Chapter 1

Bienvenue à saint vérone.
La première chose que je remarquai en arrivant à Saint-Vérone fut le silence.
Pas un silence ordinaire
Un silence lourd.
Le genre de silence qui donne l'impression que même les murs savent quelque chose que vous ignorez.
La voiture s'arrêta devant une immense grille en fer forgé. Derrière elle se dressait le pensionnat.
Je restai quelques secondes à regarder par la fenêtre.
Je m'attendais à une école.
Je découvris presque un château.
Les bâtiments étaient construits dans une pierre ancienne, couleur de cendre, dont certaines parties semblaient avoir été noircies par des siècles de soleil et de pluie. Deux immenses tours encadraient le bâtiment principal. Des fenêtres étroites s'étendaient sur plusieurs étages et, tout en haut, des gargouilles de pierre observaient silencieusement la cour.
Au loin, derrière les murs du pensionnat, on apercevait les montagnes siciliennes.
La mer n'était pas très loin non plus.
Mon père avait choisi l'endroit avec soin.
Bien sûr qu'il l'avait fait.
Il choisissait toujours tout avec soin.
Même l'endroit où il allait m'envoyer lorsque, selon lui, je serais devenu « trop fragile ».
— Alistair.
Je tournai la tête.
Ma gouvernante me regardait depuis l'autre côté de la voiture.
— Nous sommes arrivés.
Je baissai les yeux vers mes mains.
Mes doigts tenaient encore fermement mes livres.
Je n'avais aucune envie de descendre.
Mais je savais que cela ne changerait rien.
Je poussai finalement la portière.
L'air chaud de Sicile me frappa immédiatement.
C'était étrange.
Le soleil brillait, les cigales chantaient quelque part derrière les jardins, et pourtant le pensionnat donnait l'impression d'être plongé dans une saison complètement différente.
J'ajustai mon blazer sombre.
Ma cravate était parfaitement nouée.
Mes chaussettes noires remontaient jusqu'à mes genoux et mes chaussures étaient encore impeccables.
Je levai les yeux vers la façade.
Saint-Vérone.
Mon nouveau pensionnat.
Mon père m'avait expliqué sa décision trois semaines auparavant.
Mes deux frères aînés avaient déjà quitté la maison.
Edward était à Cambridge.
William venait de terminer ses études et préparait son mariage.
Ils étaient devenus, aux yeux de mon père, des hommes accomplis.
Moi ?
J'étais simplement son dernier fils.
Trop silencieux.
Trop sensible.
Trop facilement impressionné.
Pas assez fort.
Alors il avait décidé que Saint-Vérone me « fortifierait ».
Il avait dit cette phrase comme s'il m'envoyait faire la guerre.
La grande porte du pensionnat s'ouvrit.
Une femme attendait sur les marches.
Elle devait avoir une cinquantaine d'années. Grande, droite, vêtue d'un tailleur noir parfaitement coupé. Ses cheveux gris étaient attachés en un chignon strict.
Elle ne souriait pas.
— Monsieur Evermont ?
Je hochai la tête.
— Alistair Evermont.
Son regard se posa sur moi pendant quelques secondes.
Puis elle se tourna vers ma gouvernante.
— Madame Bellamy.
— Madame la directrice.
Ainsi, c'était elle.
La directrice.
Madame Vittoria Valenti.
Elle nous invita à entrer.
À l'intérieur, la chaleur disparut presque immédiatement.
Le hall était immense.
Le sol était fait de marbre sombre. Des portraits occupaient les murs jusqu'au plafond. Certains représentaient d'anciens directeurs. D'autres montraient des élèves dont les noms étaient gravés sur de petites plaques dorées.
Je ralentis.
L'un des portraits représentait un garçon qui semblait avoir mon âge.
Il était vêtu exactement comme moi.
Mais quelque chose me dérangea.
Son visage avait été gratté.
— Que s'est-il passé ici ?
Madame Valenti continua de marcher.
— Rien qui vous concerne, monsieur Evermont.
Je regardai encore le tableau.
Puis je la suivis.
— Saint-Vérone fonctionne selon des règles très précises, expliquait-elle à ma gouvernante. Les élèves se lèvent à six heures trente. Le petit-déjeuner est servi à sept heures. Les cours commencent à huit heures précises.
Elle parlait calmement.
Comme si elle récitait quelque chose qu'elle avait déjà répété des centaines de fois.
— Les élèves doivent être présents à tous les repas. Les sorties du domaine sont interdites sans autorisation. Les dortoirs sont séparés par âge et par année. Les élèves de première année ne sont pas autorisés à circuler dans l'aile nord après dix-neuf heures.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Madame Valenti s'arrêta.
Elle me regarda.
Ses yeux étaient froids.
— Parce que je vous le demande.
Puis elle reprit sa marche.
Je n'insistai pas.
Nous traversâmes une galerie interminable.
À droite, de gigantesques fenêtres donnaient sur une cour intérieure.
À gauche, une bibliothèque derrière des portes vitrées.
Je distinguais des milliers de livres.
Certains rayonnages montaient presque jusqu'au plafond.
— La bibliothèque est accessible après les cours, poursuivit la directrice. Les élèves doivent respecter le silence. Les livres anciens ne doivent jamais être déplacés sans autorisation.
Jamais ?
Je trouvai cette règle étrange.
Mais je ne posai pas la question.
Nous continuâmes.
Plus nous avancions, plus je remarquais les détails du pensionnat.
Des horloges anciennes.
Des statues.
Des couloirs dont je ne voyais pas la fin.
Des escaliers en colimaçon.
Des portes fermées.
Et partout, ces portraits.
Toujours ces portraits.
J'avais l'impression qu'ils me regardaient.
À un moment, je ralentis.
Ma gouvernante et Madame Valenti étaient déjà quelques mètres devant moi.
Je regardai un tableau accroché au bout du couloir.
Une jeune fille.
Elle devait avoir quinze ans.
Elle portait l'ancien uniforme de Saint-Vérone.
Ses yeux étaient étrangement vifs.
Je fis un pas vers elle.
Puis un bruit retentit quelque part.
Un cri.
Je me retournai.
— Alistair ?
La voix de ma gouvernante venait de loin.
Je ne répondis pas.
Un autre bruit.
Plus proche.
Je suivis le son.
Je passai une arche.
Puis une autre.
Et j'arrivai dans une petite cour située derrière l'un des bâtiments.
Je m'arrêtai immédiatement.
Deux garçons étaient là.
L'un était au sol.
L'autre se tenait devant lui.
Il devait avoir mon âge.
Treize ans, peut-être.
Mais c'est lui que je remarquai.
Ses cheveux étaient noirs, épais et légèrement ondulés. Ils encadraient son visage avec un désordre presque parfait.
Ses yeux étaient d'un bleu clair saisissant.
Il avait des traits méditerranéens, élégants, presque aristocratiques.
Et autour de son cou pendait un pendentif ancien, argenté, décoré de motifs complexes.
Il avait une présence étrange.
Assurée.
Sombre.
Comme s'il n'avait peur de personne.
Je restai immobile.
Le garçon au sol tenta de se relever.
L'autre le repoussa.
Je ne voyais pas exactement ce qui s'était passé.
Je savais seulement que la scène était violente.
Une petite trace de sang apparaissait au coin de la bouche du garçon au sol.
Je fis instinctivement un pas en arrière.
Une pierre craqua sous ma chaussure.
Le garçon aux cheveux noirs leva la tête.
Nos regards se croisèrent.
Et tout s'arrêta.
Ses yeux bleus se plantèrent dans les miens.
Il ne semblait pas surpris.
Il me regardait simplement.
Longuement.
Durement.
Comme s'il essayait de comprendre qui j'étais.
Je ne bougeai plus.
Puis il s'approcha.
Un pas.
Puis deux.
Mon cœur se mit à battre beaucoup trop vite.
— Qui es-tu ?
Je ne répondis pas.
Il s'arrêta devant moi.
De près, ses yeux étaient encore plus impressionnants.
— Je t'ai posé une question.
Je serrai mes livres contre moi.
— Alistair.
Il pencha légèrement la tête.
— Alistair quoi ?
— Evermont.
Un silence.
Son expression changea à peine.
Mais quelque chose passa dans son regard.
De la curiosité.
Peut-être.
Ou autre chose.
Il tendit soudain la main vers mon bras.
Je reculai immédiatement.
Puis je partis.
Je ne réfléchis pas.
Je courus dans le couloir.
Je retrouvai ma gouvernante quelques instants plus tard.
— Alistair !
Je m'arrêtai devant elle, essoufflé.
— Je veux partir.
Elle me regarda sans comprendre.
— Quoi ?
— Je veux rentrer.
Madame Valenti apparut derrière elle.
Son visage resta parfaitement impassible.
— Vous venez à peine d'arriver, monsieur Evermont.
— Je m'en fiche.
Ma voix tremblait.
— Je ne veux pas rester ici.
Ma gouvernante posa une main sur mon épaule.
— Alistair...
— Papa avait tort. Je peux rentrer. Je peux étudier à la maison. Je ferai ce qu'il veut.
Elle me regarda tristement.
Puis elle secoua doucement la tête.
— Non.
Un seul mot.
Et pourtant il me fit plus mal que tout le reste.
— Vous devez rester, Alistair.
Je baissai les yeux.
Derrière elle, au bout du couloir, quelque chose bougea.
Je relevai la tête.
Personne.
Seulement les portraits.
Et cette impression désagréable que quelqu'un me regardait encore.
Je resserrai mes doigts autour de mes livres
Saint-Vérone venait à peine de m'ouvrir ses portes.
Et pourtant, j'avais déjà envie de les refermer.
Je regardai une dernière fois l'immense couloir devant moi.
Puis je me demandai :
Qu'est-ce que ce pensionnat allait bien pouvoir me révéler ?








