Tour 103
C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de quatre mille étages.
Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : Jusqu’ici tout va bien. Jusqu’ici tout va bien. Jusqu’ici tout va bien. Mais l’important, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage…
« Putain, j’ai rien d’autre à penser que ce film ? » hurla la conscience de Dorian Montebello.
Le fan de cinéma de la fin du deuxième millénaire revint à lui. Il était dans une situation complexe. Très complexe.
Il était carrément dans la merde, même.
Ses yeux avaient séché dans leurs orbites sous les bourrasques ascendantes que la gravité lui faisait déguster avec charité. Il sentait que ses bras et jambes, écartés en croix comme un bête signe de multiplication, menaçaient de s’arracher, et de mettre fin à la carrière prometteuse du jeune étudiant en physique des trous noirs.
Mais voilà, il avait glissé.
Et son amie et collègue, Kay Tian, n’avait pu le rattraper. Ils étaient doctorants en physique, pas en réflexes surhumains.
Son cœur battait à tout rompre. La tour 103 filait sous lui comme une longue langue grisâtre, abimée par la dope-clope, que vendaient des petits gars des catacombes haussmanniennes sans le sou, là, en bas, aux pieds des tours.
L’endroit précis où il allait s’écraser.
« Que faire ? Que faire ? Que faire ? » répéta-t-il en claquant des dents.
Il écarta superman, le tapis volant, et les pensées émues pour sa famille qui ne savait pas qu’il allait mourir. Il n’avait de toute façon pas écrit de testament, et mangeait tous les jours au cyber-resto universitaire. Il n’avait donc rien à léguer à part son bio-cerveau à la science. Et son bio-cerveau allait finir en marmelade sur le béton de Méga-Paname.
« Je suis un scientifique ! Je résous des problèmes chaque jour que dieu fait ! Trouve un truc ! »
Son esprit ultra-lucide ne tournait plus à l’endroit. Il tourbillonnait autant que son corps partait en vrille. Il s’approchait dangereusement de la tour 102, d’ailleurs. Le vent lui fouettait les joues, et la friction brûlait peu à peu son épiderme. Sur la tour voisine, il pouvait voir les pièges à pigeons innombrables, sur chacun des balcons couverts de plantes tropicales ou méditerranéennes. Une belle utopie solarpunk d’un architecte dépassé ! La planète était foutue, non ?
Il se retourna pour modifier sa trajectoire. Il manqua de cogner les balcons du millième étage, et sa chute se stabilisa. Ouf !
Mais il n’était pas tiré d’affaire.
« Putain… Putain… » grinça-t-il des dents.
Ses organes internes lui faisaient souffrir le martyre. Il n’avait jamais eu aussi peur de sa vie.
Le masque du scientifique calme et collecté s’effritait enfin. Il croisa les doigts, en signe de prière.
« Maman, que dois-je faire ? » tenta-t-il, arrivé au centième étage de la tour 103.
Pas de réponse.
Ses dernières pensées allèrent à son chien cyborg, Tombola. Une belle reproduction de teckel de l’âge de l’IA (Inconscience Artificielle), qui connut son essor au cours du siècle dernier. Lui avait-il bien téléchargé ses croquettes numériques avant de quitter son six mètres carrés ?
Il n’eut pas le temps de répondre à cette question essentielle. Son corps frappa le sol dans un vacarme assourdissant.
Marmelade ? Non.
Il ouvrit les yeux. Était-il sorti de la matrice ? Des backrooms ? Non plus.
Derrière ses lunettes couvertes de buée, Kay le dévisageait, sourcils froncés. Il suait abondamment. Quelques badauds et collègues du labo les regardaient, tantôt inquiets, tantôt goguenards. Dorian sentit son visage se cramoisir. Une odeur âcre lui chatouilla le nez depuis l’intérieur de son t-shirt. Il s’était pissé dessus, sous sa blouse.
« Dorian ? Est-ce que ça va ? »
Dorian Montebello renifla, et regarda ses mains, hagards. Elles étaient un peu floues, et tremblaient comme des feuilles.
« Je…Je suis vivant ?
—Ben oui. Tu ne parles pas depuis trois minutes. J’ai cru que tu t’étais évanoui, ou que tu t’étais perdu dans un rêve numérique.
—Kay, tu sais que j’ai un bio-cerveau. Je ne peux pas rêver numériquement…
—Bref. Pourquoi tu m’as emmenée ici ? J’ai froid, et je ne comprends pas ta réaction. »
Bon sang ! Dorian regarda frénétiquement autour de lui. Le quatre-millième étage de la tour 103 ! Avait-il halluciné ?
Il tenta aussitôt de se reconnecter aux raisons de sa venue ici. De leur venue.
Du saut de l’ange qu’il s’apprêtait à effectuer.
Il souffla. Pris une grande inspiration, et saisis la main de Kay, en s’approchant de la vue plein ouest, qui dominait Méga-Paname, et offrait une vision sur l’océan de plastique, loin derrière la tour 95.
Adieu le monde d’avant.
« Voilà Kay, je t’aime. »
![The dark night [Terminée]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_d3b58b36c3031823ebbe8130363011f7.jpg)







