Un.
RYAN.
J’ai prolongé ma course la nuit dernière, ce qui aurait dû suffire à calmer mon loup jusqu’à la fin de la semaine. Mais lorsque j’arrive chez Thorne Group avant huit heures, il reste proche de la surface et exige de moi un effort constant pour me concentrer sur les chiffres affichés devant moi.
La pleine lune approche. L’explication me paraît crédible et je décide de m’en contenter. Je n’ai aucune envie de commencer ma journée en cherchant des problèmes là où quelques heures sur le territoire devraient suffire à les régler.
La porte de mon bureau s’ouvre sans qu’on frappe et Callum entre avec deux cafés. Il pose le mien sur le bureau avant de prendre place face à moi comme si je lui avais demandé de rester.
— Je vais finir par modifier ton accès à cet étage si tu continues à considérer ma porte comme une simple décoration, dis-je en refermant le rapport que je lisais.
— Tu dis ça depuis des années et mon badge fonctionne encore. J’ai fini par considérer cette menace comme une tradition entre nous, au même titre que ton incapacité à comprendre qu’une porte fermée ne suffit pas à me décourager.
Je prends le café qu’il vient de m’apporter et le porte à mes lèvres.
— Certaines traditions méritent d’être abandonnées avant de devenir franchement pénibles.
— Sans doute, mais pas celles qui me permettent de vérifier que tu n’as pas décidé de remplacer le sommeil par des promenades nocturnes dans les bois chaque fois que ton loup devient difficile à supporter.
Je relève les yeux vers lui, déjà certain de savoir d’où lui vient cette information.
— Mason t’a parlé. Il va falloir que je revoie ma définition de la discrétion au sein de cette meute.
— Mason a mentionné que tu étais sur le territoire après deux heures du matin. Comme je te connais assez pour savoir que tu n’y étais pas pour admirer la lune ou profiter du calme, j’ai fait le reste du raisonnement tout seul. Ne lui reproche pas de m’avoir donné deux éléments que n’importe qui aurait su assembler.
Callum est mon Bêta depuis que j’ai repris la meute et mon meilleur ami depuis assez longtemps pour considérer ma mauvaise humeur comme une source de divertissement. Il est aussi directeur général de Thorne Group, ce qui signifie que je ne peux pas le bannir de mon bureau chaque fois qu’il décide de m’agacer.
— Mon loup avait besoin de courir, réponds-je. Il a couru, je suis rentré et le problème est réglé. Il n’y a pas besoin d’organiser une réunion de crise chaque fois que je passe quelques heures supplémentaires sur le territoire.
Callum m’observe quelques secondes avant de s’adosser à son fauteuil.
— Tu as exactement l’air d’un homme dont le problème est réglé. Détendu, reposé, parfaitement capable de supporter une conversation sans donner l’impression qu’il envisage un meurtre.
— Et toi, tu as l’air d’un homme qui possède beaucoup trop de temps libre pour quelqu’un qui prétend diriger une partie de cette entreprise.
— J’ai une réunion dans vingt minutes. Ça me laisse largement le temps de rendre ta matinée désagréable et de repartir avec le sentiment du devoir accompli.
Je secoue la tête et rouvre mon rapport. Thorne Group possède suffisamment de filiales et d’investissements pour occuper une journée entière sans que j’aie besoin d’ajouter les commentaires de Callum à mon agenda.
Une grande partie de ce que nous possédons sert à autre chose qu’à augmenter la fortune de ma famille. Les humains voient des immeubles, des sociétés et des investissements répartis dans New York ; nous voyons un territoire, des emplois pour les membres de la meute et une structure capable d’empêcher d’autres familles de venir décider à notre place de ce qui se passe à Manhattan.
Les humains qui travaillent ici n’en savent rien. Ils connaissent les Thorne comme une famille ancienne et riche, une version assez proche de la vérité pour que personne ne pose les mauvaises questions.
Callum consulte l’heure avant de reporter son attention sur moi.
— Avery Morgan commence ce matin. Ta nouvelle directrice de cabinet, au cas où les dossiers empilés sur ton bureau auraient réussi à chasser cette information de ton esprit.
Je baisse le rapport et lui adresse un regard peu impressionné.
— Je connais mon agenda, Callum. Je sais parfaitement qui commence aujourd’hui et à quelle heure elle doit arriver.
— Je voulais m’assurer que tu te souvenais de son nom. Tu étais à Boston pendant les deux derniers entretiens et, vu l’enthousiasme avec lequel tu participes généralement aux questions de recrutement, le doute me semblait raisonnable.
Je récupère le dossier posé sur le côté de mon bureau. Avery Morgan possède un parcours solide. Naomi et Callum ont tous les deux soutenu sa candidature après mon départ.
Je ne l’ai rencontrée qu’une fois et je me souviens avant tout qu’elle n’avait pas essayé de me plaire.
Pendant son premier entretien, elle avait répondu à mes questions sans détour, corrigé une hypothèse que j’avais faite sur son ancien poste et expliqué avec un calme remarquable que si je cherchais quelqu’un capable d’exécuter mes ordres, je recrutais pour la mauvaise fonction.
J’avais apprécié la réponse sans le lui dire.
— Elle est compétente, dis-je en reposant le dossier. C’est la seule chose qui m’intéresse. Si elle fait correctement son travail, le reste n’a aucune importance.
Callum sourit comme si je venais de lui offrir exactement la réponse qu’il attendait.
— C’est ce que tu disais des deux personnes qui ont occupé le poste avant elle. À t’entendre, la compétence suffit toujours à garantir une collaboration parfaitement harmonieuse.
— Elles étaient compétentes. Je n’ai jamais prétendu que travailler avec moi devait devenir une expérience spirituelle.
— Elles sont parties toutes les deux, ce qui laisse penser que l’expérience n’était peut-être pas aussi enrichissante que tu veux bien le croire.
— Meredith travaille à Londres avec un salaire supérieur au précédent et un poste qu’elle voulait depuis des années. J’ai du mal à transformer ça en tragédie professionnelle uniquement pour donner davantage de poids à ton argument.
— C’est admirable comme tu arrives à produire une version de l’histoire dans laquelle tu n’es responsable de rien. J’imagine que c’est une compétence indispensable quand on dirige une entreprise et une meute.
Je m’apprête à lui répondre lorsqu’une sensation brutale traverse mon corps.
Mon loup se redresse avec une telle force que mes doigts se figent autour de mon stylo. Je ne comprends pas ce qui provoque sa réaction jusqu’à ce qu’une odeur légère traverse les autres senteurs de l’étage et capte toute mon attention. Je tourne la tête vers la porte tandis que chaque partie de moi se tend vers cette présence encore invisible.
Callum cesse de sourire en remarquant mon changement d’attitude.
— Qu’est-ce qui se passe ? Tu viens de passer de contrarié à prêt à bondir en moins d’une seconde.
Je ne réponds pas. L’odeur reste faible, mais mon loup l’isole parmi le café, le parfum des employés et l’air conditionné comme si rien d’autre n’existait.
Elle est humaine, j’en suis certain. Il n’y a aucune présence lupine derrière elle, aucune trace de transformation ou d’appartenance à une meute. Mon animal réagit malgré tout avec une intensité que je n’ai jamais connue face à une humaine.
— Quelqu’un arrive, dis-je sans quitter la porte des yeux. Quelqu’un que mon loup a senti avant même que je puisse entendre ses pas.
Callum fronce les sourcils.
— C’est en général ce qui se passe dans une entreprise de plusieurs centaines d’employés, Ryan. Des gens arrivent, repartent et traversent même parfois les couloirs sans provoquer chez toi une crise existentielle.
Je ne relève pas. Des pas se rapprochent derrière la porte tandis que l’odeur gagne en netteté et que mon loup semble incapable de s’intéresser à autre chose.
La réaction n’a rien d’agressif. Elle ressemble à une concentration absolue, comme si quelque chose venait de capter l’animal au point d’effacer tout le reste.
Callum tourne la tête vers la porte, écoute quelques secondes, puis reporte les yeux sur moi.
— Ta nouvelle directrice de cabinet vient de passer l’accueil. Si c’est elle qui provoque cette réaction, ta théorie sur la pleine lune commence déjà à perdre en crédibilité.
Je n’ai pas le temps de répondre. Deux coups retentissent contre la porte avant qu’elle s’ouvre.
Avery Morgan entre dans mon bureau.









Début de roman prometteur 🥰