus rapides, chers amis ! Répétait le chef pour encourager la demi-douzaine de pâtissiers.
M. Peterson venait à peine de signer son divorce, alors Mariani espérait que les rumeurs étaient fausses et que sa mère n'avait pas eu le culot de se mettre avec lui trois jours cette séparation officielle. Elle l'espérait très fort, mais elle l'en savait capable après tout ce qu'elle avait déjà fait par le passé... Après ce que les femmes de la famille Taemore avaient déjà fait par le passé !
- La serveuse a des difficultés avec l'affluence des clients. Informa le chef en faisant les cents pas. Quelqu'un parmi nous devra partir l'aider. Mariani Taemore, s'il te plaît !
Elle lui fit un sourire las en troquant son tablier contre celui de serveuse. Herman l'appelait par son nom complet et se montrait odieux avec elle chaque fois que l'occasion se présentait. Mais elle ne s'en plaignit pas. Au contraire, elle appréciait le fait de se retrouver derrière le comptoir et d'admirer le café de Caroline Harrington.
L'endroit représentait un contraste luxueux au milieu de ce petit village rustique, mais il inspirait de la fierté à Mariani car il s'était développé avec le temps. Désormais, les tables en chênes accueillaient plus de clients tandis que les herbes aromatiques en pots, les tableaux abstraits aux tons terreux et les luminaires en verre dépoli égayaient leur séjour.
- Tu t'occupes de ceux qui veulent leurs commandes à emporter et moi je gère les tables d'accord ? Conclut Winnie, la serveuse principale.
Pendant la pause des pâtissiers, Mariani sentit une main se poser amicalement sur son épaule. Cathy l'avait rejointe derrière le comptoir.
- Voilà ce qui arrive quand on refuse les avances du chef ! Se moqua ouvertement celle-ci.
Cathy ne la jugeait pas pour les actes de sa mère et cherchait véritablement à la connaître, contrairement à ceux qui se contentaient de penser que toutes les Taemore étaient les mêmes et devaient s'attendre à subir le même destin.
- Ça doit être compliqué d'être toi ! Soupira Cathy en regardant autour d'elle. Tous ces hommes t'ont regardée au moins une fois !
Les Taemore avaient la réputation d'être des femmes au charme irrésistible, mettant tous les hommes à leurs pieds. Cependant, malgré toute la beauté dont elles jouissaient, elles semblaient partager le destin de femmes pauvres, abandonnées par leurs pères avant même leur naissance et mères célibataires à leur tour.
- Peu m'importe. Répondit Mariani en constatant la véracité des dires de son amie. Herman peut bien faire ce qu'il veut, je ne cèderai jamais à son chantage.
- Allez, Mariani ! Insista Cathy avec un regard doucereux. Il est mignon, non ? Tu ne fais jamais d'efforts concernant les garçons... Sauf si tu en as déjà un en vue !
- Arrête, Cathy ! Protesta Mariani. Et toi, tu vois l'amour partout ! Il ne m'intéresse pas. Quelle brute !
Heureusement, l'arrivée de Caroline Harrington mit fin à cette discussion. La propriétaire de CH était une femme de la cinquantaine, petite de taille mais imposante par son charisme et sa rigueur. Elle était toujours bien habillée, ses cheveux grisonnants parfaitement disciplinés dans un chignon et son visage renvoyant une expression sévère, presque calculée.
- Allons en cuisine ! Ordonna-t-elle sans saluer.
Les filles obtempérèrent, car elle semblait vouloir annoncer une nouvelle de la plus haute importance. Dans la cuisine qui s'était apparemment refroidie, Mariani sembla déceler de l'impatience sur son visage.
- J'ai une grande nouvelle pour CH !
Les membres de la petite troupe se posaient déjà toutes sortes de questions, restant suspendus aux lèvres de Caroline dont les coins semblaient s'étirer en un sourire mécanique.
- Notre cuisine a attisé la curiosité d'une des familles les plus riches du pays !
Cette nouvelle faisait l'effet d'une bombe, mais ils sentaient que le moment de sauter de joie n'était pas encore venu. Ils se contentaient pour l'instant de se regarder, de se joindre les mains, de se toucher en trépignant d'impatience...
- Cette femme hors du commun veut me soumettre à un test, continua Caroline en sortant un magazine de son sac, à l'issue duquel je pourrais peut-être cuisiner les pâtisseries du goûter trimestriel qu'elle a l'habitude d'organiser !
Ils se mirent tous à applaudir, d'autres plus démonstratifs concernant leur joie que d'autres.
- Bravo !
- Vous le méritez tellement, patronne !
Effectivement, Caroline Harrington était la meilleure pâtissière que Mariani ait jamais connu. Même si elle manquait de comparaison, à chaque bouchée d'une viennoiserie cuisinée par sa patronne, elle se sentait en éveil, comme si ses papilles gustatives avaient trouvé le paradis.
- Cette tâche, poursuivit Caroline qui avait de plus en plus de mal à dissimuler ses émotions, je ne pourrai pas l'accomplir seule. L'un d'entre vous m'accompagnera pour...
- Mariani !
Un grand chahut s'éleva soudain contre Shella. Elle était connue pour ne pas savoir se taire, mais elle disait toujours tout haut ce que les gens pensaient tout bas.
- Nous ne pouvons pas en vouloir à Shella ! Repartit Caroline.
- C'est vrai. C'est indéniable que Mariani est la meilleure d'entre nous ! Remarqua Antony. Félicitations, Mariani Taemore !
Pendant que ses collègues applaudissaient, elle se sentait toute gênée et les remercia chaleureusement. Mais soudain, le magazine que tout le monde inspectait alors arriva entre ses mains.
- Anne-Marie Lombardi ! Put-elle lire. Lombardi...
- C'est un nom italien, l'informa Caroline. Tu auras l'occasion de savoir à quel point cette famille est puissante. Félicitations, Mariani.
Le sourire dont Caroline la gratifia l'accompagna toute la nuit. Sa patronne lui faisait un immense honneur en la choisissant parmi tous les autres. Alors qu'elle serrait son oreiller, couchée sur son lit les yeux levés vers le plafond, son cœur trépignait d'impatience en attente du lendemain. Cependant, elle ressentait une pointe d'appréhension au souvenir de la femme riche du magazine. L'image de celle-ci renvoyait une élégance innée. Elle était mature, très classe, très bien entretenue. Elle attendait certainement la plus grande rigueur venant de Caroline et elle.
***
- La favorite de la patronne nous vole une fois de plus tous les honneurs !
Alors que Mariani attendait la voiture de la patronne au bord de la route, le chef de leur cuisine vint la rejoindre à l'entrée du café. Elle décida de ne pas prêter attention à son commentaire, mais il renchérit :
- Elle devrait me destituer et te mettre à la tête de notre cuisine, qu'est-ce que tu en penses ?
- C'est une excellente idée ! Rétorqua-t-elle en soutenant son regard qui se voulait menaçant. Je lui en toucherai un mot sur le chemin.
- Je suis encore ton supérieur ! Lança-t-il en s'avançant doucement vers elle, un sourire sadique aux lèvres. Tu te dois de m'obéir au doigt et à l'œil.
- Ce semblant de pouvoir que tu crois avoir se limite à ta cuisine. Jeta-t-elle avec dédain. En dehors, tu n'es personne !
- Vous vous entendez toujours aussi bien, vous deux.
Tout à coup, Mariani vit Émile se tenir à ses côtés. Celui-ci fixa son interlocuteur avec elle, augmentant ainsi la pression qu'elle exerçait déjà sur lui. Cependant, Herman les considérait comme deux bêtes de foire et n'était absolument pas intimidé.
- Que je ne te reprenne pas à l'importuner ! Jeta le nouveau venu.
Herman regarda l'Audi d'Émile du coin de l'œil avant de partir dans un fou rire. Puis, il lui fit face, essayant de le menacer du regard.
- Tu crois que tu es devenu quelqu'un parce que tu vis désormais dans la grande ville et que tu roules dans cette bagnole ? Tu ne seras jamais qu'un moins que rien et tu ne m'impressionnes pas.
- Ce sont tes complexes qui parlent, chef Herman ! Répliqua Émile en prenant Mariani par les épaules. J'ai seulement réussi là où tu as échoué. Finis ta vie dans ce trou perdu si ça te fait plaisir... Tout va bien ?
Il n'accordait désormais plus son attention à Herman, car il devait vérifier s'il n'était rien arrivé à Mariani. Elle s'en serait sortie sans lui, mais son arrivée lui faisait très plaisir. Effectivement, Émile faisait partie de leurs rares confrères qui s'étaient construit une vie confortable dans la grande ville de Silvancour.
- Nous n'en resterons pas là ! Lança Herman en s'en allant.
- Il est toujours aussi à cran !
L'image d'Émile en costume était si inhabituelle pour Mariani qu'elle perdit quelques secondes à l'admirer. Ses boucles brunes et sa peau avaient pris de l'éclat, mais l'odeur agréable de son nouveau parfum attirait toute l'attention.
- Qu'est-ce que tu fais ? Demanda-t-il en la bousculant.
- Je te reluquais ! Avoua-t-elle sans gêne. Ça m'étonne beaucoup que tu n'aies pas encore de copine !
- Celle à qui je fais la cour n'arrête pas de me rembarrer.
- ... Hésita-t-elle, soudainement mal à l'aise. Alors, qu'est-ce qui t'emmène dans notre « trou perdu » ?
- Je suis venu voir ma mère. Répondit-il en faisant semblant de ne pas avoir remarqué le changement de sujet.
Tout à coup, une voiture se gara près d'eux et le regard de Caroline Harrington enjoignit Mariani de monter sur le côté passager.
- À plus tard !
La journée s'annonçait stressante pour les deux femmes, mais elles n'avaient pas le droit à l'erreur. Elles allaient devoir cuisiner comme jamais elles ne l'avaient fait.








